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Full text of "La danse. Comment on dansait, comment on danse. Technique de Mme Berthe Bernay ... notation musicale de MM. Francis Casadesus et Jules Maugué. Illustrations de M. Valvérane."

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LA DANSE 

RAOUL CHARBONNEL LA DANSE COMMENT ON DANSAIT COMMENT ON DANSE 

TECHNIQUE DE Mme BERTHE BERNAY, PROFESSEUR A L'OPERA 

NOTATION MUSICALE DE MM. FRANCIS CASADESUS ET JULES MAUGUE 

Illustrations de M. VALVERANE 

PARIS GARNIER FRERES EDITEURS 6, RUE DES SAINTS-PERES, 6 

AVANT-PROPOS 

Le celebre professeur de danse, Marcel, s'ecriait autrefois dans un elan d'admiration, contemplant
les savantes evolutions d'une de ses eleves: 

"Que de choses dans un menuet!" 

La danse, en effet, qui, pour un observateur superficiel, ne parait etre que le plus futile
des divertissements, revele aux yeux du chercheur et de l'erudit, le caractere et los moeurs
d'un peuple. Elle est comme le langage, la traduction vivante el materielle d'un etat d'ame
qu'elle exprime par le jeu varie des gestes et des attitudes. 

Aussi bien l'histoire de la danse est un peu l'histoire de l'humanite. Brutale et desordonnee
a l'origine, elle s'assouplit a la regle et a la discipline avec les progres de la civilisation.
Elle cesse d'etre une saltation inconsciente et comme la simple manifestation de l'allegresse
publique, pour devenir une esthetique savante et realiser cet ideal artistique de l'union
etroite de la beaute et du mouvement. 

Telle est tres certainement l'evolution de l'art choregraphique chez les peuples modernes.
Cependant il est une civilisation tres ancienne, ou cette evolution parait s'etre faite en
sens oppose. Nous voulons parler ici des danses chinoises, refletant a l'origine, dans leurs
moindres details, le caractere eleve d'une philosophie superieure, et qui, plus tard, aux
regrets des savants et des erudits, comme Kong-Fou-Tsee, s'abaisserent a n'etre plus qu'un
divertissement licencieux. 

A l'aube naissante de l'humanite, lorsque l'homme par les fauves et par les elements, habitait
les cavernes, la ne fut et ne pouvait etre qu'un pas guerrier parlequel l'hom exprimait sa joie
du danger evite et de la victoire cherem remportee sur l'ennemi. 

Plus tard, a l'epoque que l'ecrivain sociologue, M. appelle Age de l'Herbe , l'homme nomade,
ayant conscience puissance superieure a ses forces, temoigne sa piete et reconnaissance
par des chants et des danses. 

Le premier objet de son culte est l'astre qui brille ( l'eclaire et le rechauffe. C'est vers
lui qu'il se tourne, dev lui qu'il se prosterne. Incapable encore de traduire son et sa foi par
le langage de la priere, il les exprime par le gage du geste, et c'est ce qui explique qu'a l'origine
de tou les civilisations nous trouvons les danses religieuses. 

Aussi est-ce avec raison que A. Baron, dans ses Lettres la danse , exprime l'opinion suivante:

"Presque toutes les fois qu'on trouve le mot danse chez anciens, il faut traduire par geste,
declamation, comme musique n'est le plus souvent que philosophie, gie, poesie. Que si l'on
dit que l'actrice dansait bien son dans la tragedie de Medee , que l'ecuyer tranchant decoupait
viandes en dansant , qu'Heliogabale et Caligula dansaient discours ou une audience, cela
veut dire que l'actrice, l'empereur, declamaient, gesticulaient, se faisaient enten dans
une langue non articulee." 

Nous retrouvons, aux premiers eges de la civilisation doue, ce caractere de piete et de reconnaissance
envers dieux dans les rites en l'honneur de Vichnou, au nombre quels figuraient des danses
religieuses executees dans les ples de Jagernath. 

Les danses hebraiques, dont l'origine vint du pays que juifs avaient fui, conserverent, en
partie seulement, ce essentiel; mais chez ce peuple, elles prirent surtout la forme des manifestations
spontanees de la joie publique destinees a celebrer l'anniversaire d'une victoire ou d'un
evenement heureux. Cependant, les danses executees apres le passage de la mer Rouge, celle
de David devant l'arche, celle des Tabernacles nous apparaissent encore comme empreintes
de l'idee religieuse, et se traduisent en actions de graces. 

Pendant longlemps l'Egypte ne connut que les danses religieuses executees pour feter le Soleil
et la Lune. Ce ne ful que plus tard, lorsque l'influence de l'Hellade commenca a se faire sentir
sur les rives du Nil que la celebration du culte d'Osiris, sous la forme du Boeuf Apis, donna
lieu a des danses d'un caractere moins reserve. 

Mais ce fut surtout en Grece, dans ce merveilleux pays qui semble avoir ete cree par le plus artiste
des demiurges, que la danse se manifesta dans toute sa splendeur. Danses liturgiques, danses
guerrieres, danses profanes, loutes, portent l'empreinte d'un art si parfait, que tout ce
qui sera fait par la suite ne semblera qu'une imitation plus ou moins fidele de la choregraphie
grecque. 

En passant par Rome la danse se modifia profondement. La perfection de la beaute plastique
qui etait l'unique but poursuivi par les Grecs, ne fut ici qu'un pretexte. Ce que les Romains
prisaient avant tout dans la danse, c'etait son cote licencieux; aussi les ballets du Bas-Empire
et surtout les trop fameuses Bacchanales atteignirent-ils bientot un tel degre d'immoralite
que des lois furent jugees necessaires pour reagir contre ces moeurs de la decadence. 

Au moment de l'invasion romaine, les danses du peuple, en Gaule, consistaient presque uniquement
en roudes et branles. Seuls les druides et druidesses pratiquaient des danses sacrees lors
de la cueillette du gui et pendant les fetes d'Hesus, dieu de la guerre, et Benelus, dieu du soleil
et de la musique. 

Le moyen age, avec ses productions litteraires d'une si vive originalite, ses fetes brillantes,
ses costumes etranges, sera certainement pour le lecteur une periode interessante. 

La Renaissance amena le gout des ballets somptueux en meme temps qu'elle vit eclore ces danses
si gracieuses que les Medicis introduisirent a la cour de France. 

Apres un temps d'arret sous le regne de Louis XIII, la danse reprend son essor pendant le Grand
Siecle. Avec Louis XV et Louis XVI nous la voyons, devenue plus libre, participer a toutes les
fetes et a toutes les reunions. Nos ancetres se livrent a l'etude du pas francais dans les bals
splendides et luxueux ou la Revolution les surprit insouciants 

Apres avoir, dans une sorte de revue retrospective, fait revivre les danses anciennes, apres
en avoir montre les origines et les transformations, nous avons etudie les danses modernes,
si nombreuses et si diverses. Nous n'avons pas neglige le chapitre si interessant de la choregraphie
scenique ou nous voyons la science et l'art collaborer a la realisation de spectacles feeriques,
l'ingenieur et l'artiste unir leurs efforts et obtenir des effets toujours plus merveilleux,
l'electricite transformer, pour ainsi dire, l'art de la feerie, et faire naitre comme sous
la baguette magique d'une fee des enchantements rapides et fugitifs. 

Puis, abandonnant la scene, nous penetrons parfois dans les coulisses des theatres de danse
ou nous recueillons sur l'existence de nos gracieuses ballerines des details aussi curieux
que suggestifs. 

Certes, de nombreux ouvrages ont deja ete publies sur ce sujet, mais une lacune restait, croyons-nous,
a combler. Si savantes, en effet, et si minutieuses que fussent les recherches des auteurs
qui ont ecrit sur la danse, les oeuvres parues jusqu'a ce jour se bornaient le plus souvent a
des developpements purement techniques ou simplement a des notes pittoresques. L'oeuvre
d'eusemble faisait defaut. Pour rendre une pareille publication veritablement utile et
interessante, il etait indispensable que le texte, la technique et le dessin fussent constamment
en communion etroite: c'est la le but que nous avons cherche a atteindre. 

D'autre part, estimanl que dans une etude de cette nature, la partie musicale offre un interet
tout special, et qu'elle y doit oecuper une place importante, nos collaborateurs F. Casadesus
et J. Maugue ont poursuivi la tache delicate de reconstituer, avec des elements epars et souvent
incomplets, la notation des danses anciennes dans leur integralite. 

Le lecteur pourra ainsi se faire une idee exacte du rythme et de l'allure de ces danses, de meme
qu'il lui sera facile de se les representer, grace aux explications qu'il trouvera dans le
texte et aux illustrations etudiees avec une attention consciencieuse par M. Valverane.

Enfin, pour faciliter encore la reconstitution et l'execution de toutes ces danses, M me Bernay,
l'eminent professeur de danse a l'Opera, dans une technique aussi exacte que savante a, de
concert avec le dessinateur qui les a dessinees, decrit les positions principales de la danseuse
dans les danses les plus importantes de chaque epoque. Cette partie de l'ouvrage, qui ne sera
pas des moins appreciees, permettra ainsi de rendre plus vivante la description de toutes
ces danses aux rythmes et aux mouvements si divers, qui comme dans un veritable kaleidoscope,
vont passer devant les yeux du lecteur. LA DANSE LES DANSES ANTIQUES CHAPITRE I er DANSES CHINOISES

La Chine, berceau de la morale et de la philosophie, fut aussi le berceau de la danse (1) . On peut
meme dire que la chinoise s'est presentee, des son apparition, comme une branche de la psychologie
et de la morale. Cette conception elevee d'un art qui nous parait aujourd'hui consister en
sauts ou gambades, executes avec plus ou moins de grace et de souplosse, est bien faite pour
nous surprendre. C'est que les anciennes danses chinoises sont un mode de l'expression des
sentiments qui agitent le coeur humain, une analyse fine et delicate des evolutions de la pensee,
une veritable psychique mimee ; aussi la cadence de la musique qui sert a regler le mouvement
des danseurs est-elle, en general, grave et lente. 

Les anciennes danses etaient, pour le spectateur, une morale en action, qui Iui enseignait
a aimer le bien et le beau, et a s'eloigner du mal; mais ce caractere moralisateur disparut peu
a peu, et des l'epoque de Kong-Fou-Tsee (Confucius), les danseurs laissant de cote la partie
la plus interessante de leur art, celle que nous appellerons partie philosophique, se contenterent
de suivre en cadence l'air joue, sans lenir compte de l'expression mimique qui faisait tout
le charme des danses d'autrefois. Aussi voyons-nous le souvenir de ces danses exciter le regret
des philosophes chinois, qui auraient voulu les conserver avec leur caractere eleve, estimant
qu'elles devaient etre la reproduction des actes les plus nobles de l'homme et que, sous une
allegorie agreable et facile a saisir, il devait s'en degager un enseignement moral. 

Il est aise de comprendre que les Empereurs aient essaye de profiter de l'influence toute particuliere
que la danse avait sur l'esprit du peuple, de ses chefs, voire meme de ses princes; et de fait,
ils en firent un veritable moyen de gouvernement. Graduellement, eu effet, les intrigues
des ballets et des danses avaient eu pour but de montrer au spectaleur la soumission constante
due au souverain; les danses religieuses elles-memes atteignaient indirectementce resultat,
car l'Empereur n'etait autre qu'une emanation des esprits celestes. 

L'art choregraphique fut de bonne heure enseigne dans les colleges, au meme titre que les lettres
et les sciences: il devint partie integrante de l'education des grands personnages et des
officiers. 

Pendant deux ou trois ans, generalement de treize a seize, on leur apprenait le maintien et
les reverences; de seize a vingt ans, ces jeunes gens passaient dans un autre college ou on leur
enseignait, en meme temps que les exercices militaires, un art de la danse plus perfectionne.
Sans doute cet art avait pour but d'en faire des hommes du monde, mais il avait aussi pour objet,
etant donne le caractere des danses chinoises, de les rendre courtisans devoues et serviteurs
fideles de l'Empereur. 

A ce systeme original destine a inculquer aux jeunes gens qui devaient occuper les hautes fonctions
de l'Empire, le respect absolu du souverain et de la puissance imperiale, se rattachaient
deux mesures speciales dont l'Empereur se servait pour recompenser le zele des hauts personnages
ou blamer au contraire leur inactivite. 

C'est ainsi qu'au moment de la presentation d'un vice-roi a la Cour les danses executees en
son honneur etaient nombreuses et variees, s'il avait gouverne avec sagesse; mais s'il avait
mal rempli sa charge, elles etaient courtes et ne reunissaient qu'un petit nombre de danseurs.

Le peuple jugeait ainsi, sans discours, sans message, du merite d'un gouverneur de province
par les fetes auxquelles donnait lien sa presence au Palais imperial. 

D'autre part, le droit d'avoir des danseurs etait attache non a la personne, mais a la fonction,
et des l'epoque la plus reculee de l'Empire chinois le genie organisateur de ce peuple avait
introduit des regles hierarchiques pour fixer I'execution de la danse. 

Au palais de l'Empereur on voyait huit danses differentes, avec huit personnages par danse,
c'est-a-dire un ensemble de soixante-quatre danseurs. Les rois de provinces avaient six
danses de six danseurs; les princes et les ministres quatre danses de quatre danseurs; enfin
les lettres deux danses de deux danseurs. Les danseurs ne pouvaient etre accompagnes par d'autres
instruments que le kin et le tambour . L' Yao ne vint qu'un peu plus tard. Quant a la direction
de la danse, elle etait confiee a des docteurs en musique. GAMME CHINOISE 

Une nouvelle preuve du caractere politique, moral et economique des anciennes danses chinoises
nous est certainement fournie par leur designation meme. 

Elles representaient en effet: 

Les travaux du labourage; 

Les joies de la moisson; 

Les fatigues de la guerre; 

Les plaisirs de la paix. DANSES CHINOISES (1) 

Elles sont au nombre de huit: 

La Porte des nues , en l'honnour des esprits celestes; 

La Grande tournante , employee lorsque l'Empereur offrait les sacrifices sur l'autel rond;

La Simultanee , lorsqu'il les offrait sur l'autel carre; 

La Cadencee , l'nno des plus gracieuses, executee dans les sacrifices aux quatre sortes d'astres;

La Vertueuse , danse grave et majestueuse, destinee a honorer les esprits des montagnes et
des rivieres; 

La Bienfaisante , en l'honneur des ancetres femmes; 

La Grande guerriere , en l'honneur des ancetres hommes, et destinee a exciter des transports
belliqueux, ou a celebrer quelque victoire; 

L'Agitation des eaux , qui servait dans les sacrifices aux esprits terrestres et a la fete des
ancetres, lorsqu'on celebrait les neuf principales vertus. Dans ce dernier cas on executait
neuf variations sur neuf rythmes differents. 

Cette danse imitait, affirme M. Compan, dans son Dictionnaire de la Danse "le mouvement des
eaux agitees par un doux zephir". 

Les philosophes chinois font de ces danses le plus grand eloge, surtoul en parlant de la Cadencee
, qui parait avoir ete la plus en vogue. 

Les Chinois possedaient encore six autres danses, qui faisaient partie de l'education des
enfants, remontant aux premiers temps de la monarchie, et auxquelles on avait donne le nom
de petites danses . 

Les cinq premieres liraient leur nom de quelque objet que le danseur tenait en main pendant
qu'il executait son pas. 

C'etaient: 

La danse du Drapeau; 

La danse des Plumes; 

La danse du Foang-Hoang; 

La danse de la Queue-de-Boeuf; 

La danse des Armes . 

La sixieme prenait le nom de Danse de l'Homme parce qu'elle s'executait les mains libres. 

La danse du Drapeau se pratiquait en l'honneur des esprits de la 

terre et des moissons; les danseurs tenaient en main des bandelettes de differentes couleurs.

Ceux qui executaient la deuse des Plumes, destinee a celebrer les esprits des quatre parties
du monde, portaient des plumes blanches au bout d'une baguette. 

Dans les temps de secheresse on pratiquait la danse du Foang-Hoang, sorte d'oiseau mysterieux
auquel les Chinois attribuaient le don d'arroser la terre; les danseurs portaient alors une
baguette ornee de plumes de cinq couleurs. 

La cinquieme de ces peliles danses, celle des Armes, servait a honorer les esprits de la guerre;
les executants tenaient d'une main un bouclier, de l'autre une hache. 

Enfin, la danse de la Queue-de-Boeuf, dans laquelle les danseurs agitaient une sorte de queue
de boeuf, et la danse de l'Homme s'executaient dans des circonstances analogues. 

Parmi ces danses, celle des Armes, celle des Plumes, et surtout celle de la Queue-de-Boeuf
avaient, d'apres les plus anciens auteurs de ces epoques lointaines, une importance toute
particuliere. 

Pour l'execution de la derniere le nombre des danseurs etait indetermine. Ils etaient diriges
par quatre maetres, maudarins inferieurs, avec, sous leurs ordres, deux gardes-queue, deux
scribes charees de recueillir tout ce qui concernait les usages de cette danse, deux surnumeraires
et vingt eleves. 

Il existe encore de nos jours une ceremonie pendant laquelle, a plusieurs reprises, les danseurs
s'avancent vers le Trone imperial en faisant claquer des fouets. Peut-etre faut-il y voir,
comme M. de La Fage l'a fait remarquer, un vestige de l'ancienne danse de la Queue-de-Boeuf.

La danse des Armes, appelee aussi danse du bouclier ( Ping-Vou ) etait moins importante. Elle
n'exigeait que deux maitres (mandarins inferieurs), deux gardes d'armes, deux scribes et
vingt disciples. Elle presentail cette particularite que l'un des danseurs demeurait isole
et immobile en tete du groupe qui heurtait en cadence haches et boucliers; mais, bientot, il
executait des evolutions variees, pendant que le groupe des danseurs demcurait a son tour
inactif. 

L'histoire rapporte que Kong-Fou-Tsee, le grand philosophe chinois, trouvait a celle danse
un caraclere trop guerrier, et n'aimait guere le rythme saccade et bruyant qui accompagnait
les cris des danseurs et le cliquetis etincelant des armes. Sa danse favorite etait celle des
plumes dont il preferait la douce melodie; elle ne pouvait etre executee que par les fils memes
de l'empereur. 

Les Chinois excellaient aussi dans l'art de composer et de regler les ballets; les empereurs
eux-memes s'y adonnaient. 

Le plus ancien ballet qui nous soit parvenu a a ete, en effet, compose par l'empereur Ou-Wang
ainsi que la musique qui l'accompagnait. La description nous en est revelee par un fragment
de dialogue entre Kong-Fou-Tsee et Pin-Mou-Kia. 

Ce ballet n'etait autre chose qu'une pantomime en 6 actes, destinee a celebrer l'avenement
glorieux de Ou-Wang sur le trone du Celeste-Empire. 

Dans la premiere partie, Ou-Wang, ne dans une province septentrionale, marchait vers le midi
a la rencontre de son adversaire Teheou-Wang, dernier empereur de la dynastie des Kang; les
danseurs paraissaient an nord, puis s'eloignaient vers le sud, en figurant la marche triomphale
do Ou-Wang el de son armee. 

La deuxieme partie representait une bataille meurtrere, dans laquelle les danseurs, excitees
par un rythme guerrier, simulaient la brillante victoire remportee por Ou-Wang sur Techeou-Wang.
Puis le rythme se ralentissait et les danseurs simulaient, par leurs attitudes, la vigilance
et l'activite des ministres auxquels Ou-Wang avait, en son absence, confie le soin des affaires
publiques. 

Apres la defaite de son rival, le vainqueur avait peu a peu soumis les provinces meridionales
a sa domination; dans la troisieme partie, les danseurs se dirigeaient alors plus au sud, figurant
la marche glorieuse de Ou-Wang. 

Le couronnement de l'oeuvre du nouvel empereur avait ete la fixation precise des limites de
l'empire; aussi dans la quatrieme partie du ballet les danseurs se rangeaient en ligne, figurant
ainsi les limites assignees; puis, afin de donner l'idee de la puissance et de l'habilete de
Ou-Wang, ils faisaient sur eux-memes de nombreuses evolutions, mimant les peines et les fatigues
de sa conquete. 

La cinquieme partie montrait Tcheou-Kong-Tong et Kao-Koung-Che, l'un a droite, l'autre
a gauche du souverain; cette figure rendail ainsi l'hommage du aux deux censeillers de l'empereur,
qui avaient le plus contribue par leur activite a la soumission des provinces du sud, et par
leur sage administration an repos et a la paix de l'empire. 

La sixieme parlie etait l'apotheose, la consecration de la toutepuissance de Ou-Wang, l'image
du respect et de la soumission complete de chaque province du Celeste-Empire; les danseurs,
dans une attitude grave et solennelle, immobiles comme des montugnes (suivant l'expression
chinoise), tenant en main le kan, figuraient le repos du sonverain et de son peuple. 

L'histoire nous a transmis en outre les noms de quelques danses usitees sous les premieres
dynastics qui ont occupe le trone du Celeste-Empire depuis Woang-Ty, et dont le trait commun
est un caraclere essentiellement religieux. 

Comme on le voit, l'imagination de l'auteur s'eetail donnee libre carriere dans la composition
de ce ballet. 

On a egalement conserve la relation d'un ballet-pantomime represente au Palais imperial
vers la fin du siecle dernier, et qui revet encore un caractere plus marque d'originalite et
de symbolisme. 

L'action dramatique avait lieu a la fois sur trois sceues superposees. 

Le but de l'auteur etait de figurer le mariage de la Terre et de l'Ocean et aussi, croyons-nous,
la reconnaissance par ces elements de la puissance imperiale. 

On voyait apparaitre successivement la variete des productions et des habitants de la Terre;
c'etaient des dragons, des tigres, des elephants, des aigles, etc.; c'etaient aussi des arbres
d'essences diverses et d'autres richesses de la Terre. Animaux et choses etaient representes
par des danseurs deguises, imitant les allures et les cris des betes, le fremissement des feuilles
au souffle du vent, ou la rigide immobilite du roc. 

L'Ocean repandait aussi sur la scene les richesses de son empire, et pele-mele se heurtaient
les baleines, les dauphins, les marsouins, les coquillages, les eponges, etc. 

Apres avoir danse separement les productions terrestres et maritimes se reunirent dans un
ballet general, puis se separerent pour faire place a la baleine, qui semblait etre l'acteur
principal de cette scene, sans doute parce que la baleine est l'animal le plus puissanl. Elle
s'avanca vers la loge de l'empereur, s'inclina devant lui, puis, de sa gueule ouverte, lanca
sur le parterre une masse d'eau qui disparut rapidement, grace a des ouvertures pratiquees
dans le plancher. 

Les anciennes danses chinoises nous sont parvenues en plus grand nombre que les ballets; cela
tient a ce que ces derniers etaient des representations extraordinaires offertes a la Cour
et a un public d'elite pour la celebration de quelque solennite. Les danses, au contraire,
etaient plus fraquentes; elles etaient, en outre, soumises e des regles fixes, dont la tradition
fut conservee avec un soin jaloux jusqu'e l'epoque de Kong-Fou-Tsee. Depuis, on y attachait
moins d'importance. Cependant, certaines des regles observees autrefois dans la choregraphie
ancienne se retrouvent dans la danse moderne. 

Aujourd'hui encore, longtemps avant le commencement de l'action, on bat le tambour afin d'averlir
le spectateur et de fixer son attention. Lorsque l'auditoire est ainsi prepare, les danseurs
font quelques pas en avant afin que le public distingue plus nettement les mouvements et les
evolutions auxqueles ils vont se livrer. 

En ce qui concerne l'accompagnement musical, certaines regles el certains usages auciens
out egalement subsiste. 

Le debut de chaque danse est toujours accompagne d'une musique tres lente, dont le rythme va
s'accelerant. Lorsque la danse s'acheve, les musiciens jouent dans un mouvement precipite,
et les danseurs se retirent en toute hate, sans doute pour ne pas interrompre brusquement l'action
musicale portee a ce moment a son maximum d'intensite. 

Les instruments employes dans les danses anciennes etaient le kin , le tambour , l' yao - sorte
de flute a trois trous du genre de notre galoubet - et enfin le kao , qui avait donne son nom a une
danse. 

Le kao avait a peu pres la forme de notre chiffre 2 ou d'un S renverse; le danseur le tenait a la
main, et il y a tout lieu de presumer que e'etait uninstrument de percussion. 

Quelquefois aussi, les danseurs portaient de petits boucliers munis d'une clochette. 

Nous avons dit que le droit d'avoir des danseurs constituait une veritable prerogative dn
range et de la fonction. Les Chinois pousserent plus loin encore l'amour et le respect de la
danse; c'est ainsi qu'a la Cour, les heritiers du trone etaient les seuls danseurs en titre.
Des mandarins dirigeaient leurs pas et leurs evolutions; ils etaient charges de leur remettre
les accessoires necessaires a l'execution de chaque danse. 

Les enfants des princes et des hauts personnages imitaient naturellement ceux du souverain
et s'exercaient tantot aux danses Kanko et Ouan-ou , qui exprimaient les actions des guerriers
et les manoeuvres militaires, tantot aux danses Yu et Yo, qui representaient les habitudes
paisibles des lettres, des hommes aimant l'etude. 

Au corps des danseurs du palais etait attache un maitre de la petite musique - ce qui rappelle
les petits violons de Louis XIV - charge specialement d'assigner a chaque danseur la place
qu'il devait occuper. 

Ce fonctionnaire etait assiste d'un petit mandarin qui enseignait a battre convenablement
le tambour pendant les danses. 

Des maitres surnumeraires veillaient a I'observation de la mesure, et a la conservaiton du
caraclere special de chaque dense. 

Des surnumeraires de second ordre exercaient aussi les danseurs. On les convoquait au son
du tambour, et ceux qui ne repondaient pas immediatement a l'appel etaient punis d'une maniere
assez etrange: on leur saisait boire une tasse de vin, debout, en presence de toule la classe;
et s'ils paraissaient prendre peu de gout aux arts qui leur etaient enseignes, les maitres
avaient le droit de les frapper. 

La plupart de ces usages dataient de la dynastie des Tchcou , qui regna de 1122 a 255. Ils se perdirent
en grande partie sous les regnes suivants. 

Alors, ecrit M. Adrien de La Fage, dans son Histoire generale de la Musique et de la Danse "les
danses cesserent d'offrir des tableaux susceptibles d'elever l'aame, d'occuper dignement
les esprits serieux, et, peu a peu, prirent un caractere de volupte et d'immodestie contre
lequel les moralistes firent de vaines reclamations" 

Bien qu'il soit vrai de dire que les danses chinoises ont perdu de nos jours ce caractere de dignite
et de haute moralite si remarquable que nous n'hesitions pas a faire de l'art choregraphique
une branche de la philosophie, il existe, cependant, aujourd'hui encore, certaines danses
aux evolutions pleines de gravite et de distinction, d'elegance et de charme. Ce sont celles
qui sont executees a la Cour par des mandarins danseurs attaches a la personne de l'Empereur.
Elles procedent toutes du meme type: les mandarins danseurs s'avancent deux a deux, executant
d'abord, des bras et des jambes, 

quelques mouvements regles par la cadence d'une musique tres lente; puis ils tournent sur
eux-memes, et, tandis que les musiciens executent un crescendo entrainant, ils augmentent
peu a peu leur vitesse de rotation, jusqu'au moment ou ils s'arretent net devant les marches
du trone imperial, et s'inclinent profondement devant leur souverain, auquel le but de cette
ceremonie est de rendre hommage. Les mouvements cadences des bras et des jambes signifient,
parait-il, que les danseurs mettent a la disposition de l'Empereur toute leur activite et
toute leur energie. 

Quant au mouvement de rotation qu'ils executent avec une grande rapidite, peut-etre veut-il
dire qu'ils sont disposes, sur l'ordre de leur souverain, a porter sur tous les points du monde
sa domination et son empire. 

Ces danseurs sont tous vetus d'une maniere uniforme. 

D'elegants colliers a gros grains leur descendent sur la poitrine et leur costume differe
seulement par le bouton qui orne leur bonnet. Ce bonnet est recouvert d'une soie ecrue tres
fine, et, a sa partie superieure, se trouve fixe une sorte de couvre-nuque qui retombe sur les
epaules. 

Ils forment un corps qui se recrute parmi les fils des premiers mandarins de l'empire. 

En dehors des danses executees en groupes, il existe en Chine des pas solos . Generalement,
alors, le danseur accompagne ses mouvements d'une chanson, et tient a la main un objet en rapport
avec l'esprit de la danse; quelquefois cependant, cet accessoire est delaisse. 

L'usage de chanter en dansant etait, du reste, general autrefois, et l'on cite meme, comme
une exception, le ballet de Ou-Wang, dont nous avons deja parle, et dans lequel les chanteurs
se trouvaient au fond de la scene et accompagnaient les danseurs. 

Parmi les danses les plus en vogue aujourd'hui a la Cour imperiale, il en est une dont le decor
tient du merveilleux. Que l'on se figure des centaines de danseurs et de danseuses, vetus de
longues tuniques de couleur olive, portant a la main des lanternes polychromes, sur lesquelles
sont dessines des caracteres d'ecriture; aux lueurs etranges de ces lanternes aux mille couleurs
qui enveloppent de leur tonalite, toujours diverse, cette theorie de danseurs, les caracteres
traces sur les lanternes se rapprochent au milieu de gracieuses evolutions pour former des
mots et des figures de tout genre (1) . 

Les danseurs les plus reputes viennent de Sou-Chou-Fou, cette ville dont les Chinois expriment
la delicieuse situation en disant que le Paradis est dans les cieux et Sou-Chou-Fou sur la terre
. Cette cite est, en effet, l'ecole des poetes, des comediens et surtout des danseurs. 

Il ne faudrait pas croire que la Cour et les hauts personnages de l'Empire se reservent les plaisirs
de la danse. On s'y exerce quelquefois dans les familles chinoises; mais l'enceinte de la maison
marque la limite de la liberte donnee a ce divertissement. 

Ajoutons que l'on ne connait en Chine ni les reunions de societes ni les bals publics. CHAPITRE
II DANSES HINDOUES 

Les Hindous se sont fait, des l'origine, une veritable conception metaphysique de la danse.
Ils ont observe et etudie le mouvement regulier et normal des corps celestes qui se communiquent
l'un a l'autre la lumiere; ils ont admira cette remarquable affinite des astres qui regle leurs
eternelles revolutions dans un cycle toujours identique; et cela leur est apparu comme la
danse la plus parfaite et la plus harmonieuse (1) . 

Aussi, des la plus haute antiquite, les Hindous commencaient chaque journee par une danse
en l'honneur du soleil, qui, a leurs yeux, symbolisait la puissance supreme. Tournes vers
l'Orient, ils gardaient d'abord un silence respectueux; puis, cherchaient a imiter, dans
une serie de mouvements pleins de gravite, la marche majestueuse de l'astre du jour. 

La religion pratiquee sur les bords du Gange, si feconde en poetiques legendes, a rattache,
en quelque sorte, a la danse tout le systeme des divinites auxquelles Brahm, ou l'eme du monde,
a communique partie de son essence eternelle. Dans un mythe gracieux, elle place la danse a
l'origine meme de ces divinites: 

"Toute joyeuse d'etre creee, Rhavani temoignait son allegresse et celebrait son createur
en sautant et bondissant dans les airs. Tandis qu'une douce et innocente ivresse animait de
plus en plus ses mouvements, elle vit s'echapper de son sein trois oeufs d'ou sortirent les
trois dieux: Brahma, Wichnou et Siva." 

Dans une autre fiction, nous voyons Tachounada frappant en cadence de ses pieds legers l'oeuf
de Brahma (le globe terrestre), soutenu par la tortue au large dos. 

Les pretres, dans le but d'exhorter les fideles a la devotion et a la piete, font de ces danses,
auxquelles prennent part d'innombrables danseuses, un tableau enchanteur dont la divine
contemplation sera la recompense des mortels qui auront observe les preceples sacres. 

Enfin, nous dit La Fage, " les traditions religieuses de l'Inde nous montront Wichnou, dont
la seconde incarnation eut pour but de 

rendre au monde quelques-uns des biens devenus la proie des eaux a la suite d'un deluge, faisant
sortir de la mer une foule d'objets precieux et de divinites subalternes parmi lesquelles
se trouvait Rhemba, que l'on nomma l' apsarasa par excellence - c'est-a-dire la Danseuse ".
Elle etait accompagnee de six cents millions d' apsarasas dont la beaute et la grace doivent
charmer les loisirs de la Cour celeste, et contribuer a la felicite des elus de Brahma par leurs
danses mystiques et la melodie de leurs voix psalmodiant des hymnes d'une douce et lente harmonie.

Ne pourrait-on comparer ces chants gracieux et mystiques au concert eternel de louanges que,
dans la religion catholique, les anges et les archanges font entendre pour glorificr le Seigneur
et honorer les saints et les elus? 

Lorsque les apsarasas furent transportees aux cieux, revetues des habits les plus magnifiques,
ornees des joyanx les plus precieux, douees d'unc jeunesse eferuelle et de toutes les qualites
qui semblaient solliciter l'amour, aucun des dienx pourtant ne voulut les prendre pour femmes,
parce qu'a leur sortie de la mer elles n'avaient pointete soumises a la purification sacree.
Elles sont ainsi demeurees vierges, et, selon quelques auteurs, resteront telles durant
l'eeternite! 

Il etait fort naturel que, les apsarasas etant destinees a celebrer les divinites hindoues
(Siva, Wichnou et Indra), les Brahmanes aient songe a reunir dans les pagodes des groupes de
jeunes danseuses consacrees a leur culte. 

On les designe communement en Europe par le nom portugais de balladieres , balliaderes, ou
enfin bayaderes; leur nom indien est devadasechies ou devadasi , mot qui signific esclave
de dieu (de deve , divinite, et deschie , esclave). Il existe aussi d'autres danseuses qui n'appartiennent
a aucun temple; elles sont ambulantes, et exercent leurs talents dans des societes privees;
leur nom est natch (c'est-a-dire danseuses) ou daatscheries , ou bien encore, dans quelques
pays comme Ceylan et le Siam, arambhe ( de Rhambe , deesse de la danse, une des cinq concubines
d'Indra, dieu de l'atmosphere, qui eut d'elle deux filles: Nandrie, la tuxure, et Bringie,
le plaisir). 

Les devadaschies qui appartiennent a un temple, sont elevees tres jeunes dans l'art de la danse,
et placees, des l'ege de cinq ans, dans des sortes de seminaires attenant au temple meme, ou,
sous la direction de vieilles bayaderes, elles apprennent a lire, a chanter et a danser. 

Bien que les danses qu'elles doivent executer ne soient, commenous le verrons, que l'exaltation
de l'amour et la representation de scenes luxurieuses, qui font des devadasi de veritables
courti sanes sacrees, les parents n'hasitent pas e confier aux brahmanes leurs plus belles
filles; ils les voient sans repugnance quitter la maison paternelle; car les pretres ont persuade
au peuple que ce sacrifice etait doux et agreable a la divinite, et que c'etait lui rendre hommage
que d'epouser une bayadere de preference a toute autre femme. Il est a remarquer meme que les
danscuses jouissent d'un privilege special, celui de savoir lire et ecrire. 

"La principale occupation des devadaschies , dit M. J. Haafner (1) , est de danser devant l'image
de la divinite qu'elles servent, et de chanter ses louanges, soit dans son temple, soit dans
les rues, lorsqu'on porte l'idole dans des processions publiques et solennelles. Il y a une
grande difference entre les danseuses du principal temple et celles que l'on fait appeler
pour danser devant les convives aux fostins et autres rejouissances. Parmi ces dernieres,
on en trouve de differentes classes et de differentes especes, telles, par exemple, que les
nataks , les kaans , les koutenies , les southredaries , etc " 

Ce sont elles qui assistent aux mariages au cours desquels elles repandent sur les epaules
de la mariee le safran consacre a Lakmi, deesse de la joie, dont elles representent l'aimable
intervention. 

C'est seulement lorsque les devadaschies ont atteint l'age de neuf ans qu'a lieu la consecration
definitive, en presence des parents et des invites. Cette ceremonie s'appelle la prise de
collier; elle est celebree avec un grand luxe. Conduite a la pagode, la novice donne des preuves
de ses talents; puis, apres les presents d'usage, elle est introduite dans l'interieur] du
temple ou elle se prosterne devant lidole. Un Brahmane la relave; et le pere prononce la formule
solennelle: 

"Seigneur, je vous offre ma fille; daignez la recevoir a votre service." 

Desormais elle est epouse de dieu . 

La nouvelle devadasi prend alors le collier des femmes mariees. Elle ne peut plus rentrer au
sein de sa famille ni meme la frequenter; elle fait partie du corps des bayaderes, que la pagode
nourrit, habille, couvre d'ornements precieux et de riches parures, mais a la condition de
lui appartenir exclusivement. 

Toutes ces richesses sont la proprietee de la pagode; les danseuses n'en ont que la jouissance.

Elles peuvent cependant, en apparence, se constituer un pecule, grace aux retributions qu'elles
recoivent dans les maisons riches ou elles sont autorisees a danser; mais on ne leur laisse
que peu de chose de ces gratifications volontaires; et encore ce reliquat est-il employe a
l'achat de bijoux et d'ornements qui reviennent toujours a la pagode. 

Il existe aussi des troupes de danseuses profanes, frequentant les grandes villes, et destinees
a l'amusement des riches. Elles sont libres "et vivent en troupe, parcourant le pays, partageant
leurs benefices avec les musiciens qui les accompagnent; d'autres sont sous la conduite d'une
daija , ou ancienne danseuse, qui s'approprie tout le benefice et ne donne aux filles de sa troupe
que la nourriture et le vetement. D'autres encore sont les veritables esclaves de ces vieilles
duegnes, qui so les sont appropriees par achat ou par adoption, et les ont fait instruire dans
leur art, pour avoir, par ce moyen, quelque ressource dans leur vieillesse (1) ". 

L'etiquette exige, dans certains cas, que les personnes de marque se fassent accompagner,
pour les visites d'apparat, d'un certain nombre de ces danseuses. 

C'est surtout dans ces assemblees particulieres, que les bayaderes emploient toutes les
ressources de l'art dans le but d'augmenter l'eclat de leurs charmes; les ornements les plus
gracieux, les parures les plus brillantes, les bijoux les plus precieux, les parfums les plus
capiteux, les fleurs les plus belles se melent en des gammes odorantes de couleurs qui captivent
les sens. 

Leurs cheveux, d'un noir de jais, aux reflets bleus, lisses et parfumes d'huile aromatique,
descendent jusqu'aux hanches en une longue tresse ornee de fleurs ou de plaquettes d'or disposees
a des intervalles reguliers, et se terminant par une houppe de soie et d'or files. 

Sur le sommet de la tete scintillent des hijoux, ou un tschormka , sorte de disque dore, Les cheveux
sont disposes en bandeaux sur le front; quelques chainettes d'or tombent, le long des tempes,
pour se meler a la tresse. Les oreilles et le nez sont perces d'anneaux d'or. Les bras et les jambes,
ainsi que les doigls des pieds et des mains, sont charges de bijoux et de joyaux. Le cou est garni
de plusieurs chikols (chainettes d'or). 

Les bayaderes ont aussi l'habitude de se farder; celles de I'Inde meridionale se frottent
avec le souchet ou safran dans le but d'eclaircir leur leint beaucoup plus bronze que celui
des bayaderes du nord, qui ont toujours passe pour les plus belles. 

Leur sein est l'objet de soins continuels; c'est l'un des tresors les plus precieux de leur
beaule; et pour eviter qu'il ne se deforme, elles l'enferment dans deux etuis d'un bois tres
leger et tres souple, capables de se preter a tous les mouvements du corps, et recouverts d'une
feuille d'or parsemee de brillants. 

"C'est la parure la plus recherchee, la plus chere a la beaute. On la quite, on la reprend avec
une facilite extraordinaire, et ce semblant de cuirasse, qui protege la gorge, n'en cache
pointles palpitations, les soupirs, les molles ondulations. 

"Certaines croient encore ajouter a l'eclat de leur teint et a l'ex pression de leur regard
en formant autour de leurs yeux un cercle noir qu'elles tracent avec une aiguille teinte de
poudre d'antimoine." 

Le costume que portent ces belles filles s'harmonise a merveille avec leur beaute. Il se compose
d'un large pantalon de soie rayee, serre etroitement aux hanches et descendant jusqu'aux
chevilles. 

Elles se couvrent aussi d'une sorte de manteau d'etoffe legere et transparente tombant, en
avant, en plis gracieux, tandis qu'avec un art infini elles savent le disposer par derriere
de facon qu'il dessine exactement les hanches. Ce manteau ou pagne est retenu a la taille par
une ceinture d'argent battu. Ajoutez a cela une sorte d'echarpe de gaze ou de mousseline blanche
ou bariolee, qui dissimule a peine le sein pour couvrir de ses plis soyeux le buste et les reins;
elles s'enveloppent de ce voile avec une adresse remarquable et le font flotter autour d'elles,
durant les danses, comme un nuage tres leger doe s'echappent des parfums enivrants. 

Dans l'intimite, elles se parent d'un collier de fleurs naturelles appelees mogris , qui ressemblent
au jasmin double, mais dont l'odeur est infiniment plus forte et plus agreable. 

Pretes ainsi a offrir le spectacle de leurs gracieuses evolutions, les jeunes bayaderes se
tiennent rassemblees en groupes, le visage couvert de leurs voiles. 

L'orchestrc fait entendre des sons melancoliques et monotones; 

les instruments les plus employes sont: le tourte (cornemuse a deux tuyaux); le magassarem
(hautbois); le carna (flute sans trous); le talan (deux bassins de cuivre); le matalam (tambour
petit et long); le dool (tambour grand et long.) 

Le chelembikharem (maitre des ballets) donne alors le signal de la danse. 

Les bayaderes se decouvrent en meme temps; puis elles commencent a se mouvoir, sur un rythme
assez lent, s'entremelant avec un art singulier de la forme et de la grece des attitudes. Les
jambes ne servent guare qua deplacer le corps, mais toujours selon la cadence indiquee par
l'orchestre, aquel s'ajoutent les chants et les battements de mains des dajias ou anciennes
danseuses. 

Les bras expriment les sentiments les plus delicats qui animent les danseuses; avec une science
consommee de l'art de la mimique, les doigts s'agitent doucement ou, au contraire, tres vite
selon l'expression qu'elles veulent rendre. Mais ce sont les yeux brillants, cercles de noir
et rendus ainsi plus grands et plus beaux, qui refletent leurs desirs ou leur nonchalance,
qui, tour a tour, donnent l'impression de la colere, du mepris, de la haine, de l'amour. A l'aide
des mouvements de la tete, des levres, du nez, des muscles du visage ou du cou, elles expriment
les plus violentes passions comme aussi les sentiments les plus subtils. 

L'intrigue des actions qu'elles miment avec un art si parfait, est souvent fort compliquee;
pour en saisir toutes les nuances, le spectateur devrait connaitre la signification d'un
grand nombre de gestes de convention aussi difficiles a retenir que le vocabulaire d'une langue
tres etendue. 

L'eternel pivot de ces intrigues est l'amour et ses succedanees; tantot, c'est un amant qui
offre ses voeux a sa maitresse; tantot, une vieille femme porteuse d'un message amoureux;
tantot, une duegne surprenant le coeur d'une jeune fille dans l'interet de son mandant; tantot,
un rendez-vous tardif auquel toute craintive arrive une jeune ingenue. Tout y exprime l'amour,
ses voluptes ou ses fureurs; les attitudes provocantes ou lascives, le chant et le son des instruments,
dans un crescendo progressif, atteignent an diapason d'une folie amoureuse. 

Ces observations s'appliquent surtout aux danses profanes; mais la danse religieuse elle-meme
n'a pas d'autre objet que la peinture de l'amour; cette peinture est seulement plus decente.
"La religion, dit Jorat, presentant sans cesse, dans les livres les plus sacres, des nymphes
de toute sorte s'empressant autour des dieux, eperdues d'amour au souvenir des bienfaits
qui signalent la presence des immortels, elles apportent toutes les graces imaginables dans
leurs temoignages de respect, d'affection et d'adoration, et meritent ainsi de participer
a la divine essence." 

Les bayaderes n'ont-elles pas aussi a peindre ces tableaux si frequents dans la religion des
Indes, ou les dieux sont contraries dans leurs amours par des etres malfaisants dont ils finissent
toujours par etre vainqueurs mais apres de longues alternatives de crainte et d'esperance,
apres que la beaute dont ils sont epris s'est trouvee exposee a des dangers frequents et terribles?

Il n'est done pas etonnant que les Devadasi aient acquis dans la traduction des phases de ces
petits drames d'amour une science particuliere et une connaissance parfaite de la pantomime
amoureuse: de fait, elles y excellent et savent, par degres, amener le spectateur a partager
avec elles les joies ou les douleurs d'un moment. D'abord, elles agitent doucement la tete,
qu'elles penchent legerement avec une grace feline; les muscles du visage expriment l'agitation
interieure de leur atre; leurs yeux sont mouilles d'une suave langueur qui semble peu a peu
les envahir; de longs soupirs soulevent leur sein; la gorge palpite. 

Successivement, elles paraissent passer par les plus charmants preludes et les plus delicates
nuances de la volupte supreme: molle resistance, refus agacants, concessions, faveurs;
puis les larmes, les soupirs, le delire, jusqu'a ce qu'enfin, ivres de volupte, elles semblent
succomber sous le poids du plaisir qui embrase tous leurs sens. 

Ces danses de bayaderes sont generalement designees sous le nom de tchega; elles ont un certain
rapport avec le fandango ou le bolero; cependant une difference notable les separe; les jambes
jouent, dans ces danses epagnoles, un tres grand role; nous avons uv, au contraire, que les
bayaderes ne s'en servaient que pour se deplacer. 

Des scenes du meme genre sont mimees en Egypte par les ahoualem et les gawasi , mais avec plus
de licence encore que dans l'Inde. Les bayaderes ne decouvrent, en effet, aucune partie du
corps; cependant, celles qui sont appelees dans les maisons particulieres prennent plus
de liberte et les spectateurs se plaisent a les voir exagerer les attitudes provocantes et
les regards troublants; mais on doit les considerer alors non plus comme des danseuses, mais
comme des courtisanes. 

On a discute quelquefois le talent des bayaderes. Quelques voyageurs anglais ont pretendu
ne voir, dans leurs mouvements convulsit's, qu'un spectacle immoral et ridicule. William
Jones, au eontraire, declare que les danses hindoues ont atteint, des l'origine, une excellence
et une perfection qui n'ont jamais pu etre surpassees, ni meme egalees. 

Nous reproduisons ci-dessous le remarquable recit d'une techega, a laquelle assistait M.
Louis Jacolliot, auteur d'un livre plein d'originalite et de couleur locale. Ces impressions
vecues permettront au lecteur d'emettre lui-meme un jugement. 

"La vraie bayadere, on le concoit, ne peut danser en public. Devant exalter les sens, qu'elle
satisfait apres, il lui faut l'ombre et le mystere; il faut qu'elle s'exalte par degre, que
sa taille frissonne sur ses hanches, que sa gorge bondisse, que tous ses muscles tressaillent,
que son corps se cambre sous l'excitation mate rielle d'une extase fre netique. Tantot, elle
s'en va a demi-courbee, les cheveux epars sur ses epaules nues, rampant sur la natte du salon,
tordant ses membres comme une chatte lascive, dardant sur ceux qui la regardent ses grands
yeux noirs, avec des eclairs pleins de feu, qu'elle sait rendre humbides de langueur et de desirs.
Tantot, elle envoie ses elans aux cieux, comme une vierge inspiree, dans des poses splendides
d'invocation et d'ardeur. Tantot, c'est une folle en delire, se pamant sous des plaisirs inconnus,
comme les filles de Louvain ou les inspirees du cimetiere Saint-Medard. Puis a cela succedent
tout a coup les inflexions du corps les plus seduisantes, les plus molles, les plus provocantes,
avec des temps d'arrot sur celles qui font le mieux valoir la cambrure des hanches, la souplesse
de la taille et des mouvements, et la richesse de l'ensemble. 

" Nous ne parlions plus, enfonces que nous etions dans le reve poetique ou materiel, suivant
les tendances et les organisations, quand tout a coup, sur un signe du rajah, un rideau tisse
de soie et de fils d'argent se souleva comme par enchantement, et quatre bayaderes, ravissantes
de grace, de beaute, de jeunesse, parurent, et, a l'instant, raviverent nos yeux alanguis,
qui, deja a demi fermes, se preparaient au sommeil. Figurez-vous ce grand salon, melange d'arabesques
musulmanes et d'architecture indoue, ou le soleil ne penatre jamais. Partout une lumiere
mysterieuse et discrete, et, a six pas de nous, quatre femmes, a peine a agees de quinze ans,
belles comme le sont les races de l'Himalaya, laseives par temperament, dont tous les gestes,
toutes les attitudes ont ete formes des l'enfance par un maitre savant dans l'art d'emouvoir
les sens; quatre femmes aux yeux noirs largement feudus, aux longs cils humides, les cheveub+x
epars, la gorge nue, le reste du corps a peine recouvert d'une gaze de soie frangee d'or, venant
animer cette obscurite et ce 

silence sans les troubler. On eut dit quatre apparitions fantastiques, quatre houris du paradis
d'Indra, descendues pour venir reveler aux hommes le secret perdu de la forme la plus pure et
de la beaute la plus exquise. Elles se mirenta danser. Prenez les poses les plus gracieuses
consacrees par l'art et les tableaux des maitres, faites-leur succeder des elans de bacchantes
enivrees par des libations et de mysterieux parfums; puis representez-vous ces femmes se
trainant a vos genoux, souples et caressantes, l'oeil noye, eperdues de langueur, le sein
palpitant d'excitations fievreuses, les membres tressaillant sous l'action du haschisch,
comme aux approches d'une crise nerveuse, et vous aurez une faible idee du spectacle etrange
et fascinateur qui se deroulait devant nous. 

" La danse doit toujours finir, pour ces pretresses de l'amour, par l'epuisement complet de
toutes leurs forces. Si elles resistent aux premieres exaltations, a ces spasmes qu'une longue
habitude leur fait presque se procurer a volontee, elles se mettent a tourner sur elles-memes
avec une incroyable rapidite, jusqu'a ce que, n'enpouvant plus et prises de vertige, elles
tombent aneanties et deminues sur le parquet." 

La danse tient aussi une grande place dans le systeme dramatique des Indiens; par exemple,
dans les natyasarakas , pieces dont le sujet est encore l'amour et le plaisir, ou dans les prasthanas
, oeuvres du meme genre, mais ou sont mis en scene les personnages de categories inferieures,
- le heros et l'heroine y sont presque toujours des esclaves. - Cette appropriation du drame
aux differentes castes est un trait caracteristique du theatre indien. 

On cite encore le hallisa , piece en un acte, dans laquelle figurent dix femmes et un seul homme.

Un orchestre accompagne ces divertissements. Il est dirige, comme nous l'avons vu, par le
chelembikkarem , dont le role consiste a chanter de temps a autre et a marquer la mesure au moyen
de cymbalettes, l'une de cuivre et l'autre d'acier. Cet instrument s'appelle tal ou talous
. 

Quand l'executant ne prononce pas de paroles speciales, il repete sans cesse ce mot, avec une
rapidite toujours croissante. Il se porte sur les pas des danseuses en se baissant pres d'elles
pour les animer el arrive lui-meme, par degres, a un veritable etat de convulsion que partagent
souvent les bayaderes. 

Notons, en terminant, une classe speciale de danseuses indiennes DE LA MUSIQUE ADAPTEE A LA
DANSE HINDOUE (1) 

RECONSTITUTION DE LA MELOPEE HINDOUE ACCOMPAGNANT LA DANSE ET TIREE DU SYSTeME DE "NARAYAN"

Echelle de Narayan derivee du ton d'ut . TABLEAU DE NOTES 

APPELLATION HINDOUE SUIVANT PLUSIEURS VERSIONS 

Denomination moderne. 

Nishada ou Nikhad represente le cri de l'elephant. 

Dhaivata ou Dhyvut - du cheval. 

Panchama ou Punchum - du koel. 

Madhyana ou Muddhum - du coolung (oiseau). 

Gandhara ou Guandhur - de la brebis. 

Rishabba ou Rikhub - du pupecha. 

Shadja ou Shaya, ou Kukruj - du paon. 

SYSTeME DE NARAYAN (SUSTHAVATY) "PARTANT DE Re" IDENTIQUEMENT A CELUI RAPPORTE AU TON D'UT
ET PARTANT DE La 

qui vivent en troupes et parcourent les villes et les villages; elles s'appellent naiches
, du nom de la danse fort ancienne qu'elles executent avec l'accompagnement de la vina et du
sitar . Les Serpents danseurs. 

Les Indiens prennent un grand interet au spectacle de la danse des serpents, qui leur est offert
dans les rues et sur les places par ceux qui font metier de charmeurs. 

A cote des industries hizarres qui s'etalent dans l'Inde aux yeux des Europeens visitant ces
parages, celle de montreur de serpents n'est pas la moins extraordinaire. C'est surtout a
Jouanna que ces curieux impresarios abondent. 

Le reptile qu'ils emploient est le cobra capello (serpent coiffe), qui se trouve sur la cote
de Coromandel. 

Sa longueur est de trois a quatre pieds, et sa couleur est jaune avec des taches noires; sa forme
ressemble a celle des autres serpents d'Orient, avec cette difference qu'il a sur la tete une
espece de poche qui n'est guere visible lorsqu'il est au repos, mais qui s'enfle rapidement
lorsqu'il est excite par la colere ou par le plaisir. 

La qualite qui distingue ce serpent est sa passion pour la musique. 

Les Indiens qui gagnent leur vie en les montrant au public sont aussi ceux qui les capturent.
Comme la methode qu'ils emploient est assez peu connue, le recit de ce qui se passa un jour chez
le gouverneur de Pondichery interessera certainement le lecteur. 

"Pendant que l'on etail a diner, un domestique vint avertir la famille qu'un grand cobra capello
etait entra dans la cave. On donna aussitot l'ordre de chercher un des ces hommes qui font profession
de prendre des serpents. 

"Quand il arriva, chacun se rendit avec lui a la cave. Il commenca par examiner le lieu et s'assura
que le reptile etait cache. Puis il s'accroupit et se mit a jouer d'un instrument ressemblant
a un flageolet. 

"Au bout d'une minute un cobra capello , d'environ un metre de long, sortit de dessous une natte
et se placa de l'homme en se dressant et imprimant un mouvement de vibration a l'extremite 3
de son corps; en meme temps il enflait sa poche, signe evident du plaisir que l'animal ressentait.
Lorsque tous les assistants eurent satisfait leur curiosite, le Malabar, saisissant rapidement
l'animal par le bout de la queue le mit dans un panier vide. 

"Mais avant de l'admettre dans la troupe des danseurs, il etait necessaire de lui enlever les
moyens de nuire. Il fut done mis en liberte, puis,provoque par des coups qu'on lui donnait a
l'aide d'un morceau de drap rouge fixe au hout d'un beton. A la fin, agace, il s'elanca sur le
drap, qu'on secona avec tant de force que ses dents furent arrachees. On le prit encoure une
fois par la queue et on le remit dans le panier. 

"Les paniers dans lesquels on garde les serpents danseurs, sont plats et ronds et attaches
comme des echelles a chaque extremite d'un bambou qui est porte sur les epaules. Celui qui les
expose en public commence par ranger les paniers devant lui, en demi-cercle, et fait sortir
les serpents l'un apres l'autre. 

"Au son de l'instrument, l'animal se dresse, sa poche se gonfle, il se balance a gauche, a droite,
s'allongeant, se repliant, suivant le rythme de la musique. 

"Un oeufdur est ordinairement la nourriture et la recompense de ces danseurs pen frequentables."
CHAPITRE III DANSES EGYPTIENNES 

Les danses egyptiennes nous sont connues surtout par les hieroglyphes des fameuses pyramides;
ils representent, en general, desceremonies particulieres et des fetes de famille. 

Mais quelques auteurs nous ont conserve la description de certaines danses egyptiennes.
C'est ainsi que Platon et Lucien nous montrent leur ressemblance avec les danses connues en
Grece et qui, plus tard, furent introduites en Italie. 

La danse la plus fameuse de toute l'Egypte, celebree en l'honneur d'Osiris, etait celle du
boeuf Apis . Ce boeuf devait presenter de nombreuses particularites: son poil devait etre
noir; il devait porter sur le dos l'image d'un aigle, sur la langue celle d'un scarabee; les
poils de la queue devaient etre doubles, et sur le cote droit devait se trouver l'empreinte
blanche d'un croissant. Ajoutons qu'il devait avoir ete concu par une genisse et d'un coup
de foudre. 

Ce phenomene etait nourri pendant quarante jours dans la vallee du Nil, et servi par des jeunes
femmes dont le costume etait celui de la simple nature. 

La ceremonie se celebrait a Memphis en grande pompe. Le boeuf Apis etait conduit processionnellement
par les pretres d'Osiris a travers la ville; des femmes nues ou a peine recouvertes de gazes
legeres precedaient et suivaient le cortege. 

Le but de cette solennite elant de celebrer Osiris, les acteurs peignaient les diverses phases
de sa vie par des mouvements treslents ou au contraire passionnes, pendant que retentissaient
les trompettes en eclatantes fanfares ou que l'on entendait la douce harmonie des harpes sonores
et des lyres: ils mimaient ainsi la naissance du dieu, les episodes de son enfance, ses amours
et son mariage avec Isis. Puis, c'etait Osiris conquerant les Indes, et a son retour en Egypte,
donnant la mort a ses freres perfides et jaloux; c' etait aussi la sagesse de son regne, et l'essor
d'une civilisation bienfaisante dont il dota sa patrie. Celle-ci, reconnaissante, l'adorait
comme une divinite; et et c'etait le moment le plus solennel, celui ou toute la magnificence
egyptienne s'etalait dans une merveilleuse apotheose. La procession arrivait a la porte
du temple, les voix se melaient, les acteurs sur un rythme large se prosternaient, et, au fond
du temple, la statue d'Osiris apparaissait, colossale, dominant la foule qui l'adorait.

M. de Cahussac, dans son livre intitule: La danse ancienne et moderne, ou traite historique
de la danse , donne, sur le ballet d'Osiris, les details les plus interessants. Le lecteur pourra
trouver aussi quelques renseignements techniques sur l'origine presumee de cette ceremonie
dans un ouvrage, deja cite, de M. de la Fage, Histoire generale de la musique et de la danse . 

Un savant archeologue, M. Rosellini ecrit dans son I Monumenti dell Egitto , que les danseurs
ne paraissaient dans les fetes religieuses, que lorsqu'il s'agissait de la celebration de
funerailles. 

De fait, les recherches faites en ce siecle ont fait decouvrir des vestiges de bas-reliefs
ou des ceremonies de ce genre sont representees: dans l'une d'elles, notamment, on peut voir
six danseuses vetues de tuniques jaunes et coiffeesd'un ornement de forme conique, dont on
a remarque la reproduction sur les monuments funeraires. 

Cela cependant ne suffirait pas a confirmer l'opinion de M. Rosellini. Une autre constatation
parait lui enlever sa valeur: Osiris etait chez les Egyptiens le dieu des trepasses; il etait
des lors naturel que l'on s'adressat a lui dans les ceremonies funebres, et que des prieres
et des danses fussent leur accompagnement oblige. Mais rien ne permet de supposer que la danse
religieuse n'est point sortie du cadre funebre que lui impose arbitrairement M. Rosellini.
La vraisemblance porte a croire, au contraire, qu'elle etait en honneur dans les processions.

Wilkinson dit, peut-etre avec un peu d'exageration, qu'elle etait generalement employee
pour honorer les dieux. Et il ajoute: "Le fait est evident et se reconnait dans les mouvements
ou sont reproduites des panegyries ou processions; des hommes et des femmes 

y figurent, marchant en cadence et prenant diverses attitudes reglees par les instruments."

La verite, est, croyons-nous, entre ces deux opinions adverses. Car il faut bien reconnaitre
que les reproductions de panegyries trouvees sur les monuments egyptiens offrent une parfaite
ressemblance avec celles des fetes privees; c'est done que les danses religieuses ne revetaient
pas un caractere particulier. Mais il est certain, d'autre part, que la danse figurait dans
les processions en l'honneur des dieux; seulement, elles ne furent jamais que des rejouissances
publiques ou la regle avait souvent peine a vaincre le desordre, et elles se pratiquaient en
dehors des veritables ceremonies ordinaires du culte. 

Les Egyptiens ont admis, de bonne heure, deux types de danses; l'une mimique; l'autre ballatoire
, sorte de gymnastique consistant surtout en exercices de grace et de souplesse. 

La premiere classe etait certainement la plus attractive; c'etait le divertissement prefere
des nobles et des grands; il est juste de reconnaitre que les mimes egyptiens ne le cedaient
en rien a ceux de la Grece, qu'ils possedaient a fond l'art de seduire par le geste, et de reproduire
ainsi avec verite les plus subtiles manifestations des sentiments ou des passions humaines;

les femmes surtout excellaient dans la peinture de l'amour; leurs attitudes voluptueuses,
leurs sourires finement etudies, leurs regards noyes inspiraient le charme et l'admiration.

Ces danses etaient connues depuis fort longtemps; car on en retrouve des traces qui remontent
au regne d'Amenophis, c'est-a-dire a quatorze cent cinquante ans avant l'ere vulgaire. 

Hermes, conseiller d'Osiris, fut, parait-il, l'inventeur de la mimique. Les Grecs le consideraient
tout au moins comme un philologue et Platon dit de lui que, lors de son passage sur la terre, il
"fixa et precisa les articulations du langage en etablissant la division des lettres en voyelles,
consonnes et muettes". Il donna, ajoute Diodore, dans sa Bibliotheque historique , "des noms
a divers objets qui n'en avaient point avant lui, apprit a tracer des caracteres, observa les
cours des astres et instituale culte des sacrifices". 

Du langage a la danse mimique il n'y avait qu'un pas; car celleci n'est qu'un langage muet. Aussi,
toujours suivant Diodore, Hermes enseigna-t-il aux hommes l' eurythmie , c'est-a-dire l'art
de la cadence vocale, ainsi que celui de la representation des attidutes et des gestes, c'est-a-dire
la danse. 

D'autre part, Lucien attribue a Orphee et Musee l'introduction de la danse dans les mysteres.
Or, nous savons que tout ce qui, chez les Grecs, se rattache a ces deux noms celebres, fut emprunte
a l'Egypte, ainsi que cela eut lieu pour la danse astronomique . 

On se proposait d'y representer les mouvements celestes et l'harmonie de l'univers. 

"Le mouvement du monde etant circulaire - dit M. Bonnet, dans son Histoire de la danse - on dansait
en rond autour de l'autel, place au milieu du temple, comme le soleil au centre de la sphere celeste,
et l'on reproduisait ainsi le signe zodiacal, c'est-a-dire la serie des douze signes dans
lesquels l'astre du jour fait sa revolution annuelle." 

La danse en rond fut bien evidemment connue avant que l'on ne decouvrit le mouvement circulaire
des astres. On l'y appliqua seulement. Mais il faut avouer que les rondes executees ainsi ne
donnaient qu'une idee bien simpliste de cette grandiose conception qu'est la majestueuse
revolution des corps celestes. 

Cependant, fait remarquer M. Compan, dans son Dictionnaire de la danse , "ces postures variees,
ces pas divers, ces figures bien dessinees semblent bien representer l'ordre, le cours des
astres et l'ensemble harmonieux de leurs mouvements periodiques". 

La danse mimique effleurait surtout les sujets mythologiques, et cette coutume ne tarda pas
a engendrer chez certains auteurs, confondant le sujet et l'objet, l'idee d'expliquer quelques
legendes par la danse. 

C'est ainsi que Lucien fait du Protee egyptien un habile pantomime; c'est sous ce jour aussi
que Virgile parait le representer dans ses Georgiques . 

Il fuit, il prend la forme D'un tigre furieux, d'un sanglier enorme, Serpent il s'entrelace
et lion il rugit; C'est un feu qui petille, un torrent qui mugit. 

Les Egyptiens s'attachaient d'autant plus aux representations mimiques, qu'ils n'avaient
point, comme les Grecs, d'autres spectacles publics. lls n'avaient rien qui ressemblat a
une veritable action dramatique; aussi les ballets et les danses etaient-ils devenus pour
cux une veritable necessite. 

"Les riches, dans l'interieur meme de leurs familles, se dedommageaient de l'absence des
theatres, en faisant executer chez eux, des divertissements dans lesquels la musique et la
danse s'unissaient pour charmer a la fois leurs yeux et leurs oreilles. Quant aux gens moins
favorises de la fortune, ils s'efforcaient, selon leurs moyens, d'imiter les plus opulents."

Les instruments employes dans les danses et ballets egyptiens etaient la harpe, la guitare,
la lyre, la flute double, les tambours, et des cymbales aux formes diverses ou s'alliaient
plusieurs metaux. Le tambour etait employe de preference lorsqu'il s'agissait de fetes et
rejouissances dans lesquelles on devait parcourir les rues. 

On employait aussi comme instrument de percussion celui dont la partie la plus apparente se
presentait sous la forme d'une tete. Cet instrument consistait generalement en une tige tantot
droite, tantot recourbee et surmontee soit, comme nous le disions, d'une tete, soit d'un embleme
en metal tres sonore. Quel quefois la tige etait double et avait deux tetes a son extremite.
Il est meme possible que dans la tete de ces instruments on ait place des balles de sureau pour
augmenter encore l'eclat du son. Il suffisait alors d'agiter l'instrument pour le faire resonner;
autrement il fallait qu'il fut qu'il frappe pour produire un son. 

Enfin, pour rendre le rythme plus sensible et la cadence plus marquee, on y joignait frequemment
des battements de mains. 

En examinant attentivement certains vestiges de ces lointaines epoques, on demeure surpris
de la ressemblance existant entre les attitudes des danseurs egyptiens et celles de nos danseurs
modernes. 

M. Maurice Emmanuel, etudiant les poses des danseuses grecques, dans son ouvrage sur la " Danse
grecque antique " a fait cette remarque qu'elles rappellent etrangement les mouvements et
les gestes de nos etoiles . Nous croyons que cette constatation trouve mieux encore sa place
lorsqu'il s'agit des danses egyptiennes; car elles n'ont peut-etre pas une mimetique aussi
finement etudiee. Un bas-relief de Beni-Hassan prouve certainement que la pirouette y etait
connue; un autre, trouve a Thebes, nous montre un personnage detache du sol dans une position
qui parait indiquer un entrechat (1) . 

Les exhumations de monuments conserves en partie, sur lesquels figurent des danseurs, nous
permettent de comprendre la facon dont les Egyptiens executaient habituellement leurs ballets.
La note dominante est la symetrie. Soit que les danseurs formassent un couple ou un ensemble,
qu'ils se reunissent en choeurs, ou que leurs pas fussent des solos , d'autres groupes ou d'autres
executants isoles imitaient leurs marches et leurs attitudes. 

"Les Egyptiens paraissent avoir surtout goute un certain pas ou les deux executants, habituellement
des hommes, s'avancaient l'un vers l'autre, chacun se tenant sur un pied, et executaient ainsi
une serie de mouvements convenus. 

"Une particularite assez curieuse de la danse egyptienne, c'est que les danseuses, placees
vis-a-vis, prenaient des positions semblables, mais de cote different, c'est-a-dire que
la jambeou le bras droit de l'un repetait la position analogue de la jambe ou du bras gauche de
l'autre. Ces danseurs se donnaient et se quittaient la main, soit en abaissant les bras, soit
en les elevant; ils tournaient ainsi face a face ou dos a dos, et quelquefois, se tenant sur un
pied, ils frappaient la terre avec le talon de l'autre, changeant alternativement de jambe
" 

La guitare et la flute double accompagnaient plus specialement les solos . 

Une peinture de Thebes represente un groupe de sept danseuses musiciennes. Trois d'entre
elles, flechissant un genon, s'asseyent sur le talon, et, dans cette position, chantent en
marquant la mesure avec les mains. Elles sont suivies d'une quatrieme qui danse en jouant de
la photinge; enfin, trois autres, debout derriere la precedente, executent des mouvements
uniformes. 

D'autres peintures nous montrent a quel point les Egyptiens etaient enthousiastes de ces
exercices: elles representent en effet des personnages traines par des esclaves dans une
sorte de chaise, pendant qu'autour d'eux danseurs el danseuses les charment de leurs gracieuses
evolutions. Peut-etre faut-il voir dans ces peintures une part d'exageration; il n'en est
pas moins vrai que tous, grands on petits, riches ou pauvres, aimaient passionnement la danse
et qu'elle constituait leur spectacle favori. 

On peut se demander si les Egyptiens connurent et pratiquerent les danses guerrieres, comme
la pyrrhique et la memphitique , qui devaient avoir en Grece une place preponderante. Les peintures
et les bas-reliefs de Beni-Hassan representent bien des personnages dansant les armes a la
main; mais nous croyons qu'il s'agissait seulement d'une manifestation de joie et de gaite
chez des soldats; il est fort douteux, en tous cas, que les Egyptiens aient fait de ces danses
des exercices habituels. 

Le caractere dominant de leur danse est au contraire l'etude des mouvements gracieux, de l'appropriation
du geste et de l'attitude au sujet. C'est l'avis exprime par Plutarque dans ses Questions de
table; c'est ce qui resulte aussi des Historioe Augustoe Scriptores de Julius Capitolinus,
assurant que les mimes egyptiens etaient les plus reputes. Nous savons enfin que Bathylle,
le celebre pantomime qui avec Pylade tint Rome sous le charme, etait d'Alexandrie. 

Le costume des danseurs egyptiens de l'anliquite etait fort peu complique, Ils avaient ordinairement
pour tout vetement un simple calecon. Quant aux danseuses, on les voyait souvent vetues d'unc
robe tres longue qui leur tombait jusque sur les pieds. Cette robe etait parfois serree au-dessus
des hanches au moyen d'une tres etroite ceinture formee de boucles rappelant les grains d'un
chapelet. Les plis flottants laissaient toute liberte de suivre, sous l'etoffe, les mouvements
des jambes; d'autres n'avaient qu'une courte jupe semblable a celle des danseuses de nos theatres;
la plupart etaient absolument nues. 

Certains auteurs pretendent que les pretres n'autorisaient pas les femmes a danser nues dans
les processions religieuses, et que, a la suite de ces interdictions, les danseuses parurent
en public dans un costume plus decent. Cette explication est peu probable; car les pretres
eux-memes paraissaient entierement nus dans les ceremonies du culte. 

Nous croyons plutot que l'antique Egypte connut, comme la moderne, deux classes de danseuses;
les unes jouissant d'une certaine estime et rappelant les ahoualem , les autres etalant au
contraire leurs talents et leurs charmes de la facon la plus impudique. 

Le lecteur trouvera a ce sujet des renseignements plus etendus dans les Lettres sur l'Egypte
de Savary, dans l'ouvrage de M. Villoteau intitule: De l'etat actuel de l'art musical en Egypte;
dans Egypt and Mohamed-Ali , de S. John, dans l' Apercu general sur l'Egypte , de Clot-Bey. 

Il est meme fort possible que les Egyptiens aient connu des danses analogues a celles des gawasis
, qui ont aujourd'hui un grand succes; certains auteurs anciens font le tableau de danses lascives
qui paraissent beaucoup s'en rapprocher. Les instruments memes qui servaient a l'accompagnement
de ces danses anciennes sont a peu pres identiques a ceux que l'on emploie actuellement. 

Executee encore dans la plupart des villes de l'Egypte, la danse des gawasis y est tres en vogue.

En voici la description: 

"L'action exprime, generalement, avec l'absence de toute decence, les diverses emotions
que peuvent occasionner dans l'ame, les progres d'une passion amoureuse. 

"D'abord, ces gestes, ces mouvements, faiblement marques, ne semblent avoir d'autre objet
qu'un plaisir innocent; puis, devenant plus sensibles par degres, on ne tarde pas a y reconnaitre
l'image des sensations les plus voluptuenses. 

"L'expression de la figure et le maintien de la danseuse caracterisent successivement toutes
les gradations de la passion soulignee par les mouvements lascifs du corps. 

"On voit naitre l'inquetude, puis la melancolie; le trouble, l'agitation du coeur leur succedent,
et bientot, le desordre repandu dans tous les sens, revele l'ultime etreinte. A l'ivresse,
au spasme final, on devine que le desir est satisfait. A cet etat succede bientot un abattement
accompagne de honte; mais ce sentiment ne tarde pas a se dissiper, la confiance renait et la
scene se reproduit avec plus de force encore que la premiere fois. 

"Ainsi se continue cette pantomime d'une licence excessive, cette danse d'une lascivite
poussee a ses dernieres limites, jusqu'a ce que les spectateurs eu soient rassasies et so retirent,
ou que la danseuse soit lasse." ( La Fage ). 

Le meme auteur nous donne une tres exacte notion de ce violent combat livre entre l'amour et
la pudeur, et dont l'amour sort toujours vainqueur. 

"Suivant que les mouvements de la danseuse et le cliquetis des castagnettes sont plus ou moins
moderes, plus ou moins egaux et plus doux, ou plus prononces, plus vifs et plus intermittents,
au degre d'eclat des sons qui bruissent avec fracas ou simplement murmurent, on sent l'egalite
ou l'inegalite du combat, on juge que le plus fort triomphe et jouit de son avantage, tandis
que le plus faible succombe et se soumet a la discretion du vainqueur." 

Au cours de ces danses, paraissent quelquefois des houffons qui parodient les attitudes voluptuenses
des gawasis; mais ils ne sont point admis chez les gens de bonne compagnie. On exige meme dans
les cenacles de ce genre que les danseuses aient le visage voile, ce qui diminue singulierement
l'expression des divers sentiment qui les animent. Car le spectateur ne peut apercevoir que
leurs yeux; encore sont-ils en partie dissimules par le deplacement du voile a la suite des
mouvements de la danseuse. 

Outre les gawasis , il existait en Egypte des troupes de danseuses profanes ambulantes; Horace
( Satire II ) pretend meme qu'elles vinrent jusqu'a Rome, ou les precedait leur renom de volupte
et de lascivite. Elles allaient ainsi, a travers le monde habite et connu, gagnant leur vie
au son du tambour; souvent, elles etaient accompagnees de danseurs, et tout ce peuple grouillant
se dispersa jusqu'en France, ou sa raputation ne fut pas longue e s'etablir. Bodin cite, en
effet, au nombre des citoyens inutiles et que l'on devrait chasser du territoire, ces Egyptiens
nomades qui s'en vont par tous pays, semant le desordre et l'amour de la luxure. 

Ces troupes d'ambulants se retrouvent encore dans l'Egypte moderne. 

Les personnes de condition enseignaient autrefois a leurs esclaves l'art de la danse, qu'elles-memes
ne pouvaient executer sans deroger. 

Wilkinson, dans unlivre precieux intitule: Manners and Customs , raconte qu'en faisant ainsi
instruire dans la danse et la musique des esclaves places sous leur surveillance immediate,
les classes dirigeantes avaient pour but de conserver toutes les . On pouvait ainsi, dit-il,
"arreter tout geste, toute susceptible de blesser la bienseance et maintenir les divertissements
de famille dans les limites d'une sage gaiete qui jamais ne devait descendre jusqu'a la bouffonnerie."

Mais le peuple n'observait pas la meme retenue; il prenait un plaisir non dissimule a suivre
les gestes indecents, quelquefois meme lubriques des bouffons qui venaient s'exhiber a leurs
yeux. Leurs sallations et leurs grimaces ehontees semblaient parodier les danses serieuses.

Ces ridicules et grotesques imitations contribuaient a rendre la danse plus meprisable aux
yeux des castes superieures. 

Bien plus moderne etait la danse des Guepes . Voici ce qu'en dit M. de La Fage; 

"La danseuse feint d'avoir ete piquee par un de ces insectes et de le chercher dans ses vetements
en criant: 

" Ah! la guepe! Ah! la guepe! 

"Dans le but apparent - mais qui n'est qu'un pretexte - de la saisir, la danseuse se depouille
peu a peu, jusqu'a ce qu'elle n'ait plus sur le corps qu'une piece d'etoffe legere qu'elle laisse
flotter et s'entr'ouvrir de temps en temps en temps. Elle se rhabille ensuite, toujours en
mesure el en subordonnant tous ses mouvements a la musique. 

"Rien de plus voluptueux que le eliquetis argentin des cymbalettes, castagnettes ou crotales
d'airain que tiennent a chaque main les danseuses. Elles savent si bien modifier la force du
son et varier le rythme en l'adaptant a la situation, qu'elles se trouvent toujours en parfait
rapport avec le sentiment qu'elles veulent peindre et dont elles executent la pantomime.

"Tout en produisant cet agreable cliquetis, elles developpent, etendent, elevent, abaissent
mollement leurs bras, comme si elles sollicitaient un embrassement; puis, toujours sans
interrompre le son, elles les rapprochent de leurs figures et presque sur leurs yeux baisses,
qui expriment la pudeur et la honte, comme si elles voulaientse derober aux regards des curieux."

Malheureusement, elles executent en dansant certaines modulations desagreables de leurs
voix rauques et haletantes. 

Cette danse est generalement accompagnee, outre le tambour ordinaire, du sen du darrabouka
, sorte de tambourin sur lequel trappent en des menetriers ou de vieilles danseuses que l'ege
contraint ce role. 

Comme la plupart des ballets egyptiens, la guepe , nous l'avons vu, exige des executantes des
poses lascives et des attitudes provocantes, auxquelles elles doivent leur reputation de
prostituees, qui semble d'ailleurs bien meritee. Ce ne sont pas, du reste, ces attitudes qu'on
leur reproche, mais seulement le fait que les Egyptiens considerent comme l'indecence supreme,
de paraitre en public a visage decouvert. 

Les voyageurs pretendent que les Europeens s'habituent tres vite a ces moeurs, et que les fommes
europeennes s'exercent meme dans l'intimite aux danses des gawasis ou font venir chez elles
des groupes d' ahoualem , qui reproduisent leurs danses habituelles avec encore plus de raffinement
et de delicatesse. CHAPITRE IV DANSES HEBRAIQUES 

A l'epoque ou le peuple d'Israel ne se composait encore que d'une famille de pasteurs nomades,
les danses hebraiques ne furent que l'accompagnement ou la consequence des chants d'allegresse
qui celehraient la gloire du Seigneur. Plus tard seulement et a l'imitation des Egyptiens,
des danseuses de profession charmerent les loisirs du roi et de ses sujets; de meme, la danse
idolatre du Veau d'or fut une reminiscence de l'adoration du boeuf Apis. 

Apres le passage de la mer Rouge, la soeur de Moise, Mariah, a la tete des femmes, remercia le
Seigneur par ses danses et ses chants. ( Exode .) Selon le pere Menestrier, les Israelites danserent
en cette circonstance un ballet d'actions de graces sur l'air du Cantique de Moise (1) . Le pere
Antoine Millieu, un autre Jesuite, rapporte les memes faits et decrit le costume de Mariah;
il nous montre aussi Moise disposant les choeurs d'hommes et de femmes et remplissant les fonctions
de chef d'orchestre. 

Avant meme la sortie d'Egypte, les Juifs pratiquaient la danse: la preuve en est daus ce reproche
adresse par Laban a Jacob, qui a deserte furtivement la reunion ou il se trouvait: "Je t'aurais
accompagne, dit Laban, avec des tambourins et des cymbales." ( Genese .) Il s'agissait bien
evidemment de danses auxquelles ces instruments auraient servi, tout comme nous los voyons,
plus tard, accompagner les danses joyeuses de Seila et de ses belles compagnes allant audevant
de Jephte, victorieux des Ammonites. 

D'une facon generale, les femmes israelites formaient spontanement DANSES EGYPTIENNES-HEBRAIQUES
(1) 

des choeurs el des ballets pour la celebration d'un evenement heureux, a l'imitation des fetes
qui avaient lieu dans les familles a l'occasion des naissances ou des mariages; les rejouissances
agricoles etaient egalement accompagnees de danses et de chants. "On a meme pretendu que la
racine du mot qui, en hebreu hebreu, a le sens de fete , setrouvait dans celui qui sert a designer
la danse ." (La Fage.) 

David lui-meme, le roi-prophete " dansait avec ardeur devant l'Eternel , dit l'Ecriture,
et il etait ceint d'un ephod de lin ". L'ephod etant une simple ceiuture tres etroite lroite,
le heros juif dansait done entierement nu entierement nu devant l'arche sainte, lorsqu'on
la transporta de la maison d'Obed-Edome a son propre palais. Sa femme Michol, fille de Saul,
l'accueillit a son retour par cette raillerie: "Qu'il s'est montre grand aujourd'hui, le
roi d'Israel, en se decouvrant et en exposant sa nudite aux esclaves de ses sujets, comme ferait
un bateleur!" 

L'histoire ajoute qu'en punition de cette raillerie, Michol fut frappee de sterilite. 

D'apres les Septante (1) , la Vulgate (2) et Josephe (3) , les chanteurs etaient divises en sept
choeurs, et David s'accompagnait du kinnor; quelques auteurs disent de la flute. 

Au moment du nonveau transport de l'arche dans le magnifique temple de Jerusalem construit
sous le regne de Salomon, les fetes, les danses, les cantiques d'actions de graces furent plus
nombreux encore; notons cependant que Salomon n'y figurait pas avec l'absence complete de
vetements qui avait attire a son pere David les railleries de Michol. 

Des danses participant du meeme caractere furent instituees par Judas Machabee, fils de Matathias,
pour remercier le Seigneur de lui avoir accorde la victoire sur les generaux d'Antiochus Epiphane,
et en souvenir de la purification du temple qui suivit son entree triomphale a Jerusalem; ces
fetes etaient annuelles et se perpetuerent jusqu'a la destruction de la capitale des Hebreux.

Le caractere semi-religieux des fetes hebraiques a fait croire, souvent, que la danse faisait
partie du culte. Cela n'est pas completement exael; une ancienne description de la Scenopogie
, ou fete des tabernacles, nous montrera l'importance de l'element religieux dans la danse.

En cette solennite, l'allegresse publique etait extreme, et l'on disait proverbialement:
"Qui n'a pas vu la joie de la maison de Hascioavah n'a de sa vie connu la joie." On ne sait trop ce
qu'etait cette maison de Hascioavah; peut-etre une maison commune, ou bien un petit monument
n'ayant d'autre objet que l'institution meme de la fete dont le Thalmud donne la description
suivante: 

"Quand devait commencer la fete, on se rendait avant le jour a la maison de Hascioavah. Chacun
portait dans sa main des rameaux de myrte, de saule et de palmier auxquels on attachait des citrons.
La se trouvaient quatre candelabres de vingt-cinq metres d'elevation, au dire des rabbins,
et sur le sommet desquels etaient des 

vases destines aux sacrifices: c'etait done des sortes de tourelles ou fanaux, accompagnes
chacun de quatre echelles. Un nombre egal de jeunes pretres qui devaient etre prochainement
inities tenaient en leurs mains des vases d'huile contenant chacun quinze litres, et, montant
aux echelles, ils en versaient chacun le contenu. Les anciennes ceintures et les femoraux
des pretres servaient a fabriquer des meches qu'ils allumaient aussitot: pas une maison a
Jerusalem qui ne fut eclairee par les feux de la maison Hascioavah. Bientot s'organisait une
immense panegyrie formee de toute la multitude. Les pretres et les levites chantaient les
louanges du Tres-Haut et l'on se dirigeait en masse vers la maison du Seigneur. Quatre hommes
pieux et renommes pour leurs bonnes oeuvres dansaient avec des flambeaux allumes, chantant
des hymnes et des cantiques. Les levites en faisaient autant, et l'on entendait sans cesse
resonner le son des kinnors, des nebels, des cymbales, des trompettes et des autres instruments
de musique. Au moment ou l'on arrivait sur les quinze degres qui separent l'atrium des femmes
de celui des hommes, les levites s'arretaient pour entonner un eantique. Au chant du coq, deux
pretres, debout vers la porte superieure, faisaient entendre les trompettes en plusieurs
manieres differentes. Lorsque les hymnes etaient acheves, on sortait vers l'orient, puis
aussitet on se retournait vers l'occident et l'on disait: "Nos peres tournaient jadis le dos
au temple du Seigneur et la face vers l'orient. Ils se prosternaient et adoraient le soleil.
Nous, c'est vers Dieu que nous nou nous tournons, vers lui que nous portons nos regards." 

Il est a remarquer que les pretres eux-memes ne participaient pas aux danses, et que celles-ci
ne formaient que la partie accessoire de ces sortes de processions, comme du reste cela se produisit
aussi aux premiers temps du culte catholique. 

Ces chants et ces danses etaient peut-etre destines a rappeler le souvenir de David devant
l'arche; peut-etre n'etaient-ils que le temoignage de la joie et de l'allegresse publique
en un jour de fete. Quoi qu'il en soit, nous y retrouvons les vestiges des fetes paiennes ou le
choeur des musiciens etait suivi egalement d'un choeur de danseuses portant des tambours;
et nous pensons que les panegyries des anciens Hebreux n'etaient qu'une imitation de celles
que celebraient les Egyptiens en faveur de Bacchus-Osiris. 

Les etroites ressemblances que les fetes hebraiques presentaient avec les danses du pays
que les Juifs avaient fui, ont fait supposer a certains auteurs que ceux-ci adoraient Bacchus.
C'est une opinion erroneee, mais elle n'avait rien d'absurde a l'epoque ou on l'emettait;
nous savons en effet que les femmes israelites dansaient en agitant des thyrses, comme faisaient
les Bacchantes: c'est de cette facon qu'elles celebraient la delivrance de Bethulie dans
les fetes anniversaires etablies par Judith. 

Souvent aussi les danseurs et danseuses etaient porteurs derameaux de palmiers, notamment
dans la ceremonie des tabernacles, que nous avons decrite. Cet usage ne se perdit pas; Jesus,
a son entree a Jerusalem, marchait sur les rameaux qui jonchaient la terre. D'autre part, Philon,
le Platon juif, dans son livre de L'ambassade a Caius , assure que la meme chose se renouvela
pour le tetrarque Agrippa. Ces coutumes, nees certainement du long contact avec le peuple
eygptien, on ete la cause de l'erreur que nous signalons. 

Moins excusable est l'erreur de ceux qui pretendent voir dans les fetes israelites des manifestations
purement religieuses. Jamais, au contraire, les danseurs ne penetraient dans l'interieur
du temple. Lors du transport de l'arche a Jerusalem, lors de l'inauguration du temple de Salomon,
des fetes avaient eu lieu cependant auxquelles se melaient les danses et les chants; mais elles
n'etaient pas empreintes de ce caractere d'ordre et de gravite qui est le propre des processions
religieuses, ou tout est organise et prevu a l'avance, ou chaque assistant a sa place marquee.
Au lieu de cela, le desordre, les acclamations d'ane foule houleuse, la spontaneite des actions
de grace et de l'allegresse publique. 

D'autres fetes destinees a celebrer des victoires importantes on l'anniversaire d'actions
illustres participaient moins encore du caractere religieux; les pretres n'y assistaient
que pour representer l'intervention de Dieu; elle elte avaient une origine toute patriotique;
telle la fete des Lumieres instituee par Judas Machabee; telle encore la fete de la delivrauce
de Bethulie. Toutes ces ceremonies set erminaient par de somptueux festins, ou danseurs et
musiciens charmaient les convives. 

"Lorsque le gout du luxe se repandit chez les Hebreux, il y eut sans doute dans la Palestine,
comme en Egypte et en Syrie, des almehs et des gawasis . Il est probable aussi que les danseuses
de profession furent communes a Jerusalem sous le regne de Salomon. L'expression de chanteurs
et cantatrices , employee par l'Ecclesiaste, et qui, dans la Bible, signifie le plus souvent
musisiens et musiciennes , peut aussi designer l'union de la danse et de la musique. Il est meme
peu probable qu'un prince aussi fastueux et aussi luxurieux que l'etait Salomon, fort sage
d'ailleurs en ses ecrits-"faites ce que ie vous dis et non ce que je fais" - ait neglige de procurer
a son immense serail, a ses harems peuples des plus jolies filles de l'Orient, et de se donner
surtout a lui-meme l'agrement de contempler la voluptueuse expression des attitudes gracieuses,
lascives, les mouvements passionnes qui sont l'essence meme de la mimique des Orientaux.
Cet opulent monarque a certainement du s'accommoder tres volontiers de ces vaines jouissances

dont il prechait le neant a ses sujets avec une eloquence si magnifique." 

Les Israelites n'etaient pas, du reste, insensibles aux charmes des 

belles danseuses; l'anecdote suivante, rapportee par Josephe ( Antiquites judaiques ) en
est la preuve: 

Au temps ou la Judee etait tributaire du roi d'Egypte, Joseph, neveu du grand sacrificateur
Onias, et charge de la collection des impots, se rendit, accompagne de son frere Solim, a la
cour de Ptolemee. Dans les rejouissances qui suivirent le festin royal, une danseuse d'une
grande beaute apparut aux yeux eblouis de Joseph; il s'en eprit follement, et se repandit en
lamentations sur le sort implacable qui l'empechait de l'epouser, car elle n'etait pas juive.
Cependant, il songea du moins a jouir de ses faveurs. Son frere, qu'il avait prie de l'aider
dans ce dessein, avait remarque l'etat d'ivresse ou Joseph se trouvait; il en profita pour
substituer sa propre fille a la belle danseuse. Le lendemain, Joseph avouait a son frere so
passion grandissante, et le desir plus violent encore qu'il avait de la preudre pour femme,
comme aussi la crainte de voir ce desir repousse par le roi. Solim lui expliqua alors sa meprise,
et le subterfuge qu'il avait employe pour l'arracher aux atteintes d'une passion funeste.
Joseph epousa sa niece qui lui donna un fils, le celebre Jean Ilircan. 

En Palestine, du reste, comme en Egypte, les grands festins etaient agrementes par le spectacle
de jeunes et belles danseuses aux seduisants costumes. 

Tout le monde se rappelle l'aventure du roi Herode-Antipas, fils de l'Ascalonite, tellement
subjugue par la maniere dont sa niece, fille de Herode-Philippe, avait danse en sa presence,
qu'il promet par serment de lui donner ce qu'elle demanderait, fut-ce meme la moitie de sa te
trarchie. A l'instigation de sa mere Herodiade, qui croyait avoir a se plaindre de saint. Jean,
elle demande que la tete du precurseur de Jesus lui soit approteee dans un bassin. Herode y consent
a regret., parce que, dit le second evangeliste, il aimait Jean et se plaisait a l'entendre.
Les serments faits aux courtisanes sont loujours ceux que les souverains accomplissent avec
le plus d'exactitude. Herode se croyant lie par le sien, aima mieux commettre un meurtre qu'un
parjure et il ajouta la mort de Jean a ses autres crimes. 

Ce qu'il est interessant pour nous de constater dans cette tragique aventure, c'est que la
fille d'Herode-Philippe fit montre de ses talents au festin offert par Herode-Antipas, le
jour anniversaire de 

sa naissance, non pas seulement devant les membres de sa famille, mais en presence de convives
etrangers, comme les chiliarques on tribuns et les grands de la cour du tetrarque. Ce n'etait
done pas une veritable reunion privae; et cette remarque nous autorise e conclure que la danse
n'etait pas tenue en mepris chez les Israelites, comme elle l'etait chez les Egyptiens; que
les jeunes filles de Judee s'adonnaient a cet art dont elles avaient fait un divertissement;
que meme les filles des grands personnages ne dedaignaient pas cet amusement, et qu'elle se
faisaient, au contraire, gloire d'y exceller. 

Certains auteurs ont pretendu tirer de ce fait cette autre conclusion que les danseuses de
profession n'etaient pas appelees pour egayer la fin des grands repas; que ce divertissement
etait reserve aux seules jeunes filles qui assistaient au festin. C'est la une deduction que
rien n'autorise a notre avis; car, si l'histoire garde le silence au sujet de la presence, au
festin d'Herode, des danseuses en titre, il est permis de supposer que la niece du tetrarque
de Galilee s'offrit a la vue des convives, soit en compagnie de ces danseuses, soit avant, soit
enfin apres leurs exercices; si meme la royale danseuse avait seule charme les assistants,
a l'exclusion des professionnelles , on ne pourrait pretendre, sans tirer des premisses du
raisonnement une conclusion qui n'y est pas virtuellement contenue, que les danseuses en
titre n'existaient pas en Palestine. Au contraire, et des une epoque fort ancienne, les danseurs
et les danseuses de profession se rencontraient, comme nous l'avous vu deja, dans les fetes
et les banquets. Meme ils n'y jouissaient pas d'une tres chaste renommee, si nous en croyons
les reproches de Michol a David, tels que les rapportent les Septante et la Vulgate. 

Nous ne saurions trop insister en terminant ce chapitre, sur ce fait que les danses israelites
ne furent pas, comme beaucoup l'ont affirme, exclusivement religieuses. L'element religieux
n'y entre au contraire que pour une faible part. C'est pour avoir neglige cette observation
que Dom Rivet commet a cet egard une erreur grossiere. "Les idolatres dit-il, semblables a
des singes, ont par une gauche imitation change en superstitions les danses sacrees dont il
est question dans l'Ecriture." Or, nulle part, l'Ecriture ne fait meme allusion a des danses
sacrees . CHAPITRE V DANSES GRECQUES 

Les Anciens ont longuement discute sur l'origine de la danse en Grece. 

Theophraste, cit[e par Athenee, dans son Banquet des Sophistes , pretend qu'un joueur de flute,
nomme Andron, et venant de Cutane (Sicile), est le premier qui ait cherche a accompagner de
mouvements cadences le rythme de la flute. 

Lucien attribue l'invention de la danse a Rhea, qu'on identifie avec Cybele; elle l'enseigna
a ses pretres, qui, au dire de l'auteur, employerent cet art a sauver Jupiter, menace dans sa
vie par son pere Saturne. 

Le celebre ecrivain est plus judicieux, a notre avis, lorsque, sans assigner a la danse une
origine aussi vague, il se contente d'affirmer qu'elle a existe de toute antiquite; "On ne
doit pas croire, dit-il, que la saltation soit une invention moderne, nee recemment, ou meme
que nos ancetres aient vu eclore. Ceux qui ont parle avec verite de l'origine de cet art disent
qu'il prit naisssance au temps meme de la creation de toutes choses et qu'il est aussi ancien
que l'Amour, le plus ancien des dieux." 

Ce qui est certain, c'est que les danses grecques participent du meme caractere que les danses
antiques auxquelles nous avons consacre nos premiers chapitres. Le danseur y est avant tout
un pantomime; la cadence est quelque peu sacrifiee a l'imitation, le rythme a la verite des
attitudes. M. Maurice Emmanuel, dans son remarquable ouvrage: " La danse grecque antique
", si minutieusement documente, fait ressortir ce trait essentiel de la danse grecque, et
conclut ainsi: "Toujours, partout, le danseur grec imite." 

"Bien moins que chez les peuples modernes, ecrit le meme auteur, la danse et la mimique etaient
separees chez les Grecs. Pour eux, l'association des deux arts est etroite, constante. Ils
ne voient pas dans la danse un simple pretexte a s'agiter suivant un certain rythme, a prendre
d'elegantes poses, a dessiner de beaux mouvements. Ils veulent que toute gymnastique soit
un signe, un langage; avant d'avoir cree la pantomime proprement dite, ils attachent une signification
mimetique, ou tout au moins symbolique, aux mouvements en apparence les plus desordonnes.
Pour penetrer dans l'esprit de leur danse, il faudrait connaitre toutes les intentions qu'elle
impliquait." 

La danse grecque n'est done pas autre chose qu'une sorte de conversation animee et muette;
le tythme n'est qu'un agrement destine a reposer l'esprit, a charmer les sens du spectateur.

Un mot de Simonide caracterise nettement la portee de cette observation. "La danse, dit-il,
est une poesie muette ." 

On peut dire aussi que la danse grecque est naturaliste au sens strict du mot, c'est-a-dire
qu'elle repond au besoin de l'homme de s'agiter en mesure et d'exprimer des sentiments naturels
par des attitudes variees et sans le secours de la parole. "Le jeune animal, dit Platon, ne peut
rester en repos; il saute, il s'agite sans cesse avec un plaisir visible, comme s'il voulait
depenser en mouvements inutiles des forces surabondantes. C'est a un besoin semblable que
l'homme obeit lorsqu'il danse. Mais, tandis que l'animal n'a pas conscience de l'ordre ou
du desordre dans le mouvement, l'homme a recu des dieux, avec le sentiment du plaisir, celui
du rythme et de l'harmonie." 

Ce besoin semble avoir avir ete plus imperieux encore chez les Grecs que chez les autres peuples;
chaque ceremonie est un pretexte a executer des danses variees, tour a tour joyeuses ou tristes,
licencieuses on graves; on danse partout: dans les temples en l'honneur de dieux; dans les
rues en suivant les processions religieuses, ou les funerailles; dans les maisons, apres
ou pendant les festins, a l'occasion des mariages, ou des naissances; dans les camps, ou les
soldats s'exercent a la pyrrhique; a la guerre meme, ou les Lacedemoniens allaient en dansant.
Chez ce peuple, qui parait etre, parmi les Grecs, celui qui cultiva l'art de la choregraphie
avec le plus d'assiduite, la danse terminait tous les exercices. "Un joueur de flute s'asseyait
au milieu d'eux, jouant de son instrument, frappant du pied pour marquer la mesure, et les danseurs
suivaient en ordre dans des poses guerrieres ou amoureuses. L'un des deux airs qu'ils chantaient
a cette occasion prenait son nom de Venus et de l'Amour, comme si ces deux divinites eussent
assiste a ces ebats; l'autre donnait aux danseurs quelques preceptes de leur art. lls agissaient
de meme dans une danse dont le nom grec se traduit en francais par "ronde dansee en se tenant par
la main". C'elait une sorte 

de branle ou farandole compose de garcons et de filles, disposes alternativement; a peu pres
ce jeu ou l'on voit encore se livrer de nos jours les enfants ou les jeunes gens, dans les rues
de nos villes, les places de nos villages, au milien des champs. Le garcon menait 5 la danse d'un
pas male et belliqueux; la jeune fille le suivait d'une marche plus douce et plus modeste: co
qui faisait voir danse cette danse comme un assemblage de ces deux vertus, la Force et la Temperance.

"Les Thessaliens avaient l'art de la danse en si haute estime que leurs principaux magistrats
en empruntaient leur nom. En effet, ils s'appelaient d'un mot qui signifie "qui menent a la
danse". Cette inscription se lisait sur toutes leurs statues, aussi bien que celle qui se traduit
ainsi: "Le peuple a fait eriger ces statues en l'honneur d'llation pour avoir bien danse au
combat." 

La danse etait aussi tres en honneur a Athenes. On y pratiquait cet art dans nombre de ceremonies:
les jeux Pythiens , les Nemeens , les Isthmiens , les Agraulies (en l'honneur de la fille de Cecrops),
les Aloennes (en l'honneur de Ceres): les Amarytiennes en l'honneur de Diane; les Anacees
(de Castor et Pollux); les Androgenees (fetes funebres); les Anthesteries (fetes de Bacchus);
les Apaturies (en l'honneur de Jupiter et de Minerve); les Boreasmies (fetes destinees a apaiser
Boree); les fetes en l'honneur des citoyens morts au combat , celles de la terre, des dieux etrangers
, etc 

Les auteurs sont unanimes a reconnaitre dans leurs ouvrages l'excellence de l'art choregraphique,
son influence moralisatrice, ou ses rapports etroits avec les autres sciences comme la mathematique,
la poesie, et meme la philosophie. Des personnages graves, comme Socrate, y trouvent meme
tant de charmes qu'ils n'hesitent pas a s'y adonner et a prendre des lecons aupres de celebres
danseurs. 

Homere nous montre sans cesse ses heros celebrant leurs victoires par des danses guerrieres.
Il loue Merion, l'un des amants d'Helene, de son habilete dans cet art "ou il excellait si bien,
qu'il s'acquit ainsi l'estime des Grees et celle meme des Troyens." 

Dans son huitieme livre de l' Iliade , le poete donne du bouclier d'Achille une remarquable
description: 

"Vulcain, le divin boiteux, cisela sur le bouclier d'Achille une danse semblable a celle qu'autrefois
Dedale avait inventee dans la ville de Cnosse pour la belle Ariane. On y voyait de jeunes garcons
et de jeunes filles qui dansaient en se tenant par la main. Les filles portaient des robes fort
legeres, avec des couronnes sur la tete, et les garcons etaient vetus de tuniques d'une eloffe
lustree, ayant a leur cote des epees d'or soutenues par des baudriers d'argent. Tantot, d'un
pied savant et leger, ils dansaient en rond et se donnaient le meme mouvement que donne un potier
a sa roue lorsque, etant assis, il essaye de la main si elle tourne aisement; tantoot ils se partageaient
en plusieurs files qui se melaient les unes avec les autres. Ces danseurs etaient environnes
d'une foule de peuple qui prenait un grand plaisir a ce spectacle, et au milieu du cercles qu'ils
formaient il y avait deux santeurs qui chantaient et faisaient des sauts merveillux." 

Dans l' Odyssee , Homere nous fait assister aux fetes brillantes que les Pheaciens donnerent
en l'honneur d'Ulysse a la cour d'Alcinous. 

"Tout d'abord, dit-il, les juges qui president a ces sortes de jeux et qui sont charges du soin
do tout ce qui peut y avoir rapport, se leverent au nombre de neuf et commencerent par preparer
une place spacieuse dont ils aplanirent le terrain. Ensuite, un herault ayant apporte une
lyre harmonieuse a Demodoque, celui-ci se placa au milieu d'une troupe de jeunes hommes, excellents
danseurs, qui se mirent a danser avectant de legerete qu'Ulysse ne pouvait regarder sans admiration
la mobilite brillante et eblouissante de luers pieds." 

Le poete decrit aussi un exercice familier a ces memes Pheaciens; il cosiste a lancer, en se
courbant en arriere, une balle qu'un danseur cherche a recevoir dans ses mains avant qu'elle
ne touche le sol, et avant que lui-meme ne se retrouve sur ses pieds. Demodoque accompagnait
cet exercice des accords de sa lyre en chantant les amours de Mars et de Venus. 

Hesiode, dans ses poemes si pleins d'elegauce et de simplicite, nous donne l'idee de ce qu'etaient
les danses grecques a cette epoque ancienne, dans sa description du bouclier d' Hercule , dont
Virgile s'inspira pour le bouclier d'Enee: "On avait represente sur ce bouclier une ville
environnee de tours et formee de sept portes d'or, dont les habitants n'etaient occupes que
de fetes et de danses. On y voyait des hommes qui, sur un char magnifique, conduisaient une mariee
a son epoux. Les chants de l'hymenee se faisaient entendre, et des flambeaux, portees pur de
jeunes filles qui marchaient devant et qui etaient dans la fleur de leur beaute, repandaient
au loin la lumieere. Des tropues de danseurs venaient ensuite. Les uns promenaient leurs levres
delicates sur des chalumeaux dont le son eclatant faisait retentir les echos d'alenfour.
Les femmes menaient une sorte de ronde au son des lyres, et de jeunes hommes dansaient et chantaient
au son de la flute en riant et folatrant." 

Il ressort des citations de ces deux poetes que la danse grecque, tres ancienne, n'etait en
somme qu'un divertissement ou jeunes filles et jeunes gens, se tenant par la main, executaient
de vastes rondes en chantant et en riant, puis se separaient et parcouraient la plaine en longues
the ories qui se rejoignaient ensuite. Le rythme et la cadence y etaient quelque peu delaisses.

Cependant l'art choregraphique se perfectionna progressivement par l'introduction de
certaines regles harmoniques et mimiques. Platon le tient en grande consideration et n'hesite
pas, dans sa conception de la Republique parfaite, a le preconiser comme moyen d'education
d'un peuple. Il en parle tres longument et cherche a reglementer la danse, car il me faut pas
qu'elle degenere en amusements licencieux et devienne ainsi nuisible au lieu d'etre utile.

Apres avoir montre, comme nous l'avons vu, que la saltation est un besoin naturel a l'homme,
il etablit une classification de la danse, qu'il fait reposer sur les definitious suivantes:
il appelle cadence , l'ordre et la proportion qui's observent dans les divers mouvements du
corps; ce meme ordre et cette meme proportion par rapport aux sons , constituent l' harmonie;
il en conclut que la danse doit etre l'union de la cadence et de l'harmonie. La danse peut, a son
avis, e tre imitative ou simplement gymnastique; la premiere a plus de noblesse et de digaite,
lorsqu'elle est. l'expression des sentiments genereux s'unissant aux plus hautes manifestations
de la poesie et du chant; e'est de cette danse que Platon espere les meilleurs effets sur les
coeurs des citoyens, qu'elle exeitera a l'amour du Bieu et du Beau. Il cite des exemples de danses
imitatives: celle des Curetes, ou les danseurs representaient des guerriers armes; celle
aussi qui etait destinee a honorer Castor et Pollux chez les Lacedemoniens. 

Ces exemples le conduisent a diviser en deux classes les danses imitatives: 

1 Celles qui ont pour but d'honorer les dieux et les heros, et de leur temoigner ainsi la reconnaissance
et l'admiration auxquelles ils ont droit; 

2 Celles qui sont instituees en vue d'imiter les attitudes des guerriers et qui constituent
de veritables exercices militaires avec le javelot, l'are et les diverses armes d'un combattant
grec. 

Outre ces deux genres de danses, que Platon juge d'une tres grande utilite dans la Republique,
il en est une troisieme qu'il appelle danse douteuse ou suspecte, telle que celle des Bacchantes
et de leur cortege compose de nymphes, d'Egipans de Silenes et de Satyres, qui tous ensemble
imitaient les ivrognes, sous pretexte d'accomplir certaines expiations ou purifications
religieuses. Le grand philosophe bannit absolument d'un Etat bien police, ce genre de danse,
comme n'etant convenable ni a la paix ni a la guerre et ne pouvant servir qu'a la corruption des
moeurs. 

Il se plaint, ailleurs, des innovations qui de son temps s'introduisaient tous les jours dans
les danses grecques: changements qui n'etaient nullement autorises par les lois et qui n'avaient
leur source que dans le raffinement et la multiplication des voluptes susceptibles des plus
diverses variations. Il deplore, comme un desordre repandu dans toutes les villes de la Grece,
la licence que chacun se donnait de changer, selon les caprices de son gout, la cadence et l'harmonie
dans la danse, de tenir ecole de ces nouveautes, sans considerer si elles n'ataient pas plus
propres a incliner les coeurs au vice qu'a les disposer a la vertu. 

Aristote ne considerait la danse que comme une pure imitation ou l'harmonie etait un element
negligeable. 

Mais personne n'a mieux caracterise l' orchestique grecque que Plutarque au dernier livre
de ses Symposiaques . Elle se compose, suivant lui, de trois elements: le pas ou la marche , la
figure et la demonstration . La marche est le mouvement des jambes destine a deplacer le corps;
la figure est une disposition momentanee de lous les mouvements du danseur, comme la representation
d'une attitude; la demonstration n'est autre chose que la designation des objets ou des personnes
que le danseur veut imiter ou auxquels il veut faire allusion. Plutarque s'efforce de faire
comprendre cette division par une comparaison empruntee a la poesie: 

"De meme que les poetes, lorsqu'ils veulent peindre ou imiter, se servent d'expressions figurees
et metaphoriques, et qu'ils n'emploient, au contraire, que les noms propres lorsqu'ils n'ont
en vue que d'indiquer simplement les personnes et les choses, de meme les danseurs se servent
des gestes, des figures et des attitudes pour imiter, et de simples lignes ou demonstrations
pour designer ou montrer quelque personne ou quelque chose." 

Ces extraits et ces analyses tires des auteurs grecs nous permettent d'affirmer que la danse
etait consideree comme une recreation a la fois utile et agreable. Des personnages celebres
se sont meme donnes le plaisir de s'y essayer, comme Socrate au festin de Xenophon: 

"De meme, Eschyle et Sophocle, tous deux illustres par leurs dignites militaires et civiles,
ne dedaignerent pas de paraitre sur la scene, de danser en public. Pour le comprendre, il faut
songer a la sagesse, a la gravite des danses theatrales dans la Grece de l'antiquite. 

"Sophocle put, apres la victoire de Salamine, danser au son de la lyre autour des trophees.
Il put y prendre le masque d'une des suivantes de Nausicaa. Une noble et modeste harmonie dirigeait
tous ses mouvements et ne servait qu'a faire ressortir, dans un riant exercice, ses graces
et sa beaute. 

"On a vu des danseurs grecs etre ambassadeurs ou generaux et reparaitre ensuite pour dauser
dans les choeurs. Ces choers, de danse et de chant, dans toutes les tragedies, - si l'on en excepte
peut-etre les Bacchantes d'Euripide, ou ils partageaient l'ivresse des fetes de Bacchus,
- avaient toujours quelque chose de grave, d'eleve, de majestueux. Representant l'opinion
morale du poete et des spectateurs, ils portaient l'empreinte de leur origine sacree; au milieu
des plus violentes passions, ils ne perdaient de vue ni la dignite ni la beaute. 

"Les choreges etaient choisis parmi les premiers citoyens de 

l'Etat, et la noblesse de ces fonctions s'elevait encore par la dignite du reste de leur vie."

Les sculpteurs grecs les plus habiles figerent dans leurs marbres, aux formes pures, les attitudes
des danseurs; sur les vases antiquesque nous possedons encore, se deroulent les theories
des danseuses aux costumes legers, aux poses gracieuses. Tous ces vestiges ue sont-ils pas
le temoignage vivant de l'admiration du peuple grec pour cet art, sans le secours duquel une
ceremonie soit religieuse, soit meme profane leur paraissait incomplete toutes les fetes,
toutes les solennites se terminaient par des danses aux caracteres divers et appropries aux
circonstances. 

Il n'est done pas etonnant que ces danses fussent nombreuses et variees; tantot graves, serieuses
et modestes, tantot au contraire gaies, folatres, licencieuses meme; quelquefois avec accompagnement
de la flute ou de la lyre, quelquefois soutenues seulement par les chants et les battements
de mains; les unes executees separement par chacun des deux sexes, d'autres ou les danseuses
se melaient aux danseurs. 

Aussi leur classement est-il l'objet des longues dissertations des anciens auteurs grecs.
Nous epargnerons au lecteur les considerations pour lesquelles nous acceptons la division
des danses en quatre classes, telle que la presente Athenee. 

Cette division est la suivante: 

I. Danses Religieuses . 

II. Danses Dramatiques . . . . 

III. Danses Lyriques . . . . 

IV. Danses Particulieres . I. Danses religieuses. 

La danse religieuse se subdivise ainsi: 

Lorsqu'elle n'est que la manifestation publique d'une joie exuberante et que s'y melent les
propos grossiers d'une foule en delire, c'est Bacchus qu'on celebre, et la danse executee
en son honneur prend le nom de dyonisiaque . Plus grave, quoique souvent aussi fort bruyante,
etait la corybanthiaque dansee en l'honneur de Jupiter. 

Outre ces danses generiques, d'autres etaient consacrees au culte des dieux et en particulier
a Minerve et Apollon; on y voyait paraitre des choers de jeunes garcons qui dansaient et chautaient
au son de la flute ou de la lyre. 

Quantite d'autres danses particulieres prenaient leur nom des divinites que l'on y celebrait,
des pays ou elles florissaient, ou bien encore des danseurs celebres qui les avaient creees.
Les plus importantes de ces danses secondaires etaient celles que l'on consacrait a Hercule,
Tetranicos et Callinicos . Cette derniere etait celebree en memoire de Cerbere enchaine par
Hercule. 

"Mais c'etait surtout dans les fetes consacrees au dieu de la lyre que les Grecs se plaisaient
a deployer tout ce que le gout et la magnificence pouvaient reunir de charme et d'eclat. 

"Chaque annee, de brillantes theories, deputees de toutes les parties du territoire, se rendaient
a Delphes, a Delos, dans tous les lieux ou s'elevaient les temples d'Apollon. 

"Ces deputations arrivaient au son des instruments. Le lin, la pourpre et l'or contribuaient
a leur parure. Les vaisseaux qui les amenaient etaient couverts de fleurs et ceux qui les conduisaient
en couronnaient leur front. 

"Partout on entendait des chants harmonieux, partout on voyait des danses gracieuses. 

"La joie eclatait de toutes parts et elle etait d'autant plus expressive que, dans ces solennites,
chacun se faisait un devoir d'oublier les soucis et les chagrins qui auraient pu l'alterer.

"Pendant qu'un choeur d'adolescents chantait des hymnes en l'honneur de Diane, des jeunes
filles executaient des danses vives et legeres. Elles tenaient des guirlandes de fleurs et
les attachaient d'une main tremblante a l'antique statue de Venus que Thesee consacra dans
le temple. D'autres formaient diverses evolutions dans lesquelles elles representaient
les courses et les mouvements de l'lle suinte, pendant qu'elle roulait au gre des vents sur
les flots de la mer. 

"Asterie etait le nom de l'errante Delos, avant que Phebus y vit le jour et la rendit stable,
et le doux poute Callimaque s'ecrie: 

"Asterie, ele parfumee d'encens, les Cyclades semblent former "autour de toi une elegante
ceinture! Jamais Hesperus aux longs "cheveux n'a vu la solitude et le silence regner sur tes
bords, mais "toujours il y entend resonner des concerts. Les jeunes hommes "y chantent l'hymne
fameux que le vieillard de Lycie, le divin "Olen, rapporta des rives du Xante, et les jeunes
filles y font "retentir la terre de leurs pas cadences." 

"Sur les rives fleuries du Ladoa, les vierges d'Arcadie dansaient autour du laurier sacre;
elles y suspendaient des bandelettes et des couronnes, tandis que l'une d'elles, s'accompagnant
de la lyre, 

chantait sur un mode doux et melancolique les amours malheureuses de Daphne et de Leucippe,
les vaines poursuites d'Apollon, sa colere, son desespoir, enfin le sort funeste de la nymphe
qui couta des pleurs au dieu lui-meme. 

"Pres de Thebes, en Beotie, on celebrait avec pompe les solennites d'Apollon Ismenien. 

"La, sous d'ingenieux emblemes, le fils de Latone etait revere comme roi des astres et dieu
du jour. Le ministre de son temple devait etre noble, jeune et beau. Il paraissait dans les pompes
sacrees, vetu d'une robe magnifique, les cheveux flottants sur les epaules, une couronne
d'or sur le front. Il etait suivi d'un choeur de jeunes filles qui portaient ainsi que lui des
lauriers a la main et qui dansaient en chantant des hymnes." II. Danses dramatiques. 

Elles se presentent sous un jour tout particulier et empreintes d'un certain caractere d'originalite:
elles s'executaient sur cette partie du theatre qu'on nommait orchestra et qui etait fort
differente de notre orchestre moderne. 

Quelquefois, dans le but d'animer les danseurs, les musiciens joignaient aux sons des instruments
habituels un bruit cadence resultant du choc de sandales de bois ou meme de fer contre le sol;
mais le plus souvent cette pratique etait negligee et les danses s'executaient tantot avec
l'accompagnement des seuls instruments, tantot avec les chants des chocurs de l'orchestre.
Des bas-reliefs retrouves recemment, nous montrent l'exactitude de ces observations. 

Ces danses, plus specialement imitatives, etaient generalement en parfaite adequation
avec l'expression des paroles et des chants repetes par les choers. 

Autrefois, le danseur evoluait en s'accompagnant de la voix, mais on s'apercut, a ce que rapporte
Lucien de Samosate, que le mouvement genait la respiration, et les roles furent partagees;
les danseurs laisserent au soin des choers l'accompagnement vocal. 

Citons tout d'abord, au nombre des danses dramatiques, l' Emmeleia , danse solennelle par
laquelle on celebrait les actions des dieux ou les mysteres de la nature. Plus encore que les
autres danses grecques, elle semble avoir ete toujours en parfaite harmonie dans tous les
elements qui la composaient: musique, chants ou hymnes sacres, graves evolutions des danseurs,
tout etait admirablement lie et presentait une aimable cohesion de lignes, de formes, d'attitudes.
Le nom meme de cette danse (Emmeleia signifie parfait 

accord de mouvements nobles et elegants) evoque dans l'esprit une belle modulation dans tout
le jeu des personnages. 

Eu egard a sa dignite, Platon admettait l'utilite de l'Emmeleia, "car, disait-il, elle avait,
seule parmi les danses pacifiques, tout le serieux et toute la noblesse qui conviennent a la
representation des sentiments exprimes par le choeur et a l'action Representee". 

M. de Laulnaye, dans son ouvrage sur la Saltation theatrale , parle assez longuement des danses
religieuses en Grece. Les remarques suivantes que nous detachons de cet ouvrage s'appliquent
surtout a l'Emmeleia: 

"Ces danses remontaient a la plus haute antiquite. L'opinion commune en attribue l'invention
aux Satyres, ministres de Bacchus. Il parait certain que ce fut Eschyle qui, le premier, environ
cinq siecles avant notre ere, introduisit la saltation dans les choers tragiques, et sut les
mettre en action. Cette saltation etait appelee , de "contenance", parce qu'elle peignait
les attitudes, le caractere, les affections des personnages des choers. Le sommeil, la lassitude,
le repos, le penser, l'admiration, la crainte, toutes les pauses ou suspensions etaient aussi
de son ressort." 

La Cordace etait, a l'encontre de l'Emmeleia, une danse vive, legere, bouffonne; elle degenerait
souvent en divertissements grossiers. 

Voici dans quels termes en parle Anarchasis: 

"On celebra le jour suivant la naissance d'Apollon. Parmi les ballets qu'on executa, nous
vimes des nautoniers danser autour d'un autel et se frapper a grands coups de fouets. Apres
cette ceremonie bizarre, dont nous ne pumes deviner le sens mysterieux, ils voulurent figurer
les jeux innocents qui amusaient le dieu dans sa plus tendre enfance. Il fallait, en dansant
les mains derriere le dos, mordre l'ecorce d'un olivier que la religion a consacre. Leurs chutes
frequentes et leurs pas irreguliers excitaient parmi les spectateurs les transports eclatants
d'une joie qui paraissait indecente, mais dont ils disaient que la majeste des dieux n'etait
point blessee." 

La Cordace n'avait ete tout d'abord que la manifestation de la joie innocente du peuple des
champs aux jours des fetes agricoles. Mais, peu a peu, la licence s'introduisit daus dans ces
jeux et ces exercices. Aristophane raconte qu'ils devinrent meme si indecents, qu'il se vante
de les avoir proscrits de plusieurs de ses pieces. Theophraste, dans ses Caracteres , caracterise
ainsi l'homme sans honte et sans vergogne: c'est celui qui danse la cordace sans etre ivre.
Demosthene, dans sa seconde Olynthienne , fait le portrait de l'homme corrompu et joint ensemble
ces trois vices: la dissolution, l'ivrognerie et la danse de la danse de la Cordace. 

La Sikinnis etait un troisieme genre de danse theatrale; elle etait satirique. Ceux qui se
livraient a ce divertissement cherchaient par des attitudes grotesques et ridicules a parodier
les danses serieuses. 

Elle etait tres en usage dans les triomphes, et les danseurs semblaient affecter les gestes
compasses, les poses etudiees des triomphateurs et de ceux qui decernaient les honneurs du
triomphe. Elle avait danc l'allure d'une parodie politique. 

Si elle etait restee dans ses limites primitives, elle aurait ete un miroir aux ridicules et
a la betise humaine, et la pantomime y eut ete forcement jointe a un certain talent; mais bientot
elle s'abaissa a ne plus etre que l'accompagnement licencieux de grotesques chansons d'ivrognes
ou de pousies erotiques; elle perdit tout son charme, en meme temps que le role enviable qui
semblait lui etre reserve de corriger les hommes en les faisant rire d'eux-memes. 

Il y avait une autre sorte de Sikinnis qui ressemblait a une pastorale . Les danseurs etaient
vetus de peaux de betes et figuraient des Silenes ou des Satyres aux attitudes bouffonnes.
Elle etait, parait-il, 

destinee a effacer l'impression d'effroi produite par une tragedie; e'est generalement,
en effet, apres unspectacle dramatique emouvant que cette danse avait lieu. 

En dehors de ees danses generiques, les Grecs possedaient de veritables pantomimes, comme
nous les comprenons aujourd'hui, ou, avec une science consommee du geste el de l'expression,
les danseurs representaient, dans leurs details les plus interessants et les plus etudies,
les actions humaines sans avoir recours au chant ni a la symphonie. 

Zosime, historien du v e siecle, auquel nous devons une Histoire romaine en six livres, pretend
a tort que la pantomime a pris naissance sous Auguste; Suidas, lexicographe grec du x e siecle,
reproduit la meme erreur dans son Lexique historique . Cette danse est tres ancienne; elle
fut en honneur des les premiers temps de la Grece antique. La verite est que, sous Auguste, elle
prit un nouvel essor, qu'elle se perfectionna grace a l'habilete de deux celebres pantomimes:
Pylade et Bathylle, que nous retrouverons a Rome. Athenee dit de ces acteurs qu'ils a joignaient
une grande intelligence a leur reel talent de comediens, a la science approfondie de leur art
et a la connaissance parfaite de tous les secrets de leur metiere. Il ajoute qu'ils surent,
en s'inspirant des danses grecques que nous avons citees (danse tragique, danse comique et
danse satirique), creer un nouvean type de saltation: la danse italique . 

Nombreuses etaient les qualites necessaires au pantomime; nombreux aussi les sciences et
les arts qu'il devait connaitre pour arriver a exprimer parfaitement, grace aux gestes, un
etat d'ame aux subtiles evolutions. Lucien de Samosate cite en detail les connaissances dont
le pantomime ne peut se passer. Selon lui, il fallait qu'un danseur de cette espece sut parfaitement
la poesie et la musique, qu'il eut quelques notions de la geometrie et meme de la philosophie,
qu'il empruntat de la rhetorique le secret d'exprimer les passions et les mouvements divers
de I'ame, qu'il prit de la peinture et de la sculpture les gestes et les attitudes, en sorte qu'a
cet egard il ne le cedat ni a Phidias ni a Apelle; mais surtout il avait besoin d'un grand fonds
de memoire, qui devait lui rappeler fidelement les principaux evenements de la Fable et de
l'histoire ancienne, lorsqu'il etait question de les representer, car e'etait ordinairement
a ces deux sources qu'il paisait son sujet. 

"Il devait savoir exposer aux yeux, par les gestes et le meuvement du corps, les conceptions
de I'ame et les sentiments les plus caches, garder partout la bienseance, etre subtil, inventif,
judicieux et avoir l'oreille tres fine, pour juger de la cadence, soit des vers, soit de la musique.
La perfection de son art consistail done a imiter si bien ce qu'il voulait representer, qu'il
ne fit pas un geste, n'eut pas une posture qui n'y eut rapport, sans jamais guitter le caractere
du personnage qu'il jouait. En un mot, le pantomime faisait profession d'exprimer les moeurs
et les passions des hommes, et de contrefaire tantot le furieux, tantot l'afflige, tantot
l'amoureux, tantot le colere, et quelquefois tous ces etats en meme temps." 

Le plus grand nombre des pantomimes portaient le nom des divinites ou des heros dont les aventures
etaient representees: telles, par exemple la danse de Saturne deevorant ses enfants , de la
Naissance de Jupiter , de Venus , de Diane , d' Apollon , de Pan , de Mercure , de Silene , de Cybele
, d' Hercule , des Nymphes , des Graces , des Titans , d' OEdipe , du Cyclope , du Jugement de Paris
, de Glaucus , d' Adonis , d' Ajax , d' Hector , de Danae , de Leda , etc., etc. 

Jean Meursius, philologue et historien du XVI e siecle, compte deux cents de ces danses particulieres,
qu'il divise en danses privees et danses publiques (1) . Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs
de leur enumeration fastidieuse. 

Quelques-unes de ces pantomimes avaient pris le nom des acteurs qui les avaient creees: tel
etait le Pyladeios , ou Pylade excellait. III. Danses lyriques 

Parmi les danses lyriques en honneur dans la Grece antique, figurent au premier plan les danses
guerrieres. Ce sont des exercices militaires executes soit par un seul danseur, soit par deux,
soit enfin par un groupe de personnages, sur un rythme vif et entrainant. 

Lorsque l'on connaicirc;t I'affection particuliere des Grecs pour tous res exercices capables
de donner ou de conserver au corps sa vigueur, son agilite et sa souplesse, on comprend que les
danses militaires fussent celles qu'ils preferaient. De fait, elles etaient en grand nombre.
Les plus importantes sont groupees sous le nom generique de pyrrhiques . 

On est loin d'etre d'accord sur l'etymologie de ce mot; quelques uteurs pretendent qu'il vient
de Pyrrhus, fils d'Achille, le premier, 

disent-ils, qui ait danse tout arme aux funerailles de son pere; d'autres font d'un certain
Pyrrhicus, Cretois ou Lacedemonien, l'inventeur de cette danse; quelques-uns declarent
que l'etymologie en doit etre cherchee dans le mot grec "feu", qui exprimerait suivant enx
le feu de l'action et la vivacite des attitudes. Enfin le Scoliaste de Pindare, assure que pyrrhique
vient du mot qui signifie "bucher" et que ce mot fut applique a la danse militaire en souvenir
d'Achille qui le premier l'executa authour du bucher de Patrocle. Aristote exprime la meme
opinion. 

Ajoutons que certains auteurs donnent a la pyrrhique une origine beaucoup plus ancienne;
ils en attribuent l'invention a Minerve qui l'enseigna a Castor et a Pollux. 

Denys d'Halicarnasse pretend qu'elle est due aux Curetes de l'ile de Crete, ou Corybantes.

Il est difficile de se prononcer sur la valeur de ces nombreuses opinions, dont quelques-unes
doivent etre cependant ecartees comme purement fantaisistes. L'etymologie incertaine
de la pyrrhique montre bien que cette danse est tres ancienne, et qu'elle fut 

pratiquee en Grece des les premiers temps. Homere cependant n'y fait jamais une allusion directe;
mais la description de certaines danses guerrieres que nous rencontrons dans l'Iliade et
l'Odyssee presente avec la pyrrhique une si etroite ressemblance, qu'il nous faut conclure
a la pratique deja usitee de cette danse. 

Les Lacedemoniens s'y adonnaient avec passion. Ils y exercaient leurs enfants des l'age de
cinq ans. 

La pyrrhique etait un veritable simulacre de combat, on le danseur prenait tour a tour les attitudes
de l'attaque ou de la defense. Les spectateurs l'animaient en chantant une poesie vive et legere,
dont le pied dominant etait le pyrrhicius , compose de deux syllabes breves, sorte d'iambe
qui convenait parfaitement a cette danse rapide, ou les acteurs deployaient une activite
devorante. 

Dans son livre sixieme de l' Expedition de Cyrus , Xenophon decrit quelques-unes des danses
guerrieres usitees en Grece. Le recit en est interessant et le lecteur trouvera sans doute
a le lire, un certain agrement. 

"Le festin etant fini, dit-il, les libations faites et l'hymne chante, deux Thraces tout armes
commencerent a danser fort legerement au son de la flute. Apres s'etre escrimes quelque temps
de leurs epees, l'un tomba comme blesse d'un coup qu'il venait de receveir, et les Paphlagoniens
jeterent un grand eri. Le vainqueur ayant depouille le vaincu, sortit chantant victoire;
l'autre fut emporte comme mort par ses compagnons, quoiqu'il n'eut pas le moindre mel et que
tout cela ne fut qu'un jen. 

"Ensuite, les Enianes et les Magnesiens danserent en contrefaisant le laboureur, et, mettant
bas les armes, l'un d'eux fit semblant de semer et de labourer, tournant souvent la tete, comme
un homme qui a peur. Mais aussitot qu'il vit un soldat avancer, il prit les armes et combattit
devant la charrue, le tout en cadence ot au son de la flute. A la fin, le soldat victorieux emmena
la charrue et le laboureur; quelquefois, e'est le soldat qui est emmene lui-meme par le paysan
qui l'attache avec ses boeufs et le chasse devant lui les mains liees derriere le dos. 

"Un Mysien vint apres, portant de chaque main un petit bouclier et contrefaisant tantot deux
combattants et tantot un seul, avec quantite de pirouettes et de culbutes, ce qui faisait un
spectacle tres agreable. Il dansa ensuite a la mode de Perse, frappant ses boucliers l'un contre
l'autre, se laissant tomber sur les genoux, puis se relevant, le tout en cadence, au son de la
flute. Apres lui, entrerent les Nautineens et quelques autres Arcadiens, converts d'armes
et fort lestes, qui chantaient des hymnes, sautaient et dansaient, comme dans les processions
publiques, animes par la flute, qui jouait un air belliqueux. Les Paphlagoniens s'etonnaient
de voir que toutes nos danses se fissent avec les armes, et ils trouvaient cela tres difficile.
Mais le Mysien, voyant leur etonnement, persuada a un Arcadien qui avait une baladine, de lui
permettre d'amener cette femme, et il la fit entrer paree et armee d'unbouclier leger. Elle
dansa la pyrrhique avec beaucoup d'agilite, ce qui lui attira de grandes acclamations, principalement
des Paphlagoniens qui demandaient si les femmes parmi nous allaient a la guerre. On leur repondit
oui et qu'elles avaient chasse le roi de Perse de son camp." 

Nous trouvons chez le meme auteur le recit d'un festin que Seuthe, prince de Thrace, offrit
aux Grecs, et au cours duquel il fait la description d'une pyrrhique dansee par les Cerafontins:

"Apres le repas, entrerent les Cerafentins qui sonnerent la charge avec des flutes et des trompettes
de cuir de boeuf cru, sur lesquelles ils imitaient la cadence de la lyre; et Seuthe lui-meme
se levant, poussa un cri de guerre et dansa avec autant de vitesse et de legerete que s'il eut
evite un dard." 

Comme nous l'avons dit plus haut, la pyrrhique est la designation generique d'une grande variete
de danses guerrieres. Quelques auteurs la separent de la Memphitique , ou, bien qu'armes de
boucliers, d'epees et de javelots, les danseurs ne se livraient pas a des mouvements aussi
belliqueux. Mais cette danse offre des rapports si etroits avec la premiere, que nous n'hesitons
pas a maintenir notre classification. 

Enumerer toutes les varietes des danses guerrieres derivees de la pyrrhique serait une oeuvre
sans interet pour le lecteur. Nous nous bornerous a citer les trois principales: 

La Telesias , pratiquee surtout en Macedoine. La Berekyntiake et l' Epicredias , dansees chez
les Cretios. 

La pyrrhique ne conserva pas toujours son caractere fougueux; elle finit a la longue par se
transformer, comme les autres danses grecques qui, generalement graves et solennelles a
l'origine, perdirent peu a peu, sous l'influence des moeurs plus legeres, leur forme primitive,
pour evoluer dns le sens d'un simple divertissment. 

Aux premiers temps heriques de l'Hellade, elle etait executee 

par des jeunes gens armes, vetus d'une tunique ecarlate, et portant, attachee a la ceinture,
une epee ou une lance. Les musiciens eux-memes portaient un costume militaire; ils etaient
coiffes d'un casque garni d'aigrettes et de plumes. 

La danse etait divisee en quatre parties: 

La posidine simulait la poursuite rapide d'un ennemi vaincu on la fuite preciptee devant le
vainqueur; 

La seconde partie, appelee xyphisme , donnait l'impression du combat acharne; les acteurs
portaient des coups de lance, frappaient avec l'epee et lancaient le javelot; on bien ils cherchaient
a eviter les coups portes par l'ennemi; 

Dans la troisieme partie, les danseurs executaient des sauts frequents et a one grande hanteur,
de facon a pouvoir franchir dans la realite les obstacles naturels; 

La tetracome etait le couronnement de l'oeuvre; les mouvements executes y etaient graves
et majestueux, pour marquer sans doute l'estime et l'admiration des Grecs pour ceux qui se
conduisent noblement a la guerre. 

Ainsi composee, cette dause etait si en honneur chez les peuples de la Grece, que les poetes
lui conscraient leurs conceptions les plus belles, que, sous les doigts du sculpteur, elle
s'animait et semblait vivre sur les bas-reliefs; que les sages daignaient abandonner, pour
l'executer, leur gravite solennelle, et que Platon la considere comme le moyen d'education
le plus utile pour un peuple guerrier. 

Laissons, du reste, la parole a M. Ferdinand Fouque, qui, dans un article remarquable publie
a la Revue francaise (juillet 1857), cite les nombreux vestiges que les fouilles ou les recherches
ont fait apparaitre sur ce sujet: 

"Un choeur de jeunes gens l'executait ( la pyrrhique ) au son de la flute aux petites Panathenees
. Elle etait brodee sur le peplos 

consacre a la Vierge athenieue; car sur cette banniere blanche, brochee d'or, des jeunes filles
avaient represente a l'aiguille tous les details de la Gigantomachie. Lucrece, dans son poeme
de la Nature des choses , indique la danse armee des Curetes et des Corybantes; Apollonius de
Rhodes, dans ses Argonautiques , decrit cette meme danse a propos d'un sacrifice expiatoire.
On les representait dans les fetes do la Grande Mere, la Mere Nature. Elle etait seulptee sur
le soubassement du trone de Demeter et de Despoina, a Acacesium, en Arcadie. Un bas-relief
antique du musee Pio Clementino en est necessairement une copie. Elle rappell a la memoire,
d'une maniere symbolique, l'une des plus grandes revolutions religieuses. Les tambourstonnent,
les cymbales retentissent, les cors eclatent en menaces, les flutes phrygiennes repandent
la terreur. Les Curetes s'avancent; its sont nus. Leurs boucliers d'airain, remplis de murmures,
jettent des eclairs. Leurs panaches terribles s'agitent etincelants. Ils jouent avec des
chaines, ils bondissent, et, se frappant en mesure, ils contemplent avec joie leur sang qui
ruisselle." 

M. Ferdinand Fouque ajoute, en ce qui concerne les transformations de la pyrrhique: 

"Il parait que la pyrrhique fut adoucie dans la suite, mais avec beaucoup de gout et de genie.
Du temps d'Athenee, elle n'etait plus qu'une danse bachique, ou l'on figurait les exploits
de Bacchus, son expedition dans l'Inde et la mort de Penthee Les danseurs, au lieu d'armes offensives,
ne portaient que des thyrses, des ferules et des flambeaux. Cette danse appartenait a la poesie
lyrique. Des bacchants, couronnes de feuilles de pin, pares des peaux saintes des tigres et
des pantheres, dansaient avec des Menades , la tele renversee en arriere et dont la chevelure
flottait au vent. Les thyrses s'agitaient, les flambeaux menacaient, on y voyait les eymbales,
le tambour sonore et la corbeille mystique. Des tetes de lions superbes precisaient le sujet.
Euripide, dans le choe des Bacchantes , avait indique les mouvements de cette pyrrhique nouvelle.
Le sujet de la mort de Penthee, sujet merveilleux et tragique, s'y pretait d'une maniere admirable.

"Simple, grave et austere, la pyrrhique avait autrefois prepare, pour les ames fortes des
citoyens, des instruments energiques et dociles, en formant des corps sains-et vigoureux.
Le caractere touchant, tumultueux, indefinissable, qu'elle recut dans la snite, ne servit
qu'a la rendre propre a emouvoir doucement les coeurs, a les troubler et a detruire en eux tonte
puissance. Elle descendit plus bas encore: elle tomba jusqu'a la licence; et Apulee nous decrit
une pyrrhique bonne tout au plus a remuer les sens des voluptueux et a enflammer une jeunesse
effrenee." 

Quelques auteurs, comme Athenee et Eustahe, rattachent a la pyrrhique une danse qui cependant
en etait tres distincte: la Cheironomie . Le danseur n'y etait pas arme; il gesticulait en mesure
avec les mains. Xenophon, du reste, en fait une danse differente des danses guerrieres, lorsqu'il
met ce propos dans la bouche de Charmide, l'un des convives de son festin : "Etant de retour au
logis, je ne dansai pas a la verite, ne l'ayant jamais appris; mais je me mis a gesticuler des
mains ( il emploie alors le terme de Cheironomie ), car c'etait un exercice dont j'etais instruit."

La Cheironomie ne fut done pas une veritable danse, bien qu'elle necessitat des mouvements
des bras et des jambes, parce qu'elle n'etait assujettie a aneune cadence. Mais elle s'introduisit
dans les divers choes ou ballets militaires, comme aussi dans les danses dramatiques, dont
elle forme l'element le plus attractif: la pantomime. 

Athenee cite encore, au nombre des danses lyriques, celles que l'on appelait Hyporchemes
; elles etaient consacrees a Apollon et executees par des hommes et des femmes qui dansaient
en s'accompagnant de la voix. Elles rappelaient les Poenes , egalement consacrees a Apollon.
Selon Lucien, les poemes qui etaient composes pour ces danses s'appelaient hyporchemata
. D'apres Eunapius, Aristophane fut le premier qui les introduisit au theatre et les accommoda
au caractere mordant et satirique de ses oeuvres. 

"On les regarde, dit M. de Laulnaye, comme les premiers essais de la sallation grecque; elles
dataient des temps les plus recules. C'etaient, ainsi que leur nom l'indique, des chants entremeles
de danses, ou plutot dont on expliquait le sujet par des gestes mesures. Car on doit l'observer
ici, le premier emploi de la saltation fut d'etre unic a la poesie. Toutes deux, developpees
par cette union, se pretaient un secours mutuel. Athenee dit expressement que, dans l'origine,
les poetes faisaient usage des figures de la sallation, mais qu'ils ne les employaient que
comme signes representatifs des images qu'ils peignaient dans leurs vers. Les Hyporchemes,
qui toutes avaient un caractere noble et grand, etaient communes aux hommes et aux femmes.
Leur origine est incertaine. Les uns veulent qu'elles aient pris naissance chez les Deliens,
qui les chantaient autour des autels d'Apollon. D'autres en font honneur aux Cretois, a qui,
disent-ils, Thales les enseigna. Pindare, qui nous parle de celles des Lacedemoniens, a compose
plusieurs Hyporchemates." 

La derniere des danses lyriques signalees par Athenee est la Gymnopedie , celebree soit en
l'honneur d'Apollon, soit en l'honneur de Bacchus, et fort en usage chez les Lacedemoniens.
Les danseurs formaient deux choes distinets: celui des jeunes garcons et celui des hommes
faits. Completement nus, ces personnages s'animaient en chantant des poesies guerrieres,
comme celles de Thaletas et d'Aleman, ou les poeanes du Lacedemonien Dionyfodote; ils etaient
diriges par les meilleurs danseurs, qui portaient sur la tete des couronnes de palmes appelees
thyreatiques , en memoire de la victoire remportee par les Lacedemoniens a Thyree. 

Comme la pyrrhique, la Gymnopedie devait developper la force et l'adresse. Souvent celle-ci
n'etait que le prelude de la premiere. IV. Danses particulieres. 

Athenee range dans cette classe les danses qui ne procedent pas d'un type defini, aussi bien
que celles qui etaient celebrees dans les familles a titre d'anniversaires et a l'arrivee
d'un evenement remarquable. 

On dansait a la naissance d'un citoyen, a son mariage, a sa mort. La danse des funerailles etait
la plus brillante, surtout lorsqu'il s'agissait d'un homme celebre par sa fortune, sa naissance
ou son rang. Le char funebre etait entoure d'un groupe de jeunes danseurs, landis que des jeunes
filles le precedaient et que les pretres, psalmodiant leurs cantiques, accompagnaient la
depouille mortelle. Des pleureuses, aux longs manteaux noirs, fermaient la marche. 

Certaines danses n'etaient que la manifestation d'une joie intense: telle, par exemple,
l' ascoliasme , qui consistait a sauter d'un seul pied sur des outres pleines d'air et frottees
d'huile. Telles encore etaient les danses etrangeres que les Grecs avaient introduites dans
leur pays: celle des Perses, des Thraces, des Scythes, des Italiens, etc. Citons aussi celle
des nautoniers de Delos, ou, apres avoir mordu l'ecorce d'un olivier, les acteurs dansaient
autour d'un autel, en se frappant a grands coups de fouet. 

Xenophon, dans son Festin , nous donne la description des danses executees pour la celebration
d'un mariage. 

"Apres qu'on cut desservi, fait les libations et chante l'hymne, on vit entrer un Syracusain
accompagne d'une joueuse de flute fort bien faite, d'une danseuse, du nombre de celles qui
font des sauts perilleux, et d'un beau petit garcon qui dansait et qui jouait parfaitement
de la lyre. La danseuse s'etant presentee au bout de la salle, l'autre fille commenca a jouer
de la flute, et quelqu'un s'etant approche de la danseuse lui donna des cerceaux jusqu'a douze.
Elle les prit et en meme temps elle dansa, les jetant en l'air avec tant de justesse que lorsqu'ils
retombaient dans sa main, leur chute marquait la cadence. Ensuite, on apporta un grand cercle
garni d'epees la pointe en dedans, au travers desquelles cette danseuse fit plusieurs culbutes,
et ce ne fut pas sans effrayer les spectateurs, qui craignaient qu'elle ne se blessat. Mais
elle s'en tira avec toute la hardicesse possible et ne se fit aucun mal. Apres cela, le petit
garcon se mit a danser, et, par ses gestes et ses mouvements, parut encore plus aimable a toute
la compagnie. Cela inspira l'envie de danser a une espece de bouffon ou de parasite qui etait
du repas, et qui, s'etant leve de sa place, fit quelques tours a travers la salle, imitant la
danse du petit garcon et celle de la jeune fille. D'abord, il s'y prit de telle maniere qu'en
tous ses mouvements il paraissait extraordinairement ridicule. Et comme la jeune fille s'etait
renversee, touchant ses talons de sa tete, pour faire la roue, le bouffon, qui voulut essayr
la meme chose, se plia en devant, tachant de faire la roue en cette posture. Comme on avait beaucoup
loue le petit garcon, sur ce qu'en dansant il donnait de l'action a tout son corps, le bouffon
demanda un air plus gai a la joueuse de flute, et il se mit a remuer les bras, les jambes et la tete
en meme temps, jusqu'a ce que, n'en pouvant plus, il se coucha sur un lit. Ensuite, on apporta
un fauteuil au milieu de la salle, et le Syracusain ayant paru. "Voici, dit-il, Ariane qui va
entrer dans sa chambre nuptiale, et Bacchus, qui a fait un peu la debauche avec les dieux, la
viendra trouver incessamment; apres quoi ils se divertiront tous les deux le plus agreablement
du monde," Alors, Ariane, paree de tous les ornements qu'ont d'ordinaire les nouvelles mariees,
entra dans la salle et se mit dans le fauteuil. Un moment apres parut Bacchus, et en meme temps
on joua sur la flute un des airs consacres aux fetes de ce dieu. Ce fut alors que l'on admira l'habilete
du Syracusain dans son art, car Ariane, ayant entendu cet air, ne manqua pas de fuire connaitre
par ses gestes combien elle etait charmee de l'entendre. Mais elle se garda bien d'aller au-devant
de son epoux et ne se leva pas meme de son fauteuil, quoiqu'elle fit assez paraitre qu'elle ne
se retenait qu'avec peine. Bacchus, l'ayant apercue, s'avanca vers elle en dansant d'un air
passionne, etc." 

Il ne faudrait pas croire, d'apres le recit de ces divertissements, que les grands personnages
prissent part, au cours des festins, a ces exercices de mimes et de bouffons. Ils se contentaient
d'admirer les evolutions des baladins payes pour danser. Cependant, dans la chaleur de la
debauche, ils se laissaient parfois aller a se meler a la troupe des danseurs de profession.

Herodote raconte, a ce propos, dans son sixieme livre, l'histoire singuliere d'un jeune Athenien
de qualite, qui manqua un mariage tres avantageux pour s'etre livre a des danses de cette nature.

Clisthene, prince de Sicyone, avait une fille nommee Agariste, qu'il s'etait propose de marier
au plus brave de tous les Grecs. Il fit done publier aux Jeux Olympiques, par un heraut, que quiconque
se croirait digne d'etre le gendre de Clisthene se rendit a Sicyone dans soixante jours, ou
meme plus tot, et que ce prince avait resolu de marier sa fille un an apres ces soixante jours
ecoules. 

Tous les Grecs considerables, ou par eux-memes ou par leurs ancetres, vinrent a Sicyone, ou
Clisthene leur avait fait preparer un stade et une palestre pour s'y exercer. Parmi ce grand
nombre de pretendants, il en vint deux d'Athenes: Megacles, fils d'Alcmeon, et Hippoclide,
qui etait fils de Tissandre et qui passait pour le plus riche et le plus beau des Atheniens. 

Tous etant arrives dans le terme prescrit, Clisthene s'informa d'abord de leur pays et de leur
naissance; apres quoi, il les retint un an aupres de lui, pour eprouver leur naissance; apres
quoi, il les retint un an aupres de lui, pour eprouver leur courage, leur vivacite, leur 7 

savoir et leurs moers, tantot les prenant en particulier, tantot les entretenant tous ensemble,
et conduisant meme les plus jeunes dans des lieux d'exercices pour y etre temoin de leur adresse.
Mais il les eprouvait surtout dans les festins, car, pendant le sejour qu'ils firent chez lui,
il les traita magnifiquement. 

De tous ces pretendants, les Atheniens etaient le plus de son gout, et principalement Hippoclide,
qui lui paraissait homme de coeur et dont les ancetres etaient issus des Cypseles de Corinthe.

Le jour etait arrive ou Clysthene devait nommer un gendre; il fit immoler cent boefs et donna
un grand festin aux courtisans de sa fille et a tous les Sicyoniens. A la fin du repas, les rivaux
commencerent a discuter entre eux sur la musique, le premier sujet que fournissait la coversation;
puis on en vint a parler de la danse. Comme on continuait a boire, Hippoclide, qui appelait a
lui l'attention de tous les autres, commanda au joueur de flute de lui jouer un air grave, sur
lequel il executa la danse appelee Emmeleia , paraissant fort content de lui-meme. Mais Clisthene,
qui l'observait, commencait a en avoir mauvaise opinion. Ensuite, Hippoclide, apres s'etre
repose quelque temps, se fit apporter une table sur laquelle il dansa d'abord des danses lacedemoniennes,
puis des danses atheeniennes, et, enfin, appuyant sa tete sur la table et tenant ses pieds en
haut, il se mit a gesticuler des jambes comme il faisait auparavant des bras. 

Quoiqu'a la premiere et a la seconde danse, Clisthene eut deja concu de l'aversion pour un gendre
si peu modeste, il dissimula neanmoins et ne voulut point eclater. Mais quand il le vit en cette
posture, il ne put se contenir davantage, et, s'adressant a lui, il s'ecria: 

- Fils de Tissandre, tu as danse ton mariage hors de cadence. A quoi le jeune homme repondit:

- Hippoclide ne s'en soucie pas. 

Cette expression, dans la suite, passa en proverbe chez les Grecs. 

Une des danses particulieres les plus pittoresques etait l' Hormos , danse en l'honneur de
Diane et qui reunissait toute la jeunesse de Sparte. Elle avait ete, dit-on, inventee par Lycurgue;
adolescents et vierges se tenant par la main sillonnaient les rues en un collier gracieux,
figurant par leurs entrelacements une chaine qui s'etend et se resserre. Bien que danseurs
et danseuses fussent entierement nus, il y avait dans ce divertissement tant de modestie et
de retenue, qu'il n'offensait pas la pudeur; la grace et la decence des jeunes filles s'alliait
agreablement a la vigueur des jeunes gens. Du reste, les femmes de Lacedemone etaient admises
aux exercices du gymnase; elles y executaient meme une danse originale qui s'appelait bibasis
et consistait a frapper en cadence avec les talons les formes qui distinguent la Venus Callipyge.

Lycurgue qui est, au dire de Plutarque, le promoteur de ces jeux, repondit un jour a ceux qui
lui reprochaient de laisser paraitre en public des danseuses nues: "Mon but est qu'en faisant
les memes exercices que les citoyens, les femmes egalent les hommes par la force, la sante,
la vertu, la generosite de l'ame et qu'elles s'habituent a mepriser l'opinion du vulgaire."

Cette partique avait eu des inconvenients autrefois; Helane s'etait montree sans aucun voile
en dansant en l'honneur de Diane; Thesee et Paris, qui l'avaient admiree, l'enleverent tour
a tour. Lycurgue, voulant detruire l'abus, interdit ce spectacle aux etrangers. Des lors,
les jeunes Spartiates furent entourees de l'estime de leurs concitoyens, pour lesquels la
grace et la decence de ces filles toutes nues n'excitait que le respect. 

La danse grecque, qui a inspire aux poetes, aux peintres, aux sculpteurs, tant de chefs-d'oeuvre,
qui a preoccupe l'esprit du legislateur, acquis l'estime du sage et duphilosophe, provoque
l'admiration des foules, suscite leur enthousiasme pour les danseurs et les mimes de talent,
cette danse grecque fut peut-etre l'une des plus remarquables manifestations du genie de
ce peuple. Aussi les Romains n'eurent-ils qu'a tourner les yeux du cote de l'IIellade pour
y recueillir les merveilleuses poesies qui y accompagnaient la danse, les chants et les hymnes
qui animaient les acleurs, el cette mimetique qui fut chez les Grecs une science approfondie
et revele la connaissance parfaite de l'ame humaine. Le bronze, le marbre et la toile aussi
bien que les traditions, leur avaient conserve le sonvenir de ces grandioses creations, alors
que depuis longtemps le genie qui les avait inspirees n'existait plus! CHAPITRE VI DANSES
ROMAINES ET BYZANTINES 

Deja l'Hellade avait porte au loin la renommee de ses fetes brillantes, que Rome, a peine aux
premiers ages de la civilisation, cite guerrie re et belliqueuse, s'occupait seulement a
former des defenseurs a l'ame forte et conrageuse. 

Numa Pompilius, proclame roi, l'an 40 de Rome, institua une danse d'un caractere primitif
et qu'il consacra a Mars. Il crea, a cet effet, douze pretres danseurs, choisis parmi les plus
nobles familles de la Cite. 

Ces nouveaux sonctionnaires-qu'on nomma saliens parce qu'ils jetaient du sel dans le feu
lorsqu'on brulait les victimes-jouissaient, dit-on, d'un revenu considerable. Ils portaient
une sorte de hoqueton brode, sur lequel se fixait un plastron d'airain. D'une main ils tenaient
un bouclier, de l'autre un javelot. Ils allaient ainsi, dansant et chantant, devant les autels
consacres au dieu de la Guerre. 

Mais la danse, proprement dite, fut longtemps inconnue a Rome, si l'on ne veut donner ce nom
aux bonds irreguliers des Saliens. 

Tant que l'antique cite resta libre et vertueuse, cet art y fut ignore, et les historiens latins
vont meme jusqu'a affirmer que c'etait une honte pour un citoyen Romain que de se livrer a cet
exercice. 

A. Claudius, Licinius, Celius ont ete deshonores pour s'y etre adonnes. 

Ciceron fait de vifs reproches au consul Gabinius pour avoir danse en public. Il defend Murena,
accuse de la meme faute, en disant que l'enormite du delit en detruisait la vraisemblance.

Les moers commencerent a degenerer du jour ou les vierges et les jeunes gens de Rome allerent,
dans des ecoles d'histrions el de baladins, apprendre les " arts prestigieux et deshonnetes
"; elles entrerent en pleine decadence quand les patriciens eux-memes y envoyerent leurs
enfants. 

C'est a ce sujet que Scipion s'ecrie: 

" J'ai vu avec horreur, dans une ecole de danse, plus de cinq cents jeunes garcons et jeunes filles,
et, dans ce nombre - ce qui m'attriste pour la Republique - le fils d'un candidat, un enfant qui
n'avait pas plus de douze ans, dansant aux cymbales, exercice qu'un esclave libertin ne pourrait
faire sans dehonneur." 

Horace, que l'on ne peut accuser d'un rigorisme outre, blamait les jeunes Romaines qui, meme
avant l'hymen, se faisaient initier aux mouvements lascifs des danses ioniennes. 

Salluste, dans son Catilina , n'est pas 'moins categorique: "Aux yeux des Romains, dit-il,
il etait indigne d'une honnete femme d'avoir acquis une habilete marquee dans le chant ou dans
la danse." 

Les Etrusques introduisirent a Rome les danses grecques que les Romains ne surent malheureusement
que parodier. 

Le perfectionnement de la beaute plastique qui etait le but principal de la choregraphie grecque
ne joua ici qu'un role des plus secondaires. Ce que les Romains priserent surtout dans les danses
de l'Hellade ce fut leur cote licencieux, qu'ils chercherent meme a accentuer; c'est ainsi
que la danse de l'hymen, autrefois celebree a Cyrrha, etait devenue chez les Romains une veritable
obscenite. La danse de Flore, elle-meme, si simple, si naive dans son principe, s'etait taransformee,
au bout de quelque temps, en un spectacle des plus indecents: les femmes s'y montraient nues
aux regards d'une foule en delire, et si, moins hardies que le peuple, elles rougissaient de
paraitre ainsi devant Caton, ce dernier se vit bientot oblige de se retirer, pour ne pas priver
ses concitoyens des plaisirs qui leur etaient devenus une necessite. 

Les Romains ne respecterent pas non plus la celebre danse des Vendanges. 

Amyot nous l'avait ainsi decrite: "Cependant, Dryas dancea une dance de vendanges, faisant
des mines, comme s'il vendangeast le raisin, le portast dans des paniers, le foulast dedans
la cuve, entonnast le vin dedans les vaisseaux, et comme s'il eust bu du vin nouveau: tout ce
qu'il fit si proprement et de si bonne grace, approchant du naturel, qu'ils cuidaient voir
devant leurs yeux les vignes, les cuves, les tonneaux, et Dryas beuvant a bon escient." 

Tacite nous donne la parodie que l'on fit de cette danse. 

"Ce fut dans des jardins magnifiques, aux portes de Rome, que Messaline et sa Cour imiterent,
a la lueur des torches, la fete des vendanges. 

"On y voyait les pressoirs remplis et les raisins foules par les belles Romaines qui, couvertes
de peaux de betes, appelant Bacchus a grands cris, se livraient a une choregraphie echevelee.
Au milieu d'elles, paraissaient Messaline et Silius, son amant; elle, les cheveux en desordre,
agitant le thyrse sacre, lui, couronne de lierre et se livrant a tous les ecarts d'une ivresse
simulee." 

Ce fut dans le meme decor que quatorze siecles plus tard, les Borgia organiserent des spectacles,
qui, en depravation, egalerent, et surpasserent meme les exces de la Grece et de Rome. 

Les trois genres de la danse grecque: l' Emmeleia , la Sikinnis , la Cordace , modifies et trasportes
a Rome, prirent le nom de danse italique . 

L' Emmeleia , consacre e des son origine a la tragedie, conserva vraisemblablement son caractere.
Mais la Sikinnis , cette danse bachique, vive et guerriere, la Cordace , specialement destinee
a la Comedie ancienne, qui ne s'accordait qu'avec la petulance des satyres et qu'un honnete
homme n'eut ose executer de sang-froid, subirent des deformations analogues aux danses que
nous venons de citer. 

L' Hormos , la celebre danse de Lycurgue, avait egalement subi, en s'introduisant a Rome, une
facheuse evolution. Il n'y etait plus question de cette dignite et de cette decence qui faisaient
tout son charme. Les Romains n'y virent qu'un plaisir licencieux, et trop souvent elle fut
le signal de debordements inqualifiables. 

Les Lupercales paraissent avoir ete la veritable danse nationale de l'antique Rome. Elles
se celebraient le 15 des Calendes de mars en l'honneur du dieu Pan. Les Luperci, ou flamines
de ce dieu, entierement nus et frottes d'huile, parcouraient en procession animee les rues
de la cite. Ils dansaient a une vive allure et frappaient la foule avec de fortes lanieres de
cuir. Les femmes, pretendent certains auteurs, recherchaient cette flagellation, qui devait
les rendre fecondes et leur procurer une heureuse delivrance. 

C'est aux dionysiaques des Grecs que les Romains emprunterent le theme des fetes consacrees
a Bacchus et appelees bacchanales . Ils y prirent rapidement un tel plaisir que d'annuelles
elle devinrent mensuelles. Elles etaient celebrees la nuit, aux lueurs vacillantes des torches
portees par les danseurs, et les cris de la foule hurlante se melaient aux sons eclatants des
tambours et des cymbales. 

Ces bacchanales n'echapperent pas au sort commun des danses auxquelles Rome donna la naturalisation.
A l'origine, les femmes, seules, etaient admises a y danser; mais, par la suite, les hommes
y prirent part, et cette promiscuite eut pour resultats des scandales tels que le Senat fut
contraint d'intervenir et par un senatusconsulte dut prohiber ces ceremonies indecentes.

Quant au ballet, son introduction a Rome est assez caract a ristique pour meriter d'etre coutee.

"Lucius Anicius, general romain, ayant vaincu les Illyriens, donna des jeux publies pour
celebrer sa victoire rapporte Polybe ( livre 30 ). Il appela de la Grece les plus habiles artistes
pour construire un vaste theatre dans le Cirque. 

"Il y fit paraitre ensemble tous les plus habiles joueurs de flute. Les ayant places a l'avant-scene,
avec le choe des danseurs, il leur ordonna de jouer tous en meme temps. 

"Deja les danses s'executaient en mesure, et avec tous les mouvements convenables au rythme;
mais il leur envoya dire que les airs de flute ne convenaient pas a ses desseins et qu'il leur
ordonnait de jouer la charge; comme ils ne comprenaient pas ce qu'on voulait dire, un des licteurs
leur fit entendre, par signe, de se separer pour revenir ensuite les uns contre les autres,
afin de representer ainsi un combat. 

"Les joueurs de flute ne l'eurent pas plutot compris, qu'ils prirent un autre rythme et tout
ne fut plus que confusion. 

"En effet, ces choes changerent de forme, transportant leur milieu aux extremites; les musiciens
jouerent des airs de flute qu'on ne comprit plus, se separerent pour revenir tour a tour avec
leurs instruments, les uns sur les autres; les diverses parties du choe tachaient d'en suivre
et marquer la mesure par le bruit de leurs pieds, et, marchant en plusieurs groupes au milieu
de la scene, se portaient les uns contre les autres, pour se retirer en tournant le dos. 

"Bientot un des acteurs du choe, se retirant seul, se presentaen levant les bras, comme pour
lutter contre un des musiciens qui venait precipitamment a lui; ce fut alors que les spectateurs
jeterent un cri general et que tout retentit du bruit qui etait l'expression de la joie. Ces
deux champions etaient encore aux prises, lorsque deux danseurs parurent a l'orchestre;
quatre pugiles y monterent aussi au son des cors et des cornets, et tous luttant ensemble, ce
fut pour l'assemblee un spectacle impossible a decrire." 

Les Romains avaient conserve aussi la danse grecque des funerailles, mais ils y avaient ajoute
une pratique curieuse; celle de representer la vie du defunt dans tous ses actes apparents
ou dissimules, dignes d'eloge ou de blame. Un histrion, appele archimime , etait charge de
ce role; c'est a lui qu'il appartenait de lever le masque de l'hypocrisie, et de montrer dans
tout ce qu'elle avait eu d'odieux ou de ridicule, l'existence du riche ou du puissant que l'on
conduisait a sa derniere demeure; c'est lui qui ceelebrait les actions vertueuses de l'humble
et du pauvre, ou la charite et la compassion des grands. Cependant, il faut avouer que la plupart
du temps, il ne se servait du mesque qui recouvrait son visage el rappelait exactement les traits
du defunt, que pour executer sur le theme de ses passions ou de ses habitudes, de grossieres
bouffonneries destinees a en montrer le ridicule. 

Cette singuliere pantomime funebre etait un compose des souvenirs de l'ancienne Grece et
de l'introduction a Rome de l'orchestique etrusque. La civilisation de l'Etrurie etait deja
en effet en plein developpement, que Rome commencait a peine a se ressaisir des evenements
precipites qui accompagnerent la naissance de la Republique. Quiantite de danses etrusques
sont reproduites sur des fresques et des basreliefs, que des fouilles recentes ont fait decouvrir,
et leur ressemblance parfaite avec les danses romaines suffiraient a prouver que la grande
cite italique 

emprunta a ses voisins l'art de la choregraphie, si nous n'avions aussi, pour confirmer cette
verite, les nombreux ecrits des auteurs latins a ce sujet. 

Rome donna asile aux Ludions d'Etrurie, que l'on appela du mot toscan hister (histrions) qui
signifie "saltateur". 

C'est egalement aux Etrusques que les Romains avaient pris les Atellanes , pieces satiriques,
differentes de celles des Grecs surtout par le choix du sujet. 

C'est a eux aussi qu'ils durent la perfection que l'on remarque dans leurs pantomimes. 

Voici comment l'on raconte l'avenement de cet art nouveau dans la cite romaine: 

Livius Androniens, grec de Tarente, amene a Rome comme esclave par Livius Salinator, qui l'affranchit
ensuite, avait compose les premieres pieces regulieres qu'aient eues les Romains; c'etait
un bon poe te qui a laisse une traduction de l'Odyssee; c'etait aussi un excellent comedien
et il jouail Iui-meme dans ses pieces. Mais le malheur voulut qu'il perdit la voix; il s'ingenia
alors a exprimer par ses gestes les idees qu'il animait antrefois de sa dietion. Cet essai plut
au peuple; il fut perfectionne par Esope, qui acquit dans la pantomime d'immenses richesses,
et par Quintus Roscius, grand ami de Ciceron, lequel prit de lui des lecons d'action oratoire,
et plaida pour lui contre C. Fannius Cherea ( discours conserve ) (1) . Mais l'art de la mimique
ne devait atteindre son apogee qu'avec les celebres acteurs Bathylle, d'Alexandrie, et Pylade,
de Samos. Bathylle, tres doux de caractere, excellait dans l'expression des passions amoureuses;
Pylade etait un tragique. Tous deux avaient ete esclaves. Bathylle se consacrait aussi a la
poesie; il fut meme un tres mauvais poete. Un jour qu'il s'etait attribue les vers du cygne de
Mantoue, Virgile, l'ayant appris, resolut de le confondre, et le defia d'achever l'hemistiche
suivant: 

Sic vos non vobis. etc . 

Juvenal, dans ses satires, montre les dames romaines si a prises de Bathylle qu'elles ne pouvaient,
a son apparition sur la scene, mode rer l'elan de leur passion. 

"Pylade et Batylle avaient ete amis. Bientot comme il n'est que trop ordinaire, ils devinrent
rivaux. Bathylle mourut le premier. Doue de moers douces et d'un genie souple, il excellait
a peindre les graces et la volupte. Il devait etre superiour dans le genre que nous nommons demi-caractere
. 

"Reste seul, Pylade se montra fier, arrogant. Tout entier a l'etude de son art dont il avait
developpe la theorie dans ses ecrits, jaloux de son talent, il dedaignait egalement la faveur
du prince et les sufrages du peuple. Deux fois banni de Rome, il fut toujours rappele. 

"Ses ennemis volurent lui opposer un certain Hylas, son eleve, croyant trouver en lui un second
Bathylle. Les deux rivaux representerent le role d'Agamemnon. Hylas mit dans son role une
affectation a la fois de grandeur et de puerilite, et Pylade la noblesse naturelle du roi des
rois. Les applaudissements du public proclamerent Pylade vainqueur, et lui, se tournant
vers son eleve: 

-Jeune homme, lui dit-il, nous avions a peindre un roi qui commandait a vingt autres. Tu l'as
fait long, je l'ai fait grand!" 

Mais sa rivalite avec Bathylle avait excite a Rome les passions de la foule. On etait ou Bathylien
ou Pyladien. "En parcourant l'histoire des troubles qu'exciterent ces deux histrions, dit
M. de Laulnaye, on croit lire celle de ce peuple leger dont les querelles sur la musique ont ete
si longues, si opiniatres, et surtout tellement vides de sens, qu'on ignorait encore sur quels
points roulait la dispute, lorsque le philosophe de Geneve ecrivit cette fameuse lettre a
laquelle on n'a point fait de solide reponse." 

Les triomphes de ce Pylade l'avaient grise a un tel point que sa hardiesse etait devenue proverbiale.
Un jour, dit Suetone, il montra du doigt un des spectateurs qui l'avait siffle. Un autre jour,
representant Hercule furieux, il lanca des fleches sur les spectateurs, et comme quelques-uns
d'entre eux protestaient, Pylade s'arreta dans son action, et, otant son masque, leur cria:
"Fous, c'est un furieux que je represente." 

Cette insolence qui etait devenue une habitude, les troubles que sa rivalite avec Bathylle
avaient suscites dans Rome, forcerent Auguste a bannir Pylade. Mais celui-ci, profond observateur,
osa dire a l'Empereur: "Cesar, tu es ingrat! que ne laisses-tu le peuple se divertir de nos querelles!
elles l'empechent de prendre garde a tes actions!" 

Auguste etait trop habile pour ne point sentir la verite de ces paroles. Il reflechit, et rendit
Pylade a ses fanatiques admirateurs. 

Il fit plus. Il le combla d'honneurs et le nomma decurion . 

Hylas, au contraire, fut, par son ordre, flagelle en public. 

Le public accueillait ces mesures par la manifestation de sa joie, ou de son humeur. Car il aimait
ardemment le theatre. C'etait sa passion principale. Il prenait aux drames et aux comedies
le meme interet puissant que notre public si naif, si sensible, ou si railleur des poulaillers
. 

Un jour, le role d'Hercule etait rempli par un nain. "Voila bien le fils, s'ecrie un spectateur,
mais je ne vois pas le pere." 

Une autre fois, c'est un grand diable de six pieds de haut qui s'apprete a escalader les murs
de Thebes.-"Laisse-la ton echelle, lui crie-t-on, et enjambe la muraille." 

La corpulence ou la maigreur d'un comedien etait le signal des lazzis. 

Mais lorsque l'action commencait et que les pantomimes savaient, par leurs attitudes, exprimer
clairement les pensees les plus subtiles, les sentiments les plus delicats, les choses les
plus obscures, c'etaient, sur tous ces gradins, les applaudissements de vingt mille spectateurs.

Lucien nous montre quel etait l'enthousiasme de ce public, et il semble le partager. Pour justifier
les eloges qu'il fait de la pantomime, il raconte ce qui arriva un jour au philosophe Demetrius,
qui ne voyait en elle qu'un accompagnement inutile de la musique et le desir d'amuser et de surprendre
les spectateurs par l'eclat des ornements et la beaute des masques: 

Un celebre pantomime, qui excellait en son art, pria ce philosophe de ne le point condamner
sans l'avoir vu, et, apres avoir impose silence aux voix et aux instruments, il representa
devant lui les amours de Mars et de Venus, exprimant le Soleil qui les decouvrait, Vulcain qui
leur dressait des embuches et qui les prenait dans les filets l'un de l'autre, les dieux qui
accouraient au spectacle, Venus toute confuse, Mars etonne et suppliant, et le reste de la
fable, de telle sorte que le philosophe, incredule tout a l'heure, s'ecria qu'il lui semblait
voir la chose meme, non pas une simple representation, et que cet homme avait les mains parlantes
. 

Lucien ajoute encore qu'un prince de Pont etant venu a la cour de Neron pour quelques affaires,
et, ayant vu ce pantomime danser avec tant d'art, encore que ce prince n'entendit rien de ce
que l'on chantait, mais qu'il ne laissat pas de comprendre tout, il avait prie l'empereur,
en partant, de lui faire present de ce danseur; a quoi Neron lui ayant demande a quel usage il
le destinait; c'est, repondit le prince etranger, que j'ai pour voisins des Barbares dont
personne n'entend la langue, et cet homme, par ses gestes, me servira a merveille de truchement.

Andre Chenier, dans un poeme peu connu: les Principes des Arts , nous donne cette impression
de fievre qui s'emparait des spectateurs romains, partisans ou adversaires d'un histrion,
et cette sorte de guerre civile qui resultait des disputes au sujet de sa valeur artistique.

La scene, en factions, divisa les Romains, Arma des bleus , des verts les imprudentes mains.
Deux fois la Macedoine, en desastres feconde, Avait vu leurs aieux risquer le sort du monde;
Les enfants des consuls et des triomphateurs Combattaient maintenant pour le choix des acteurs.
Au ridicule aspect de ces partis aux prises, Soit que Neron craignit de nobles entreprises,
Et le soudain reveil des peuples enhardis, Soit qu'il voulut punir ses rivaux applaudis, On
vit les histrions, chers a Rome en delire, Bannis par l'histrion qui gouvernait l'empire;
Mais, sous d'autres tyrans ils furent rappeles, Enivres de faveurs, de richesse accables,
Et Rome, au sein des jeux se consolant des crimes, Veuve de ses heros, chanta ses pantomimes.

Tibere, Caligula, Neron avaient, en effet, tour a tour, banni et rappele les danseurs celebres.
Ceux-ci n'en avaient acquis que plus d'audace, car ils se savaient indispensables; ils etaient
le moyen par lequel l'empereur apaisait son peuple et detournait son attention des affaires
exterieures ou meme des honteuses debauches qui souillaient son palais. 

Trajan eut cependant la force de reagir; il chassa ces indignes bouffons adores comme des dieux;
il reforma peu a peu les moeurs du theatre. 

Il ne se doutait pas a ce moment que le poete Berchoux, juge de paix et auteur de cette boutade:

"Qui nous delivrera des Grecs et des Romains?" 

lui infligerait a ce sujet un blame cruel dans les tres mauvais vers qui suivent: 

Des bals et des ballets le gout se conserva Jusqu'au regne du prince adopte par Nerva. Trajan,
que la patrie osa nommer son pere, Meritait peu, je crois, ce bienfait populaire, Puisque sous
son auspice, a Rome, on vit perir Un art qu'il dedaigna de faire refleurir. Il dedaigna la danse
ou ne fit rien pour elle, Sous son autorite soi-disant paternelle. 

Il ne faudrait pas croire que le regne de la danse finit a Trajan. Elle fut pratiquee davantage
encore sous ses successeurs: c'est ainsi que Constance, ayant chasse les philosophes de Constantinople
sous pretexte de famine, y conserva trois mille danseurs. 

Cependant, elle n'etait plus l'art subtil et gracieux que les Grecs avaient transmis a Rome,
mais l'accompagnement avilissant des brulalites du cirque. 

Ne vit-on pas, un jour, un danseur pantomime qui, voulant imiter Ajax furieux, dechira l'habit
du joueur de flute, maltraita le personnage qui jouait Ulysse et se livra ainsi a mille extravagances?

Les representations choregraphiques et mimetiques etaient devenues de sanglants spectacles:
si l'on figurait la mort de Dedale, de Laureolus ou d'Orphee, on y executait trois malheureux
dont l'un etait etouffe par un ours, l'autre dechire par des gladiateurs habilles en bacchantes,
le troisieme devore par un vautour. 

On etait loin des danses severes de l'antique Rome, plus loin encore des ballets grecs aux evolutions
pleines de charme, et des pantomimes etrusques ou la science et l'etude du geste etaient la
preoccupation unique de l'acteur. 8 Danses byzantines. 

Aux premiers temps de la domination romaine, Byzance fut le theatre de danses aussi nombreuses
que variees. 

Religieuses, patriotiques ou simplement privees, elles n'e taient que la copie ou l'habile
adaptation des danses grecques. 

Elles s'y celebraient a toutes les fetes, a toutes les ceremonies; chaque bourgade avait les
siennes. 

Leurs noms viennent tantot de celui des bourgades ou elles etaient executees, tantot des parures
et des ornements portes par les danseurs, tantot du lieu ou elles avaient ete creees, mais surtout
des divinites auxquelles elles etaient consacrees. Citons, au premier 

rang, les danses de Jupiter , d' Apollon , de Venus , de Mercure , de Bacchus , de Ceres , des Nymphes
, des Satyres , cette derniere appelee les Tourbillons de poussiere , parce que les danseurs
nombreux qui l'executaient precipitaient leurs pas et soulevaient la poussiere des routes;
la danse des Graces etait, au contraire, tres calme; des jeunes filles, sans autre costume
que celui de la nature, faisaient des gestes gracieux et aimables, pendant que les hommes se
livraient a des danses animees qui duraient toute la nuit. Celui qui resistait le plus a la fatigue
et au sommeil recevait en prix une guirlande de fleurs et un gateau de miel qui s'appelait charisio,
d'ou le nom de charisies que prirent ces danses originales, d' Angelos , messager, dont les
danseurs portaient le costume. N'oublions pas les bruyantes amagogies ou danses consacrees
a la joie; la danse des femmes , d'ou les vierges etaient exclues; celles des fetes d'Hyacinthe:
les esclaves y prenaient part, et, dans ces jours de rejouissances,les affranchis suspendaient
leurs chaines a des arbres sacres. Nommons aussi les danses du voleur , du combat , de la fuite
, celles du retour , de la chevelure , de la porte d'or , qui toutes encore des etaient encore des
danses dramatiques apportees par les Grecs a leurs voisins, c'est-a-dire des especes de ballets
dans le geure de ceux appeles de l' incendie du monde , des heures , des elements et des saisons
. 

Il nous faut parler aussi des danses qui s'executaient spontanement, soit au milieu des places
publiques de Byzance comme a Athenes, soit a la fin des travaux champetres dans les plaines
verdoyantes et ensoleillees de la feconde Asie. 

Ajoutons encore le nom de quelques autres de ces danses, caracterisees par les attributs des
danseurs. La danse des vases sacres ; celle du hibou , consacree a Minerve; celle du lion , a la
fois terrible et ridicule; la danse des flutes , des batons , des javelots , de la coupe de verre
, des corbeilles etaient a peu pres du meme genre, ainsi que la pourpree , danse en l'honneur
de Diane, et dans laquelle les danseuses etaient vetues de robes de pourpre; la danse noble
et grave nommee diademe , par les Arcadiens, parce que ceux qui l'executaient avait le front
ceint de cet ornement. 

On cite aussi la bucolique , espece de sikinnis ; la danse des fleurs , ou l'on repetait ce refrain:
Ou sont les violettes, ou sont les roses? la danse des moissons , des vendanges , du pressoir
. Ces peuples de l'antiquite avaient aussi des danses domestiques, dans lesquelles on celebrait
les evenements heureux arrives dans la famille: la naissance d'un enfant, le retour du pere
dans son foyer, la venue d'un hote illustre, les fetes de l'hymenee: celles-ci recevaient
de la danse la meilleure part de leur eclat. Une troupe legere de jeunes filles et d'adolescents,
le front pare de fleurs, paraissaient au milieu du festin, et commencaient sur un mode doux
et tendre une danse gracieuse et mesuree. Peu a peu le mouvement devenait plus rapide; des pas
presses, des figures animees peignaient aux yeux des convives les transports et l'ivresse
de la plus douce des passions. 

Dans les festins, les danses etaient executees par les convives, et souvent par de jeunes anletrides
, dont la triple profession etait de servir la danse, la musique et l'amour. 

Nous ne parlerons point des danses perilleuses connues sous le nom de cybistiques , ou les saltateurs,
appuyes sur les poignets, la tete en bas, imitaient avec leurs pieds tous les gestes qu'on faisait
avec les mains. La danse des douze cerceaux d'airain , celle des epees nues , la roue , et tous
ces exercices, abandonnes aujord'hui aux saltimbanques, etaient de ce genre. Its avaient
appartenu, d'abord, specialement a des danseurs de profession d'Athenes, de Sparte et de
Lacedomone, que les Grecs appelaient cibysteres ; mais, quelque estime que leurs concitoyens
eussent pour la danse, ils se seraient crus deshonores si, dans l'ivresse d'une orgie, ils
eussent voulu rivaliser avec cette espece de danseurs. 

Ces danses affectent generalement deux type distincts: les unes sont accompagnees d'un rythme
que module la musique instrumentale; dans les autres la voix seulement regle la mesure du pas.

Ces dernieres ont une origine fort curieuse. 

Une jeune fille du bourg d'Anthela, la bell Eryphanis, aimait un chassenr nomme Menalque.
Elle n'avait pu toucher son coeur. Entrainee par sa passion, elle le suivait dans les bois et
sur les montagnes, en chantant a demi-voix des vers qu'elle avait composes et dans lesquels
elle se plaignait de l'indifference du beau chasseur. La malheureuse amante mourut enfin
de douleur et d'amour. Ses jeunes compagnes avaient retenu ses chansons si souvent repetees;
elles se plurent a les redire, et, tandis qu'elles chantaient, l'une d'elles, par une espece
de danse accompagnee de gestes, representait les courses d'Eryphanis suivant l'insensible
Menalque, la douleur de la jeune fille et sa mort prematuree. 

Cette danse vient de la Grece. Introduite a Byzance, elle parut si agrEable que des poemes doux
et champetres furent composes sur les malheurs d'Eryphanis et chantes par les voix harmonieuses
des choeurs de danseuses. Les costumes etaient recherches et etudies avec raffinement. Ils
se composaient en general d'une robe de couleur en etoffe legere, quelquefois meme transparente,
qui flottait et s'entr'ouvrait par instant sur l'eclatante nudite des femmes. Ces vetements
portaient des noms divers: lana pena (sorte de cachemire); krocota (tunique de couleur safran)
que Bacchus avait portee le premier; la krisopasos (robe enrichie de plaquettes d'or); la
phenicia (en pourpre tyrienne). Ces renseignements nous sont fournis par Julius Pollux,
sophiste et grammairien grec, auteur de l' Onomasticum , lexique en 10 livres. 

A Byzance, comme en Grece, comme a Rome, la danse suivit l'evolution dont nous avons plusieurs
fois deja indique la marche. Elle servit de pretexte aux debordements d'une foule qui n'avait
plus d'autres passions que les jeux ignobles du cirque ou le spectacle des vices de l'humanite.
C'est l'epoque ou Justinien s'eprend follement de la courtisane Theodora, qui dansait aux
applaudissements d'une populace en delire, et qui devint imperatrice d'Orient. 

M. Paul Gruyer nous la fait apparaitre sous son veritable jour; on se figure generalment qu'elle
executait des danses tragiques. Il n'en etait rien. 

"Le ballet byzantin, dit M. Gruyer, proceda directement de celui du Bas-Empire romain, avec
plus de faste encore, si c'est possible, avec la meme impudeur effrontee et le meme amour pour
les Leda et les Pasiphae. Theodora excellait, parait-il, dans ces sortes de roles et faisait
la joie des spectateurs qui se pamaient de rire des que la future imperatrice paraissait sur
la scene. Car sa figure n'avait rien de majestueux, au contraire; c'etait une comique, quelque
chose comme Judic ou Yvette Guilbert. Elle avait surtout, dit-on, une grimace irresistible,
mais elle se montrait dans une simplicite de costume evidemment exageree." CHAPITRE VII DANSES
GAULOISES ET DANSES DU MOYEN AGE 

Les danses usitees en Gaule avant l'invasion romaine, etaient religieuses ou guerrieres.

Les premieres avaient lieu surtout au moment de la cueillette du gui; les druides et druidesses
dirigeaient ces danses d'un caractere grave et primitif; souvent ils s'y melaient eux-memes.
Des fetes etaient egalement celebrees en l'honneur de Benelus, l'Apollon gaulois. 

Les danses guerrieres se rattachaient au culte d'Hesus, le Terrible dieu des Gaulois, qui
presidait aux combats, ainsi qu'aux chants des bardes. C'est ce dieu que les savants modernes
considerent comme un conquerant venu de l'Orient, et qui aurait introduit le druidisme dans
la Gaule. Les danses executees en son honneur ne se terminaient pas sans effusion de sang; elles
representaient des combats acharnes, ou les acteurs excites par degres, jusqu'a la fureur,
se faisaient d'horribles blessures. 

L'une des plus interessantes est la danse des glaices , commune a plusieurs peuples barbares.

Des epees nues et des glaives tranchants etaient fiches en terre. De jeunes danseurs sautaient
par dessus ces faisceaux avec une extraordinaire habilete. 

"Ils commencaient sur des glaives dans leur fourreau, plantes en rond sur trois rangs; ensuite
sur des epees nues, puis, tenant ces glaives a main tendue, ils les rapprochaient, les croisaient,
en tournant doucement en cercle et en formant une figure, nommee rose , dont la circonference
presentait alternativement les pointes et les poignees des epees. Les retirant et les elevant,
ils rompaient cette figure et formaient une autre rose quadrangulaire sur la tete de chacun
de leurs compagnons. Ils finissaient en frappant leurs glaives les uns contre les autres avec
beaucoup de force et en sautant en arriere avec une grande vitesse. Des chants, ou le son des
flutes, reglaient leurs mouvements. La mesure etait d'abord lente et grave, puis plus vive,
et elle parvenait en s'accelerant a la plus grande impetuosite (1) ." 

Des danses plus pacifique et plus curieuses avaient lieu au 

solstice d'ete. A cette epoque, on se reunissait soit sur les places publiques, soit dans les
champs; de grands feux etaient allumes, autour desquels hommes et femmes dansaient en chantant;
ils chantaient les actions des heros, la noble descendance de certaines familles, la gloire
des combattants morts a la guerre; ils celebraient aussi la pudeur des femmes, et le respect
qui devait entourer l'epouse vertueuse. 

Les Gaulois avaient sur ces sujets divers quantite de petits poemes accompagnes de danses.
Dans l'un d'entre eux, les jeunes filles et les jeunes gens sont separes en choeurs distincts.
Ceux-ci commencent alors a reveler les defauts des femmes, leur coquetterie, leurs caprices,
leurs mensonges et leur tyrannie; ils les montrent inactives, avides de plaisir, babillardes
et trompeuses, etc. Les jeunes filles, sur les conseils de leurs meres, repondent a ces reproches
en rappelant les vices des hommes, leur passion pour le jeu, les querelles, les festins, l'ivrognerie,
leurs mauvaises frequentations, etc. Dans d'autres poemes, les acteurs faisaient la critique
et la satire souvent tres mordante des diverses classes de la societe; ils representaient
les fourberies du marchand, la grossierete de l'artisan, la brutalite du marin, la mauvaise
foi du paysan, l'avarice de l'intendant, la vanite du conquerant, etc.; en sorte que ces chants
meles de danses nous apparissent comme une morale en action destinee a instruire la jeunesse,
et a la detourner des vices et des ridicules auxquels l'homme est expose. On y rendait un hommage
public a la vertu; les mauvaises actions y etaient blamees, les passions desordonnees succombaient
sous les satires acerbes, et sous les rires qu'elles soulevaient ou le degout qu'elles faisaient
naitre. 

La Gaule, conquise par Rome, accepta difficilement les nouvelles moeurs qu'elle y importait.
Nos peres preferaient aux pantomimes et aux bacchanales, deja en decadence du reste, leurs
fetes simples et champetres, dans lesquelles les jeunes gens s'exercaient a des jeux d'adresse
et cherchaient a developper leur vigueur et leur courage. 

Cependant, les grandes villes, ou le germe de la corruption avait deja penetre, accueillirent
favorablement les danses licencieuses de Rome, et leur donnerent dans les cirques une place
importante. A Divodure, a Bibracte, a Lugdune, a Tolosa, sous l'effort des empereurs romains,
ces exercices s'etaient meme developpes et perfectionnes. Apres l'aneantissement de Rome
par Totila, vers l'an 56 de notre ere, ces cites resterent le dernier refuge des danses romaines.

Que l'on songe maintenant aux moeurs essentiellement diverses des innombrables essaims
de ces barbares qui envahirent tour a tour la Gaule et l'Italie; que l'on pense a ces luttes de
castes et de religions, plus longues encore que celles d'une conquete; a l'esprit souvent
intransigeant de ces peuplades qui s'establissent dans un nouveau pays et cherchent a y faire
penetrer leur langue et leurs coutumes; et l'on comprendra que les souvenirs de la danse antique,
de la mimetique, des choeurs grecs et romains qui souvent atteignirent a la perfection artistique,
se soient effaces peu a peu sous l'effort des nouveaux conquerants. 

Cependant les Francs et les Goths se sont distingues par une culture intellectuelle plus avancee
que les autres barbares du Nord. Dans les empires qu'ils fonderent en Gaule, les arts eperdus
trouverent un asile. 

Ces peuples n'etaient point depourvus du genie de la civilisation. Plus eclaires que les Sueves,
les Alains et surtout les Vandales, ils laissaient aux nations soumises les jeux qui leur etaient
chers et se contentaient de se livrer aux leurs, qu'ils croyaient plus propres a entretenir
le courage de l'homme et les forces de son corps. Leurs ancetres avaient eu des danses guerrieres
auxquelles la pyrrhique grecque avait peut-etre servi de modele. Comme eux ils celebraient
des fetes solennelles en l'honneur de leurs dieux et de leurs heros. On y voyait egalement des
mimes representant des danses guerieres, et dansant au bruit de petites sonnettes d'airain.

Jusqu'a la mort de Clotaire, la danse fut entierement delaissee. Les fils de ce prince, moins
emportes par leur effervescence guerriere, s'essayerent a copier gauchement les manieres
de leurs sujets romains, et voulurent donner des fetes semblables a celles de l'antique Rome.
Voici a la suite de quels evenements le fils aine de Clotaire, Caribert, roi de Paris, prit un
gout tout particulier aux exercices de la choregraphie: 

Sa femme Inghoberghe, voyait avec douleur son cher epoux courir sans cesse les champs et les
bois et la delaisser pour se livrer entierement aux plaisirs de la chasse. Ses charmes naturels
me suffisant pas a retenir Caribert, elle pensa a donner des fetes oo des danses gracieuses
seraient accompagnees des hymnes et des melodies les plus agreables. Elle reussit malheureusement
au dela de ses desirs: parmi les danseuses que l'on avait choisies fort belles, 

deux soeurs, Markowefe et Meroflede, filles d'un lite du domaine royal, attirerent plus particulierement
l'attention du roi; il s'en eprit follement, et en tit fit ses concubines. Inghoberghe, jalouse,
fit venir un jour leur pere sous les fenetres du palais, et lui ordonna de carder de la laine;
puis elle appela Caribert, et lui montra cet artisan, dans le but de lui inspirer du mepris pour
les deux soeurs. Ce moyen ne fut pas plus heureux que le precedent; car le roi s'irrita et repudia
la malheurense Inghoberghe. Il epousa ensuite Meroflede. Pus tard, apres avoir epouse une
autre femme, Theodehilde, fille d'un berger, il offrit la couronne a Markowese, bien qu'elle
eut deja recu le voile de religieuse. Il fut excommunie pour bigamie. 

Cependant la Gaule devenue chretienne melait encore aux mysteres de cette religion le souvenir
vivace des coutumes druidiques ou des rites barbares; la superstition que tant de cultes divers
imposaient encore a ces peuples, contraignit les legislateurs chretiens a sanctifier une
foule d'usages; il eut ete dangereux de proceder a l'introduction definitive d'une religion
nouvelle; la temporisation s'imposait. C'est ainsi que les pretres encouragerent certaines
danses paiennes plus en harmonie avec l'esprit nouveau, comme celles par exemple qui se celebraient
aux premiers jours du printemps autour des lieux consacres par le souvenir de quelque divinite.

"Les nombreuses fetes que le culte chretien savait diversifier, les vieilles croyances revetues
de nouveaux symboles, reunissaient les paiens et les fideles. Ce fut presque sans interruption
que les fontaines miraculeuses, les arbres sacres, les grottes mysterieuses virent encore
les danses egayer leurs rives, leurs ombrages et leurs profondeurs. Ces danses que l'on nommait
baladoires , avaient acquis un nouveau degre d'interet depuis que la religion chretienne
s'etait etendue. A l'exemple des pretres et des levites, le sacerdoce de la nouvelle loi formait
des danses sacrees pour honorer les mysteres. 

"Lorsqu'apres les persecutions il etablit les rites du culte nouveau, on disposa les temples
de maniere a y introduire des danseurs, qui, par leurs evolutions, donnaient de la pompe et
de l'eclat aux ceremonies du culte. Ainsi, dans toutes les premieres eglises on etablit un
terrain eleve auquel on donna le nom de choeur. C'etait une espece de theatre separe de l'autel,
ou se placaient les danseurs, et, quoique l'usage auquel il etait destine soit depuis longtemps
aboli, cette partie de nos temples en a conserve le nom. 

"Alors chaque fete ent ses hymnes, son office et ses danses. Tous les fideles dansaient en l'honneur
de Dieu, et, si l'on en croit Scaliger, le doctes, les premiers eveques ne furent nommes proesules
que parce qu'ils "menaient" la danse dans les jours solennels." 

Cependant ces danses se ressentaient encore de leur caractere profane, et, bien que les pretres
se fussent efforce de les consacrer au service du culte, elles tendirent de plus en plus a leur
point de depart, et rapidement la dissolution et la debauche s'y glisserent, si bien que le
pape Zacharie dut, par un decret, abolir ces fetes indecentes, en 744. Les rois allerent plus
loin encore et qualifiant la danse d'oeuvre impie, sur les conseils des pretres intransigeants,
l'interdirent a l'avenir en tous lieux publics. 

Ces prohibitions subsisterent jusqu'au XVI e siecle. 

La reaction avait suivi son cours. Les conciles,les ordonnances des papes et des eveques se
succederent, toujours plus severes, anathematisant tous les danseurs. Cela n'empecha point
les venerables prelats, reunis en 1562, a Trente, dans le but d'affermir les fondements de
la religion catholique, de donner un festin somptueux, suivi de bal, ou le severe Philipe II,
les cardinaux et les eveques danserent fort galamment avec les dames allemandes, espagnoles
et italiennes invitees a cette fete. 

Cependant, malgre les prohibitions edictees par le pape Zacharie, on continuait en Espagne,
a danser dans les eglises, devant le Saint-Sacrement, et les eveques de Valence, de Seville
et de Tolede encourageaient ce mode de louer le Seigneur. 

Il ne faudrait pas croire que la tres catholique Espagne n'ait connu que des danses religieuses
d'un caractere grave et majestueux; on y jouait aussi dans les eglises et dans les couvents
des sortes d' entremets accompagnes de danses licencieuses et de couplets inconvenants.
Cela s'appelait farsas santas y piadosas , e'est-a-dire farces saintes et pieuses. 

Pour la Nativite, a la Fete-Dieu, pendant la Semaine Sainte, les 

eglises retentissaient de cantiques appeles villancicos. C'etaient quelquefois des poesies
tres legeres que les fideles chantaient en dansant. Danses populaires 

Il ne faudrait pas croire que les decrets et les ordonnances des rois, des papes et des eveques
aient eu pour resultat de bannir completement du sol de France, la gaiete et l'entrain des fetes
et des danses ou, pour un instant, s'envolent les soucis et les tourments de la vie. Ainsi poursuivie
et traquee, indignement chassee des manoirs et des chateaux, des eglises et des places publiques,
elle se refugia dans les villages, et, la, au contact des champs, et de la vertu un peu primitive
des serfs et des vilains, elle se refit une sorte de virginite. Ce n'etaient plus les brillantes
et luxueuses fetes d'autrefois, les orgies romaines, les ballets gallo-romains, ou sous
pretexte de louer Dieu, on se livrait aux pires licences des fetes grecques de la decadence;
mais, au contraire, des rondes ravissantes et simples, ou villageois et villageoises, se
tenant par la main, parcouraient au milieu des chansons et des eclats de rire, les champs, les
bois et les prairies semees de fleurs. Et pendant que les hauts barons et les nobles chevaliers
" menaient grande chere en beaux etats, se faisaient souvent rompre bras et jambes en champ
clos ", Jacques Bonhomme esquissant un pas de branle, disait dans un sourire narquois: "Ce
sont jeux de princes." 

Il avait raison, Jacques Bonhomme, de se rire des jeux grossiers de ses seigneurs et maitres,
et de tourner en rond a satiete avec les belles filles, de danser les menuets, les bourrees,
les branles et les farandoles jusqu'a perdre haleine. 

La danse preferee du paysan etait le branle, sorte de farandole ou les danseurs se tenaient
par la main en se donnant un mouvement continuel. 

Chaque province avait les siens. 

Il y en avait de gais, qui n'etaient veritablement que des danses de caractere, tels que le branle
des sabotiers , le branle des lavandieres , ou l'on se frappait dans les mains comme si on lavait
du 9 

linge, le branle des chevaux , celui des oies , dans lesquels les danseurs imitaient, par des
mouvements ou des poses grotesques, les sauts et les attitudes de ces animaux. Ces danses excitaient
la gaiete au plus haut degre; elles avaient lieu aux noces et dans les reunions ou regnaient
l'enjouement et la liberte. 

Celui des brandons remontait a une epoque tres reculee; c'etait une vieille danse gauloise,
executee generalement le premier dimanche de Careme, autour de feux de joie que l'on allumait
sur les places publiques. Dans certaines villes, elle avait subi une transformation. 

Les jeunes gens portaient des torches de sapin, ou des flambeaux de paille allumes, sous les
fenetres des plus jolies filles de la ville. On y dansait au son des instruments, et l'on proclamait
a haute voix les charmes de ces jeunes beautes, le nom de leurs amants, ou de ceux qu'on jugeait
dignes d'elles. Ces indiscretions, autorisees par l'usage, eurent souvent des suites diverses.
Elles servaient, il est vrai, de pretexte aux amants timides pour declarer leur amour; mais
aussi la malignite y trouvait une occasion favorable pour nuire a la reputation des belles.
Les rixes continuelles que faisaient naitre ces reunions nocturnes determinerent plus d'une
fois les magistrats ales defendre, et la Revolution les a fait totalement oublier. 

Citons encore quelques especes de branles: le branle a mener , ou chacun menait la danse a son
tour, puis allait se ranger a la suite des autres apres en avoir execute les diverses evolutions;
le rond de Rouchard ; la boulangere ; le branle de sortie , sorte de galop final; le branle aux
flambeaux , ou les danseurs tenaient un flambeau allume d'une main, et conduisaient leurs
dames de l'autre. DANSES D'UN CARACTERE RELIGIEUX OU SYMBOLIQUE Danse macabre 

Personne n'ignore que les Danses des morts , tres en vogue au moyen age, consisterent en immenses
tableaux ou peintures executes sur les murs des eglises, dans les charniers et cimetieres,
dans les couvents, sur les ponts, etc. Leur origine parait etre l'ancienne Chorea Machaboeorum
, ceremonie instituee par les ecclesiastiques, et dans laquelle des dignitaires de l'Eglise
ou meme du monde, conduisant ensemble la danse danso, en sortaient a tour de role dans le but
de montrer que chacun de nous, puissant ou humble, doit subir la mort. On avait conserve tres
certainement au moyen age le souvenir de cette danse; car nous pouvons lire dans un texte de
1453, la phrase suivante: 

" Quatuor simasias vini exhibitas illis qui Choream Machaboeorum fecerunt." 

Il est permis de supposer que les malheurs et le martyre des sept Machabees Eteazar et de leur
mere, avaient inspire l'idee de cette danse ou chacun des personnages disparaissait a son
tour; et que, plus tard, afin de rendre cette idee plus frappante, on avait imagine de faire
conduire la danse par un squelette humain representant la mort. 

"Qui peut douter, dit Peignot dans ses Opuscules , qu'on ne se soit propose, dans ces representations,
toutes grotesques qu'elles sont, de rappeler aux hommes la fragilite de la vie, l'indispensable
necessite de mourir, l'incertitude de l'heure fatale, el l'inflexibilite de la mort qui ne
respecte ni age, ni sexe, ni condition." 

La mort entraine dans l'abime tous ceux qu'elle effleure de ses doigts decharnes; c'est le
Pape, l'Empereur, le Roi, les puissants de ce monde qu'elle guette et qu'elle surprend sur
leurs trones, brisant comme un hochet le sceptre qu'ils tiennent en leur main; c'est aussi
le pauvre, l'humble qu'elle fauche avec sa souffrance, et qui disparait a regret lui aussi,
parce qu'a force de souffrir, il avait fini par aimer sa misere; c'est le vieillard, tremblant
a son approche, qu'elle enleve brutalement comme si elle l'avait oublie; c'est la femme qu'elle
entraine avec sa beaute et ses illusions; c'est l'enfant qu'elle emporte, sans souci de la
douleur d'une mere. 

A quelle epoque aurait ete execute le premier tableau representant cette danse? Un savant
archeologue, M. l'abbe Valentin Dufour etablit qu'il remonte a 1424, et fut peint sur les murs
du Charnier des Innocents a Paris. On lit, en effet, dans le Journal d'un Bourgeois de Paris
sous Charles VI et Charles VII , les lignes suivantes: 

" Item, l'an mil quatre cents vingt-cinq fut faite la Dance macabre aux Innocents, et fut commencee
environ le moys d'aoust et achevee au caresme ensuivant ." 

Le meme auteur dit encore qu'en 1429, un fameux predicateur, nomme frere Richard, prechait
sur un echafaud haut d'environ une toise et demie. " Il avait le dos tourne vers les Charniers
des Innocents, encontre la Charonnerie, a l'endroit de la Dance macabre . 

" Le Journal du regne de Charles VI , ecrit M. l'abbe Valentin Dufour, nous a donne la date exacte
de son apparition sous les Charniers (1424). Avant cette epoque, on ne rencontre aucune composition
qui ait pu lui servir de modele; apres, au contraire, on la trouve souvent imitee: c'est done
une production essentiellement propre au XV e siecle." 

Dulaure, auteur de l' Histoire de Paris , possedait un document relatif au ballet des morts,
et ou figuraient deux pieces distinctes: la Danse Macabre et la Danse des Femmes: 

Dans la premiere piece, un ange ouvrait la scene, et, en vers latins, exposait des peintures
qui excluaient, disait-il, le luxe, la pompe et les vanites de ce monde; puis suivait le prologue
dont voici la premiere strophe: 

Creature raisonnable Qui desire vie eternelle, Tu as ici doctrine notable Pour bien finir
vie mortelle, La danse macabre s'appelle, Que chacun a danser aprent. A l'homme et femme est
naturelle Mort n'epargne petit ne grant. 

Les cardinaux, les princes, les eveques, appeles par la Mort, se plaignent amerement du coup
qui va les frapper, et regrettent les jouissances de ce monde. 

La Mort, s'adressant a un abbe, lui dit: 

Abbe, venez tost. Vous fuyez? N'ayez pas la chere esbahie; Il convient que la mort suyez: Combien
que moult l'avez haye. Commandez a Dieu l'Abbaye, Que gros et gras vous a nourry. Tost pourriez
a peu d'aye Le plus gras est premier pourry. 

L'abbe se resigne; mais le chanoine, auquel la Mort adresse une pareille apostrophe, regrette
ses prebendes, son surplis blanc et son amusse grise. Le moine vient a son tour, et dit qu'il
renonce avec peine a son cloitre. Il avoue avoir commis "maint vice" dont il n'a pas encore fait
penitence. L'amoureux, l'avocat, le medecin, le menetrier, le cure, paraissent aussi l'un
apres l'autre. La Mort reproche au cure d'avoir mange les vivants et les morts, et lui annonce
qu'a son tour il sera mange par les vers: 

Le vif et mort souliez manger, Mais vous serez aux vers donne. 

Le laboureur, le clerc, l'enfant, le docteur, etc., paraissent sur la scene; aucun n'echappe
au coup fatal, et la piece se termine par une moralite. 

Dans la Dause des Femmes, la Mort se montre d'abord a la reine, qui parait fort etonnee de sa visite,
puis a la duchesse qui dit: 

Je n'ai pas encore trente ans, Helas ! a heure qui commence A savoir que c'est da bon temps, La
mort vient tollir ma plaisance. J'ay des amys, argent, chevaux, Solas, esbats, gens a devis,
etc. 

La regente exprime ainsi ses regrets de quitter les plaisirs de ce monde: 

Quand me souviens des tambourins, Nopces, festes, harpes, trompettes, Menestriers, doulcines,
clarins, Et des grandes cheres que j'ai faites etc. 

La femme de l'ecuyer, voyant la mort approcher, se lamente en disant qu'elle avait achete a
la foire du Lendit, du drap pour le faire teindre en ecarlate; que, de plus, elle devait avoir
une robe verte pour les premiers jours du mois de mai. La Mort dit a la bourgeoise que ni ses "beaux
gorgias empeses", ni sa large ceinture ne pourront arreter ses coups. La marchande, la veuve,
la nouvelle epouse, la femme "mignotte" qui dort jusqu'au diner, la fille, la femme theologienne
, bissensut avec regret le meme sort. La femme de village, seule, quitte sans se plain dre une
vie qu'elle a passee dans les privations et les malheurs. La garde des femmes en couches, la
religieuse, la sorciere apparaiss ent aussi sur la scene. 

La danse macabre et ceile de la femme sont representees toutes deux au-dessus des arcades qui
composent la nef de la chapelle de Kermaria-an-Isquit (Cotes-du-Nord). Les peintures datent
de 1450. Des inscriptions placees en dessous des vingt-trois personnages representant les
vivants, reproduisent a peu pres les reponses et les apostrophes de ces personnages au Mort,
telles qu'on les trouve dans les huitaines de la Danse des Innocents. Quelques-unes seulement
restent lisibles aujourd'hui; le temps a efface les autres.-Nous donnons ici la transcription
de ces textes anciens. LE CARDINAL 

J'ay bien cause de m'esbahyr, Quant je me voy de si pres pris; La Mort m'est venue envayr, Plus
ne vestiray vert ne gris. Chapeau rouge ne chappe de pris Me fault laisser a grant destresce;
Je ne l'avoye pas apris: Toute joye fine en tristesce. LE MORT 

Venes, noble Roy couronne, Renomme de force et prouesce; Jadis fustes environne De grans pompes,
de grant noblesce; Mais maintenant toute haultesce Laisseres; vous n'etes pas seul. Poy aures
de vostre richesce: Le plus riche n'a que ung linseul. LE ROY 

Je n'ay point apris a dancer A danse et note si sauvage; Hellas! on peut voyer et panser Que vault
orgueil, force, lignage. Mort destruit tout, c'est son usage. Ausci tost le grant que le mandre;
Qui mains se prise plus est sage: A la fin fault devenir cendre. LE MORT 

Patriarche pour basse chere Vous ne poves estre quitte. Vostre double croix qu'aves chere
Ung aultre aura; c'est equitte. Ne panses plus en dignitte, Je ne seres Pappe de Romme; Pour
rendre compte estes cite; Folle esperance dechoit l'omme. LE PATRIARCHE 

Bien perchoy que mondains honneurs Moult decheit, pour dire le voyr; Mes joyes tournent en
douleurs Et que vault tant de honneur avoir? Trop hault monter n'est pas savoir: Haulx estas
gattent gens sans numbre; Mes pou le veulent parcevoir: A hault monter le faitz encombre. LE
MORT 

C'est de mon droit que vous mainne A la danse, gent Connestable; Les plus fors, comme Charlemainne,
Mort prant: c'est chose veritable. Rien n'y vault chere espuentable, Ne forte armure, en cest
asaut. D'un coup, j'abas le plus estable: Rien n'est d'armez quant mort asault. 

Ce sont les seules inscriptions que l'on puisse dechiffrer. Mais elles suffisent certainement
a donner une idee de ces versets qui accompagnaient les danses macabres, peignent tour a tour
le desespoir ou la resignation de ceux que la Mort enleve a ce monde. 

L'Allemagne, la Suisse et l'Angleerre ont copie les danses des morts peintes en France, et
surtout la plus ancienne, celle du Charnier des Innocents. Celles de Nuremberg en Allemagne
et de Lucerne en Suisse sont les plus celebres; cette derniere est encore tres apparente; elle
a ete peinte par Meglinger, au XVI e siecle, sous les combles de la toiture du Sprenerbrucke
, pont en bois sur la Reuss; elle compte trente-six tableaux. 

On s'est souvent demande si les personnages de ces scenes macabres etaient des etres vivants
ou seulement des personnages peints "J'incline, dit Dulaure vers cette derniere opinion.
L'ange, dans le manuscrit que je possede, ouvre la scene par ce vers latin: 

Hoec pictura decus, pompam luxumque relegat . 

M. Paul Gruyer est d'un avis tout different, lorsqu'il fait le recit si image et si colore du
ballet des morts: 

"Imaginez des arcades basses de boisoude pierre ou sont des piles d'ossements rengees comme
des cotrets; au milieu, un carre de plein air, plante de croix ou sont les fosses communes. C'est
un charnier. En temps ordinaire, des marchands de toute sorte etendent leurs etalages sous
ces arcades; on y amene jouer les enfants. Mais aujourd'hui, jour de fete, la ville endimanchee
se bouscule dans le milieu du charnier, tandis qu'on a fait evacuer les arcades ou sera represente
le Ballet des Morts, que l'on voit danser avec un plaisir toujours nouveau. Chacun grignote
ses provisions en attendant l'heure; on a pris les enfants sur les bras pour qu'ils ne soient
pas ecrases et qu'ils voient mieux; il y a du monde aux fenetres de toutes les maisons qui ont
la chance d'avoir vue sur le charnier La fete se prepare dans la chapelle. 

"Rataplan, plan! Un acteur deguise en mi-cadavre, mi-squelette, apparait en tapant deux
tambours plats qui lui sont accroches sur le ventre; un autre le suit, qui tourne de la vielle,
puis un autre sonnant de la trompette, puis tout un orchestre verdatre et decharne, soufflant
de la flute et du hautbois pincant de la guitare, raclant du violon, battant des cymbales; chaque
musicien va s'accoter a un pilier. Le public ne se sent pas d'aise et le ballet commence. 

"Voici d'abord nos Premiers Parents, vetus de feuilles de figuier et tenant a la main la pomme
falale; ils pleurent amerement et se desolent. Un ange, avec une epee garnie d'eloupe allumee,
qui est le glaive flamboyant de la Genese, est devant eux. Maintenant, c'est la Mort, montee
sur une rosse etique, un grand rasoir au poing pour couper les gorges; et derriere elle commence
le defile dansant des morts entrainant les vivants. L'Homme Noir ouvre la marche en soufflant
dans son cor, et c'est, e sa vue, une grande hilarite et des quolibets sans fin sur la couleur
de sa peau. Un cadavre le suit en sautillaut; il donne la main a un homme qu'a son diademe, a son
long manteau brode d'or, on reconnait pour un empereur. L'Empereur donne l'autre main a un
second cadavre qui, tout en sautillant aussi, tire le Page, la tiare en tete, puis c'est un Cardinal,
puis un troisieme cadavre, puis un Roi, et puis un cadavre alternant toujours avec un vivant,
des Ducs, des Duchesses, des Comtes, des Comtesses, des Chanoines, des Cures, des Chevaliers,
des Marchands, des Courtisanes, des Bourgeois, des Fous de cour, Cupidon, des Artisans, des
Gueux, toute l'echelle sociale jusqu'a l'Heretique et au Juif. La file fait maintenant le
tour des arcades et se referme; la musique resonne, le public bat des mains et la ronde s'ebranle.
La voila qui s'accelere peu a peu; les cadavres tirent les vivants, qui semblent resister,
et le bastringue fait un bruit d'enfer. Ca tourne, tourne, tourne, et ca se met a chanter, a hurler;
vite, plus vite, toujours plus vile! La Mort galope en tete sur sa haridelle; on n'apercoit
plus qu'un tourbillon ou chacun se distingue a peine a ses insignes, jusqu'a ce que s'ouvre
une grade trappe, symbole du tombeau, ou chaque personnage fait successivement la culbute;
a chaque tour il en tombe un, jusqu'a ce que tous y aient disparu au milieu des plaisanteries
et des cires du public. Mais, comme la Mort jouit de son triomphe, l'Ange du Seigneur apparait
soudain, la desarconne et la terrasse. C'est la fin, l'apotheose." Ballet ambulatoire de
la Fete-Dieu, a Aix-en-Provence. 

Parmi les fetes restees celebres dans les annales du moyen age, l'une d'elles se faisait remarquer
par le luxe deploye, par le grand nombre des acteurs et des ligurants, et aussi par la folle gaiete
qu'elle ne manquait point de faire nailtre: nous voulons parler du Ballet ambulatoire de la
Fete-Dieu , du a l'initiative de Rene d'Anjou, comte de Provence, et qu'il institua dans sa
bonne ville d'Aix. 

Il se composait de nombreuses sceenes allegoriques tirees de I'Historie mythologique et
de l'Histoire sainte, ou meme d'evenements plus recents et qui avaient pris le nom d' entremets
. Ce mot que nous traduisons aujord'hui par intermedes, designait la representation d'une
sorte de spectacle mimique, avec des machines et decorations. Ces diverlissements avaient
recu le nom d' entremets parce qu'ils avaient ete imagines pour occuper agreablement les convives
d'un grand festin pendant l'intervalle des services. 

Soixante mille etrangers arrivaient de toutes les parties de la Provence pour assister aux
divers jeux, ballots, danses, entremets, ainsi qu'aux bouffonneries des histrions et des
mimes. On a souvent, depuis, reproche au roi Rene d'avoir mele aux mysteres los plus sacres
de l'Eglise, aux choses les plus saintes, des parades sans gout et sans decence dont le sujot
etail tire des evenements les plus ridicules de la fable. 

Ces reproches ne sont certainement pas fendes; les bouffonneries et les jeux profanes se celebraient
avant les mysteres religieux et n'avaient pour but que le divertissement des habitants d'Aix
et de ses nombreux visiteurs. 

Afin de permettre au lecteur de se faire une idee exacte du ballet de la Fete-Dieu, nous empruntons
a M. Castil-Blaze la curieuse description qu'il en fait: 

"La Renommee a cheval, eyant des ailes a la tete et sur le dos, ouvre la marche et fait sonner la
trompette. Une troupe de chevalies armes de lances la suit, tambours battants, enseignes
deployees. Le duc et la duchesse d'Urbin, montes sur des anes, viennent apries. Saturne et
Cybele, Mars et Minerve, Neptuen et Amphitrite, Pau et Syrinx, Bacchus et Erigone, Pluton
et Proserpine et beaucoup d'autres divintes dont l'enumeration serait trop longue, chevauchent
apres le duc et la duchesse d'Urbin; les faunes, les dryades, les tritons, les suivantsz de
Diane, densant an son des tamournis, de sfites et des crotales, precedent le char de l'Olympe,
ou l'on voit Jupiter, Junon, Venus, l'Amour, les Ris, les Jeux et les Plaisirs. Les trois Parques
ferment la marche. Parmi toutes ces puissances mythologiques, on remarque: les groupes d'actenurs
qui, le lendemain, doivent jouer des scenes episodiques dens les rues telles que: Lei Rascasseto,
Lou gue dou Cat, Lei Tirassoun , les grands danseurs, les petits danseurs, les batonniers et
les troupes reglees qu el aville d'Aix avait en disponibilite. 

"Les Juifs dansant autour du Veau d'or, la reine de Saba suivie de ses dames d'atours, les Mages
precedes par la belle etoile, que l'on porte au haut d'une perche, le massacre des Innocents,
represente par des enfants qui tombent aux pieds d'Herode et se trainent 

dans le ruisseau lorsque ce roi fait tirer un coup de fusil par un de ses grenadiers, forment
les sujets de plusieurs entrements. Viennent ensuite les Apotres, qui aident Jesus-Christ
a porter sa croix, tandis que saint Simeon, en mitre et en chape, tenant un panier d'oeufs a la
main, donne des benedictions. Saint Luc est coiffe d'une tetiere de boeufavec de belles cornes.
Un saint Christophe gigantesque marche avec les rascasseto ; ceux-ci, peignant et grattant
un des leurs, representent les lepreux. Les danseurs, grands et petits, en costume bizarre,
des batonniers executant des pas d'armes, termineraient cesjuex d'une maniere galante et
chevaleresque, si la Mort ne les suivait pas. Armee de sa faux, elle chasse tout devant elle
et son aspect affreux inspire des pensees philosophiques aux amateurs que les compositions
drolatiques du bon Rene avaient pu divertir. 

"Le Prince d'Amour, ses mignons, ses danseurs, ses chevaliers, ses porte-enseignes, le Roi
de la Bazoche et sa cour, l'Abbe de la Ville, chef des artisans, assistaient a cette procession
avec leur suite nombreuse, leur musique, leurs artistes et leurs batonniers. Leur costume
etait une imitation de celui du xv e siecle. De grandes corbeilles de fleurs etaient portees
par les valets du Prince d'Amour, qui distribuait des bouquets aux dames 

" Les depenses particulieres des grands dignitaires de cette fete s'eelvaient a des sommes
considerables pour l'epoque, et plus d'un Prince d'Amour refusait le couteux honneur de sa
principaute. Les frais generaux se payaient avec les revenus que le roi Reneavait destines
a cet objet; mais ces rentes n'existant plus depuis la Revolution, on a cesse d'executer les
volontes du fondateur. Cependant, une representation de ces jeux, institues a Aix en 1462,
y fut encore donnee en 1805 en l'honneur de la soeur de Napoleon I er , Pauline, alors princesse
Borghese." 

Le ballet de la Fete-Dieu, ainsi que la musique qui l'accompagnait. est. du, parait-il, a son
fondateur le roi Rene. 

Castil-Blaze qui dit de lui: "Il perdit beaucoup de batailles, il est vrai; mais aucun general
ne sut mieux organiser une promenade religieuse," cite a l'appui de cett opinion quelques
versets d'une ballade fort repandue dans le Midi, et dans laquelle semble apparaitre le veritable
caractere du bon roi: 

Mais le clairon se fait entendre; Tous se preparent aux combats. Au champ d'honneur on va se
rendre, Rene harangue ses soldats; "Enfants cheris de la victoire, "Fiers soutiens de la nation,
"Souvenez-vous de votre gloire; "Marchons, amis, a la procession." 

Cependant, nul mieux que le grand poete Mistral, n'a su animer cette fete originale, et lui
restituer sa gaite, son entrain, et ce tourbillon de joie meridonale qui voltige a travers
les cerveaux, auquel nul ne resiste, qui s'empare de tous et contraint a danser, a chanter avec
les autres et comme les autres. 

Le passage de Calendal dans lequel le poete provencal nous fait assister aux farandoles interminables,
aux defiles burlesques, aux folles equipees nocturnes qui suivent la fete, est remarquable
par la vivacite du recit. Nous avons pense qu'il pouvait donner au lecteur l'impression exacte
de ces scenes, qu'il serait pour lui comme une vivante peinture de ces processions de la Fete-Dieu,
et nous l'avons reproduit dans sa traduction francaise. 

"Enfin la veille du samedi, car il y a trois actes au mystere, en grande pompe devant l'Hotel
municipal, devant les membres du Consulat, devant le Parlement en corps, on proclama les dignitaires
(Abbe de la Jeunesse et Prince d'Amour). 

"Le lendemain grandes aubades cent galoubets joyeux, cent joyeux tambourins, par un trepignement
qui n'a pas son egal, mettent les rues en fetes; la farandole avant-courriere, prelude au train
des jeux, grands et petits 

"Nous y sommes. Les belles, des fenetres battent des mains a la parade: l'Abadie, la Basoche,
avec leurs Batonniers que l'on admire, armes de lances, par les rues se deploient. C'est la
Passade, Lan tan lire! qui mene son pas d'armes E tiro l'Abadie! Chevaleresquement, quatre
par quatre, ils simulent un combat; comme tambour de guerre, le bachas (1) ronfle; de leur aile
les souvenances nationales caressent doucement balcons et belvederes. 

"L'ombre nocturne tombe cependant, et malfaiteurs de quitter leurs repaires; mais pendant
qu'elle dort, cinquante chevaliers gardent la ville d'escalade; le guet trotte sur les paves
du milieu d'un long defile de torches qui va du Paganisme eclairer la folie. Dans les deux lignes
flamboyantes voici d'abord la Renommee sonnant de la trompette et galopant sur un cheval bai;
un peu apres, ainsi advienne a tont felon! suivent deuxaanes qui sur le bat, ne vous deplaise,
cahotent la duchesse et le duc d'Urbin -Tous les dieux, toutes les deesses, qui sur I'Olympe
et dans les nues ont jadis savoure l'encens et le nectar, de leur histoire fabuleuse descendent
les nebuleux sommets, et, procession prestigieuse, on dirait que des yeux ils recherchent
leurs autels. 

"Aux Rascassettes , immondes gens qui s'epluchent entre eux et au vieux monde qu'il trouve
prosterne sous le Veau d'Or, Moise montre la loi! Gare! Pluton et Proserpine, sombre couple,
dieux ravisseurs; la Reine des Enfers pale et brune, a la main porte une torche de resine Mercure,
patron des parleurs, des negociants et des larrons, fringant, conduit les ames en Enfer. Les
diablotius houspillent la pauvre ame (l'Armeto); comme la feuille au coup de vent, elle frissonne
puis elle prend son vol sauvee par la Croix et par son Ange 

"Ivre d'apre vengeance, Herodiade, la grande prostituee, convoite, en souriant au tyran
Antipas, la tete de saint Jean-Baptiste! Hideux a voir, douze grands diables, la griffe levee
sur leur proie, assiegent pas a pas et le roi et le crime. 

"Mais le beau, vertu de Dieu! C'est Amphitrite avec Neptune, avec les dieux des monts, des vallons
et des bois, les Faunes et les Dryades en liesse, Pan poursuivant les Nymphes, sur la tonne Bacchus
triomphant, Diane la blanche et Apollon le blond -Puis se pavane voluptueuse la reine de Saba

"Mais le dimanche est le couronnement. Dans l'ombre et les ruelles, se sont evanouis les faux
dieux; au soleil resplendit la loi de verite et tel qu'un fleuve au large cours, ou la terre se
mire, du regne evangelique se deroule le tableau. 

"Un devant l'autre, les rois mages pompeux et muets comme des statues, vont errant par la ville,
en quete de l'agneau, et ils suivent la Belle-Etoile. 

"Le rire dechire les rates, quand leurs pages qui portent des corbeilles, en guise de salut
leur miment des tordions 10 

"Ils passent. L'execrable Herode ensanglante et desole le lieu natal du Christ. 

"Par terre les Tirassouns enjuponnes de toile ecrue et se trainant nu-jambes comme un tas de
lezards gris, montrant des Innocents la moisson lamentable. 

"Parlerai-je des douze apotres qui s'acheminent cote a cote avec leur Maitre? Parlerai-je
de saint Christophe, grande figure de l'humble peuple qui porte en lui le monde et son Messie
en deuil? 

"Place a Madame de Limagne! Car elle donne des chataignes aux chevaux Frus (1) . 

" E danso o gus! E danso o gus! en cavalcade tournoyante; comme coqs amoureux et coquetant de
l'aile, au son des claires cymbalettes et du tambourin qui dit: les Gueux n'en veulent plus!

"Le Mort fanchant la Farandole, le mort hideux squelette, hurle: Hoou! Hoou! Alors se developpent
en lente procession, les Iongues rangees de Vierges, les Penitents drapes de toile et en robes
de pourpre, le Parlement illustre et vingt congregations. Quatre heures d'horloge durant,
les confreries, leurs prieurs, leurs anciens confreres de metiers avec leur gonfalons alors
defilent, de riches draperies les rues sont tapissees: et au travers des tentes, et puis des
jeunes filles et des roses en masse " 

La chronique nous a conserve le recit de quelques antres ballets danses au moyen age. Celui
des Vierges sages et des Vierges folles presente le plus d'originalite. Brantome rapporte
qu'il fut offert, apres souper, par Elisabeth, reine d'Angleterre au grand prieur de France
et au connetable de Montmorency. C'etait une allegorie dont le sujet etait tire de l'Evangile;
elle etait dansee par les dames de la cour, portant les unes des lampes allumees et pleines d'huile,
les autres des lampes vides. Les Francais furent, parait-il, invites a se meler au ballet;
la reine elle-meme y prit part, et dansa avec une grace charmante. La Fete des Fous 

Les excommunications et les anathemes lances par l'Eglise contre ceux qui dansaient en public,
avaient eu leur raison d'exister, comme nous l'avons vu. Ils tendaient a reprimer la debauche
effrenee qui s'etait glissee si rapidement dans les divertissements, les fetes et les bals;
rien n'eut ete plus legitime, si, a cette epoque meme et jusqu'au xv e siecle, le clerge de Paris
n'avait donne l'exemple le plus deplorable d'un libertinage ehonte, au cours de la ceremonie
celebre connue sous le nom de Fete des Fous . 

Elle avait lieu a Notre-Dame; elle commencait par la Fete des Sour-Diacres , appelee par derision
et a juste titre la Fete des Diacres saouls; il etait en effet de coutume que ces ecclesiastiques
fussent dans un etat d'ebriete voisin de la demence. Cette beuverie avait lieu le 26 decembre;
on y elisait un eveque des fous, que l'on benissait avec accompagnement de chants libidineux
et de danses, ue des pretres et des femmes demi-nues s'enlacaient en couples folatres. 

Le clerge s'avancait processionnellement vers le nouvel elu, qui, du siege episcopal, donnait
avec une feinte gravite sa benediction aux assistants. Les danses, les cris de joie, les orgies
reprenaient alors et duraient jusqu'a une heure avancee de la nuit. 

La seconde fete, celle qui s'appelait plus specialement Fete des Fous , commencait le 1 er janvier
et se continuait jusqu'au 6. Le spectacle offert alors dans la nef de Notre-Dame etait plus
indecent encore: 

Le clerge se rendait en procession chez l'eveque des fous, qu'il amenait solennellement a
l'Eglise; son entree y etait accueillie par le son des cloches, les cris et les chants de la foule,
les danses les plus libres. 

"Arrive dans le choeur, l'elu se placait sur le siege episcopal. Alors commencait la grand'messe,
au cours de laquelle avaient lieu les actions les plus extravagantes, les scenes les moins
religieuses qu'on puisse imaginer! Les ecclesiastiques figuraient sous divers costumes,
les uns vetus en habits de baladins, en peplums de danseurs grecs ou romains, les autres en habits
de femme. Leur visage etait barbouille de suie ou couvert de masques hideux et barbus, masques
qui ont fait donnera cette fete, ou a des fetes pareilles, le nom de Barbatoires . Puis, au milieu
du choeur, ils se livraient a leurs ebats. Les uns dansaient, sautaient, au son d'une musique
infernale; d'autres, pendant la celebration de la messe, venaient sur l'autel meme jouer
aux des, jen alors severement prohibe, y buvaient, y mangeaient de la soupe, des boudins, des
saucisses, les offraient au pretre celebrant, sans les lui donner, faisaient bruler dans
un encensoir de vieux souliers et le forcaient a en respirer la desagreable fumee. Apres cette
messe, les folies reprenaient de plus belle, les danseurs ayant demande a de nombreuses libations
la force de continuer leurs exercices." 

Presque toutes les cathedrales et collegiales de France avaient imite cet exemple donne par
Notre-Dame. Du 1 er au 6 janvier, le temple du Seigneur retentissait de cris profanes et des
chants souvent ignobles proferes par les pretres eux-memes. 

On serait tente de douter du caractere licencieux de ces fetes du moyen age, si des auteurs scrupuleux
et dignes de foi n'apportaient a ce sujet des temoignages certains et irrefutables. Dulaure,
dont la competence et l'impartialite font autorite en la matiere, s'exprime en ces termes
au sujet de la mere Sotte , un des personnages de ces joyeusetes: 

"J'ai vu, chez le savant antiquaire abbe de Tersan, le collier et la ceinture du personnage
comique appele la mere Sotte . Ce collier et cette ceinture etaient composes de plaques de bois,
liees entre elles par des chainons de metal. Sur chaque plaque etaient sculptes en bas-relief
des scenes toutes pareilles, tres variees et ou figuraient toujours des moines et des religieuses."

Le caractere de ces bas-reliefs determina, parait-il, le savant abbe a se defaire de ces precieux
objets. Ballet ambulatoire en l'honneur d'Ignace de Loyola 

Ce ballet fut bien une des fetes les plus curieuses du moyen age; il offrait le melange le plus
bizarre, du sacre et du profane. 

Il fut donne le 13 janvier 1610, a Notre-Dame-de-Lorette, a l'occasion de la beatification
d'lgnace de Loyola. 

"Apres l'office solennel du matin et du soir, sur les quatre heures apres midi, deux cents arquebusiers
se rendirent a la porte de Notre-Dame-de-Lortte, ou ils trouverent une machine de bois d'une
grandeur enorme, qui representait le cheval de Troie. 

"Ce cheval commenca a se mouvoir par des ressorts secrets, tandis qu'autour de lui se representaient
en ballet les principaux evenements de la fameuse guerre dont il etait le symbole. Les representations
durerent deux heures; apres quoi on arriva a la place Saint-Roch ou etait la maison professe
des Jesuites. Une partie de cette place representait la ville de Troie, avec ses tours et ses
murailles. Aux approches du cheval, une de ces dernieres tomba; les soldats grecs sortirent
de cette machine, puis les Troyens de leur ville, armes et couverts de feux d'artifice, avec
lesquels ils se livrerent a un combat merveilleux. Le cheval jetait des feux contre la ville,
et reciproquement; l'un des plus beaux spectacles fut la decharge de dix-huit arbres couverts
de semblables feux. 

"Le lendemain, apres le diner, parurent sur mer, au quartier de Pampuglia, quatre brigantins
richement pares et dores avec quantite de banderolles et de grands choeurs de musique. Quatre
ambassadeurs, au nom des quatre parties du monde, ayant appris la beatification d'lgnace
de Loyola, pour reconnaitre les bienfaits que toutes les parties du monde avaient recues de
lui, venaient lui rendre hommage et lui offrir des presents, avec les respects des royaumes
et des provinces de chacune de ces parties. Toutes les galeres et les vaisseaux du port saluerent
ces brigantins. Etant arrives a la place de la Marine, les ambassadeurs descendirent et monterent
en meme temps sur des chars superbement ornes. Accompagnes de trois cents cavaliers, ils s'avancerent
vers le college, precedes de plusieurs trompettes. Apres quoi, les peuples des diverses nations,
vetus a la maniere de leur pays, firent un ballet tres agreable, composant quatre troupes ou
quadrilles pour les quatre parties du monde. Les royaumes et les provinces, representes par
autant de genies, marchaient avec les nations et les peuples differents devant les ambassadeurs
de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amerique, dont chacune etait escortee de soixante-dix
cavaliers. La troupe de l'Amerique etait la premiere. Entre ces danses, il y en avait une plaisante
de jeunes enfants deguises en singes, en guenons et en perroquels. Devant le char etaient douze
nains montes sur des haquenees. Ce char etraine par un dragon. La diversite et la richesse des
habits ne faisaient pas le moindre ornement du ballet, quelquesuns ayant plus de deux cent
mille ecus de pierreries." ( P. Menestrier .) 

C'etait devenu une coutume dans certaines contrees de la France, de danser sur le rythme des
chants d'eglise et des hymnes sacrees. On pourrait rencontrer encore aujourd'hui dans le
Limousin, des vieillards auxquels leurs ancetres ont conte qu'ils avaient danse le "Gloria
Patri" dans l'Eglise Saint-Leonard, de Limoges, a l'occasion de la fete de saint Martial.
A la fin de chaque psaume, on substituait a la formule ordinaire les deux vers suivants: 

Sent Martial pregas per nous (1) Et nous espingaren per vous. CHAPITRE VIII LA DANSE SOUS LA
RENAISSANCE 

La Renaissance italienne, qui produisit de si illustres chefsd'oeuvre et enrichit les arts
des magnifiques productions que l'on sait, eut une influence tout particulierement favorable
a la danse. 

C'est a cette epoque, en effet, que se rattache la creation des grands ballets modernes, ou
l'imagination des artistes s'est donnee libre carriere. 

L'homme qui parait avoir le plus contribue a remettre en honneur les ceremonies antiques est
le gentilhomme lombard Bergonzo di Botta. 

Son oeuvre la plus remarquable est l'organisation d'une fete donnee a Tortone pour celebrer
le mariage de Galeazzo, duc de Milan et d'Isabelle d'Aragon. Un grand ballet dont le sujet etait
la conquete de la Toison d'Or suivit le festin auquel Bergonzo avait convoque toute la noblesse
italienne. 

"Dans un magnifique salon entoure d'une galerie ou etaient distribues plusieurs joueurs
de divers intruments, on avait dresse une table tout a fait vide. Au moment ou le duc et la duchesse
parurent, on vit Jason et les Argonautes s'avancer fierement sur une symphonie guerriere.
Ils portaient la fameuse Toison d'Or dont ils couvrirent la table, apres avoir danse une entree
noble qui exprimait leur admiration a la vue d'une princesse si belle et d'un prince si digne
de la posseder. 

"Puis ce fut Mercure qui chanta une cantilene dans laquelle il racontait qu'il venait de voler
a Apollon, gardant les troupeaux d'Admete, un veau gras qu'il apportait sur un plat et dont
il faisait hommage aux nouveaux maries. pendant qu'il le depose sur la table, trois quadrilles
qui le suivent executent une entree. Ensuite c'est Diane apportant sur un brancard d'or Acteon
change en cerf, puis Orphee, lequel pleurait sur le mont Apennin la mort d'Eurydice; mais ayant
appris ce beau mariage, pour la premiere fois, il a seche ses larmes et est, venu. Ensuite c'est
Atalante et Thesee executant une chasse mimee, se terminant par la mort du sanglier qu'avec
leur suite ils deposent sur la table. Le reste des plats fut apporte par des nymphes vetues d'une
gaze legere et conduites par Hebe; Vertumue et Pomone apporterent les fruits, un ballet des
Dieux de la mer et des Fleuves d'Italie apporta les poissons. Enfin s'avancerent Semiramis,
Helene, Medee, Cleopatre qui dauserent les danses lascives et chanterent les egarements
de la passion; mais la Foi conjugale les fit chasser par une troupe de jeunes Amours qui les poursuivirent
avec les flambeaux de l'Hymen tout allumes et mirent le feu a leurs voiles de gaze. Alors apparurent
Lucrece, Penelope, Thomyris, Judith, Porcia, I'honneur de leur sexe, les grandes vertueuses,
qui presenterent a la jeune princesse les palmes de la Pudeur." (Paul Gruyer). 

Lors de l'entree de Louis XII, roi de France, a Milan, on donna en son honneur une fete magnifique
ou deux cardinaux danserent. Ce detail ne doit pas nous surprendre puisque, a la cour des papes,
le cardinal Riari composait, dit-on, des ballets qu'il faisait executer sous sa direction,
devant Sixte II. 

Sous Francois I er la danse prit un nouvel essor. Le roi chevalier etait lui-meme beau danseur;
et, si l'on en croit les beaux esprits du temps qui l'ont celebree dans leurs vers, Marguerite
de Valois, la gracieuse et spirituelle princesse, etait charmante dans la pavane. Une de ses
pirouettes faisait tourner les tetes. On raconte que don Juan d'Autriche, vice-roi des Pays-Bas,
partit en poste a la hate de Bruxelles, vit danser Marguerite incognito et se hata de regagner
son gouvernement. 

Mais ce n'est guere qu'avec Catherine de Medicis que la veritable renaissance de la danse eut
lieu en France. Elle rapportait d'Italie le luxe des ballets et la grace des anciennes danses
renouvelees. La danse, de compassee, davint vive et animee et la mode en subit le contre-coup.
Plus de robes longues et guindees qui genaient les mouvements, plus d'amples et lourds manteaux,
mais de petits vetements legers et moulant les formes. 

Jusqu'a cette epoque, les seules fetes ou les dames pussent faire admirer leur beaute et leur
grace, et les cavaliers deployer leur adresse etaient les tournois. 

Cependant, depuis l'issue fatale de celui auquel Henri II prit part en 1559, ces divertissements
dangereux devinrent plus rares. Quatre seulement furent offerts depuis ce moment jusqu'en
1612; l'un d'eux avait coute la vie a Henri de Bourbon, marquis de Beaupreau. 

Les projets de Catherine de Medicis n'en furent que mieux favorises; son ambition, aussi bien
que son gout et son instinct naturel, lui faisait aimer les fetes et les plaisirs. Mais il faut
voir, certainement, dans les tenebreux desseins de la politique italienne qu'elle representail,
la raison de ces rejouissance multipliees sans mesure, ou les intrigues se nouaient, ou s'apaisait
aussi la turbulente humeur de Charles IX et d'Henri III. 

L'une des plus brillantes fetes qui eurent lieu sous les auspices de la reine, se celebra au
mois d'octobre en l'honneur du mariage du duc de Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, belle-soeur
du roi. 

On y representa le ballet de Circe et des Nymphes ou ballet comique de la Reine ; les princesses
et les seigneurs de la Cour danserent e cette occasion depuis dix heures du soir, jusqu'a trois
heures du matin. La scene de ce divertissement etait la grande salle de Bourbon au Louvre. 

L'abbe de La Chesnaye avait ete charge des vers, Beaulieu de la musique, et Jacques Patin des
decorations. Mais l'homme qui se distingua le plus dans cette fete, et dans loutes les autres
de ce siecle, fut Balthazar de Beaujoyeux. La description imprimee du ballet de Circe , dont
il fut l'auteur, prouve qu'il avait du gout, et de l'imagination. C'etait un Italien, un des
meilleurs violons de l'Europe, dont le veritable nom etait Baltazarini. Le due de Brissac
l'avait envoye a Catherinc de Medicis, qui en fit son valet de chambre. 

Un poete du temps lui avait consacre ces vers: 

Beaujoyeux qui, premier, des cendres de la Grece, Fais retourner au jour le dessin et l'adress
Du ballet compose, en son tour mesure, Qui d'un esprit divin, toi meme te devance, Geometre
inventif, unique en ta science, Si rien d'honneur s'acquiert, le tien est assure. 

Catherine avait introduit a la Cour de France, les danses dites poetiques . Henri III y apparaissait
deguise en femme, les plus belles dames de la Cour y figurerent, les unes deguisees en hommes,
les autres dans un costume leger, le sein decouvert et les cheveux epars. 

Henri IV conserva intact la reputation des Bearnais que l'on considerait comme d'excellents
danseurs; il'prenait un tres vif interet aux ballets de la Cour; souvent il dansait lui-meme;
il executait alors des pas tres rapides auxquels on donnait le nom de tricotets; les motifs
qui accompagnaient cette danse particuliere etaient divises en quatre couplets: "Le dernier,
dit M. Desrat dans son Dictionnaire de la Danse , etait danse sur l'air de Vive Henri IV! reste
si populaire en France. Gardel l'a place plus tard, en 1780, dans son ballet de Minette a la Cour
, ou il obtint le plus vif succes. Peu s'en fallut meme que dans une representation, tous les
assistants ne chantassent ensemble le refrain: Vive Henri IV! vive ce roi vaillant! tant les
pas etaient appropries aux paroles." 

De 1589 a 1610, plus de quatre-vingts ballets furent representes a la Cour; le roi se delassait
ainsi des fatigues de la guerre et de la politique; il lui arriva meme de composer certains de
ces divertissements, avec l'aide et sur les conseils de Sully. Le grave ministre dit dans ses
memoires: 

"Il ne fut question, pendant tout le temps du sejour de Henri en Bearn, que de rejouissances
et de galanteries. Le gout de Madame, soeur du roi, pour ces divertissements, lui etait d'une
ressource inepuisable. J'appris aupres de cette princesse le metier de courtisan, dans lequel
j'etais alors fort neuf. Elle eut la bonte de me mettre de toutes les parties, et je me souviens
qu'elle voulut bien m'apprendre elle meme le pas d'un ballet qui fut execute avec beaucoup
de magnificence." 

Sully dit encore ailleurs: 

"L'hiver de 1608 se passa tout entier en de plus grands divertissements encore que les autres
et dans des danses, des ballets, des fetes prepares avec beaucoup d'e clut clat L'Arsenal etait
toujours l'endroit ou s'executaient ces jeux et ces spectacles J'avais fait construire a
cet effet une salle spacieuse etc." Ce fut pendant un de ces ballets qu'on appritau roi la prise
d'Amiens par les Espagnols. "Ce coup est du ciel, s'ecria-t-il; c'est assez faire le roi de
France, il est temps de faire le roi de Navarre." Et se tournant vers la belle Gabrielle, il lui
dit: "Ma maitresse, il faut prendre d'autres armes et monter a cheval pour commencer une autre
guerre." 

Henri IV accueillit aussi avec grand plaisir les ballets equestres que les Florentins introduisirent
en France. Le pere Menestrier nous donne la description d'un de ces divertissements qui fut
donne en 1606. 

"Ce fut au son des trompettes que se fit en l'an 1606, en la cour du chateau du Louvre, le magnifique
ballet a cheval des Quatre Elements . C'etait un carrousel compose de quatre quadrilles, qui
sortirent l'un apres l'autre de l'Hotel de Bourbon. Le premier representait l' Eau . Vingt-quatre
pages marchaient devant, vetusde toile d'argent, avec chacun deux flambeaux; puis venaient
douze sirenes jouant jounat du hautbois, instrument propre a la danse des chevaux. Elles etaient
suivies d'une fontaine en pyramide et d'un dieu de la mer. Quantite d'autres pages marchaient
devant douze cavaliers dont etait chef Monsieur le Grand (le duc de Bellegarde, grand veneur).
Ils etaient tous velus detoile d'argent, avec de grands panaches, et leurs chevaux superbement
caparaconnes. 

"Apres avoir fait le tour de la cour du Louvre et montre la dexterite qu'ils avaient a manier
leurs chevanx, ils prirent leur place en un coin de la cour, pour laisser entrer la seconde troupe
qui representait le Feu . Apres que les pages vetus d'ecarlate (couleur de feu) furent entres,
quatre forgerons se mirent au milieu de la cour, et, frappant sur une enclume, en firent sortir
tant de fusees que l'on ne voyait que feux de toutes parts; plus de deux mille flambeaux et mille
lampes, mis aux fenetres ou attaches aux murailles, ne paraissaient rien aupres de ces fusees.
Apres qu'elles eurent fait leur effet, on vit entrer toutes sortes d'animaux qui ont rapport
au feu, comme le Phoenix, la salamandre; Vulcain, le dieu du feu, les suivait, avec des pages
qui precedaient douze cavaliers, dont M. de Rohan etait chef. Ils avaient tous la meme parure,
avec la lance, l'epee et l'ecu, ou leurs armoiries etaient peintes. 

"Apres qu'ils eurent fait le tour comme les premiers, ils prirent le poste qui leur etait destine
et laisserent la place au troisieme quadrille, ou paraissait Junon, desse de l' Air , avec toute
sorte d'oiseaux et precedee de vingt-quatre pages vetus de bleu celeste. Douze cavaliers
dont M. de Sommerive etait le chef, se rangerent 

avec toute leur troupe au troisieme coin de la place. Puis entra le quatrieme quadrille qui
figurait la Terre . Les pages etaient vetus en mores; deux elephants artificiels marchaient
sur leurs pas portant deux tours pleines de musiciens et de divers instruments. D'autres autres
mores menaient des chevaux, qui dansaient en cadence au son des instruments de leur pays. Le
duc de Nevers elait le chef de ces cavaliers mores. 

"Ces quatre troupes s'etant regardees quelque temps et ayant manie leurs chevaux au son des
trompettes et des hautbois, les douze cavaliers de l'Ean et les douze de la Terre s'attaquerent
un a un, puis deux a denx, trois a trois et enfin tous ensemble, se menaccant de leurs lances qu'ils
allaient rompre a terre et faisaient voler en eclats quand ils s'etaient approches de la longueur
de leur bois. Les cavaliers de l'Air et du Feu en firent autant. Apres tous ces exercices, et
apres avoir rompu lances, coutelas, dards, fleches et boucliers, ils se melerent en faisant
danser leurs chevaux d'une facon tres agreable." 

Deux ans plus tard, Alphonse Ruggieri Sanseverius offrit a Florence, pour la celebration
des noces du prince de Toscane un des plus beaux ballets de chevaux qui se soient donnes. 

Sur la place Sainte-Croix s'elevait un vste ecueil dans lequel une grotte etail creusee, et
fermee par une porte de fer cadenassee. 

"Dom Antoine de Medicis, qui faisaitfonctions de maitre-de-camp, ayant reconnu la carriere,
Eole, roi des Vents, entrait accompagne de douze mariniers auxquels il avait appris l'usage
des voiles et la nature des vents. Douze tritons marchaient devant lui sonnant de leurs trompes.
Huit sirenes leur repondaient avec d'autres instruments accompagnees des Frimas, et huit
pages representaient autant d'effets des vents, qui rendent le temps froid, chaud, humide,
sec, clair, obscur, serein et plein de nuages. Ayant pris leur place, ils commencerent a mainer
leurs chevaux en rond et sur la droite, melant les cabrioles au galop et caracolant en figures.
Quelques annees apres, en 1615, dans cette meme cour, on donna encore un ballet de chevaux,
a l'occasion de l'arrivee du prince d'Urbin. Ce fut une attaque et un combaten cadence contre
trois cents hommes de pied qui firent divers bataillons, en croissant, en ovale, en carre et
en triangle. Ils avaient si bien dresse leurs chevaux qu'ils ne perdirent jamais la cadence
ni la mesure des airs." 

L'organisation de ces grands ballets etait fort couteuse; cerlains costumes atteignaient
la valeur considerable de 80,000 francs. L'Estoile, parlant des fetes qui curent lien a l'occasion
des noces du duc de Joyeus, dit que la depense y fut si grande, y compris les tournois, mascarades,
presens, devises, musique, livrees, que le bruit etait que le roi n'en serait pas quitte pour
douze cent mille ecus . 

La decoration, au contraire, etait tres negligee; cependant, nous devons citer comme exception
le ballet maritime doune par le roi en 1609 pour l'agrement de M lle de Montmorency, ou les peintres,
decorateurs et machinistes firent des merveilles. 

Avec Louis XIII, le caractere des fetes et des divertissements de la cour subit une entiere
modification; d'une humeur sombre, subissant journellement l'assant des intrigues feminines,
partage entre le desir d'une vie tranquille et l'activite devorante qui parfois s'emparait
de lui, a l'instigation de son ministre, le roi ne se plaisit pas a ces ballets gracieux que la
gaiete d'Henri IV avait donnes a la cour. Mais, comme il arrive souvent que les caracteres indiecis
ne savent point garder une sage mesure, il prenait grand plaisir a certaines bouffonneries
extravagantes auxquelles il se melait lui-meme. 

C'est ainsi que nous voyons le taciturne mari d'Anne d'Autriche danser le ballet de maitre
Galimathias pour le grand bal de la douairiere de Billebahaut et de son fanfan de Sotteville
. 

Le duc de Nemours, ordonnateur de ces fetes, s'ingeniail a composer des danses burlesques
pour derider le roi. En 1630, il s'avisa de donner le ballet des goutteux , et comme il avait lui-meme
la goutte, il se fit transporter dans un fauteuil au milieu des danseurs, qu'il dirigeait en
marquant la mesure avec son baton. 

C'est egalement a cette epoque que fut represente le ballet du tabac . 

"Une troupe d'Indiens jouaitle prologue en chantantles avantages du tabac et le bonheur des
peuples a qui les dieux avaient donne cette plante. La premiere entree etait celle de quatre
sacrificateurs de celle nation, qui tiraient du tabac en poudre de certaines boites d'or qu'ils
portaient pendues a leurs ceintures, et jetaient cette poudre en l'air pour apaiser les vents
et les tempetes. Puis, avec de longues pipes, ils fumaient autour d'un autel, marchant en pas
graves et cadences et faisant de leur tabac en fumee une espece de sacrifice a leurs divinites.
Deux Indiens mettaient en corde les feuilles de tabac, deux le hachaient pour la seconde entree,
deux le pilaient dans des mortiers pour le reduire en poudre et deux le rapaient, faisant la
troisieme entree se composait de preneurs de tabac en poudre, qui eternuaient, se le presentant
les uns aux autres, le prenant par pincees, avec des gestes et des ceremonies plaisantes. La
cinquieme etait une troupe de fumeurs assembles dans une labagie: des Turcs, des Maures, des
Espagnols, des Portugais, des Allemands, des Francais, des Polonais et d'autres nations
recevaient le tabac des Indiens et s'en servaient diversement." 

Le roi lui-meme dansa dans le ballet de la Delivrance de Renaud , imite de l'Arioste. Mauduit
a vait ete charge d'en ecrire la musique et Pierre Guesdron, surintendant de la musique du roi,
en dirigeait l'execution. 

Mais l'un des ballets les plus curieux de cette epoque est celui de la Verite ennemie des apparences
, qui fut represente a la cour de Savoie, en 1634, a l'ocasion l'occasion de la naisance naissasnce
du cardinal. 

Le P. Menestrier en a fait une description pittoresque: 

"Il parut d'abord, dit-il, un choeur de Faux Bruits et de Soupcons precedant l'Apparence et
les Mensonges. 11 

"Ils etaient representes par des personnes vetues en coqs et en poules, qui chantaient un dialogue
moitie italien et moilie francais, mele du chant des coqs et des poules: 

Faisant la guerre au silence, Cot, cot, cot, avec nos chants, Cette douce violence Ravit les
cieux et les champs, Et notre inconstant hospice Cot, cot, cot, cot, cot, cot, cot, Couvre d'apparence
un subtil artifice. 

"Apres ce chant des coqs et des poules, la scens s'etant ouverte, on vit sur un grand nuage, accompagne
des Vents, l'Apparence avec des ailes et une grande queue de paon, vetue de quantite de miroirs,
laquelle couvait des oeufs d'ou sortirent a la fois les Mensonges pernicieux, les Tromperies
et les Fraudes; les Mensonges agreables, les Flatteries et les Intrigues; les Mensonges bouffons,
les Plaisanteries et les Petits Contes. 

"Les Tromperies etaient vetues de couleur obscure avec des serpents caches parmi des fleurs.
Les Fraudes, vetues de rets, en chasseurs, rompaient des vessies en dansant. Les Flatteries
etaient vetues en signes; les Intrigues, en pecheurs d'ecrevisses avec des lanternes a la
main et sur la tete; les Mensonges ridicules etaient representes par des guex qui contrefaisaient
les estropies avec des jambes de bois. "Le Temps, ayant chasse l'Apparence avec tous ces Mensonges,
fait ouvrir le nid sur lequel l'Apparence couvait: on y voit une grande horloge a sable d'ou
le Temps fait sortir la Verite, et, appelant les Heures, elles font avec elles le grand ballet."

Sur les conseils de Richelieu, Louis XIII avait cree des maitrises pour les maitres de ballet
et joucurs de violons; mais cette instition ne produisit pas les resultats que l'on en attendait;
elle nuisit a la danse plus qu'elle ne lui servit. Cependant, il faut conveair que si le maitre
Durand, qui avait la confiance et la faveur du ministre, ne fut jamais qu'un courtisan sans
talent et sans gout, le professeur de la reine, Boccane, a qui l'on doit la danse qui porte son
nom, sut montrer dans la composition de quelques ballets un certain merite artistique. 

Richelieu occupait ses loisirs a la conception d'un nouveau genre de ballets qui devait etre,
dans son esprit, a la fois religieux et capable d'exciter le patriotisme des hautes classes;
mais il ne reussil qu'a substituer l'affectation a la bouffonnerie. 

Le lecteur pourra en juger par le recit du ballet de la Prosperite des armes de la France , et le
programme de ce divertissement, redige par le cardinal: 

"A pres avoir recu tant de victoires du ciel, ecrit Richelieu, ce n'est pas assez de l'avoir
remercie dans les temples, il faul encore que le ressentiment de nos coeurs eclate par des fetes
publiques. C'est ainsi qu'on celebre les grandes ceremonies: une partie du jour s'emploie
a louer Dieu et l'autre aux passe-temps honnetes. Cet hiver doit etre une longue fete apres
de onges longs travaux. Non seulement le roi et son grand ministre, qui ont tant veille et travaille
pour l'agrandissement de l'Etat, et tous ces vaillants guerriers qui ont si valeureusement
execute ses nobles desseins, doivent prendre du repos et des divertissements, mais encore
toul le peuple doit se rejouir, qui, apres ces inquietudes dans l'attente des grands succes,
ressent un plaisir aussi grand des avantages de son price, que ceux memes qui ont le plus contribue
pour son service et pour sa gloire." 

"Le premier acte se passait en enfer. L'Orgueil, l'Artifice, le Meurtre, la Tyrannie, le Desordre,
l'Ambition, Pluton avec quatre demons, Proserpine et les trois Parques, les Furies, un aigle,
deux tions, Mars, Bellone, la Renommee, la Victoire, l'Hercule francais, paraissaient et
dansaient tour a tour. Au deuxieme acte, on revenait sur la terre. On voyait d'abord les Alpes,
Casal el son camp. Des Fleuves italiens, francais et espagnols se battaient, se fuyaient,
se poursuivaient les uns les autres. Tout a coup, la seene changeait. C'etait Arras emporte
par les Francais; les Flamands les recevaient, tenant des pots de faro et de lambic. Pallas
celebrait cette conquete. Au troisieme acte, on etait sur mer. On voyait les Sirenes, les Nereides,
les Tritons, l'Amerique et tous ses peuples, les vaisseaux francais et espagnols. Le combat
s'engageait, la victoire etait a la France, et tout finissait par une pompe triomphale. Au
quatrieme acte, le ciel s'ouvrait. Venus, Mercure, Apollon, les Graces, l'Amour, Bacchus,
Momus dansaient ensemble, sans oublier l'aigle et les lions du premier acte, qui revenaient
pour se faire assommer par Hercule, si Jupiter ne s'y etait oppose. Au cinquieme acte, on revenait
sur la terre. On y voyait les Plaisirs, les Jeux, l'Abondance et la Bonne Chere, et, au milieu
de tout cela, un Arlequin du temps, Cordelin, faisait des exercices perilleux sur la corde
et sur des rhinoceros assez apprivoises pour le supporter. On avait employe pour ce ballet
les decorations et les habillements qui avaient deja servi, en 1639, a Mirame ; malgre cela,
on depensa encore la somme enorme, fabuleuse alors de 900,000 livres." 

En dehors de ces ballets qui ne se dansaient qu'a la Cour ou chez de riches seigneurs, il existait
deux sortes de danses: 

1 La danse basse , d'allure grave et moderee, apanage presque exclusif de la noblesse, et qui
comprenait: le Branle , la Volte , la Gaillarde et la Pavane; 

2 La danse balladine , danse populaire comprenant le Branle simple , les Rondes , les Farandoles
, etc 

Les recommandations faites par le Chanoine de Langres au sujet de la danse sont pleines d'une
naivete qui ne manque point de charme. 

"En premier lieu, dit-il, quand vous serez entre au lieu ou est la compagaie preparee pour la
danse, vous choisirez quelque honnete demoiselle telle quo bou vous semblera, et, otant le
chapeau ou le bonnet de votre main gauche, lui tendrez la main droite pour la mener danser. Elle,
sage et bien apprise, vous tendra la main gauche et se levera pour vous suivre. Lors la conduirez
au bout de la salle, a la venue d'un chacun, et avertirez les joueurs d'instruments de sonner
une basse danse, car autrement ils pourraient sonner pur inadvertance quelque autre danse.
Et quand ils commenceront 

a sonner, vous commencerez a danser, et noterez que leur demandant une basse danse, ils entendront
assez que vous en demandez une reguliere et commune. Toutefois, si l'air d'une chanson unr
laquelle est formee une basse danse vous agreait plus que d'une aulre, pourrez leur nommer
le commencement de la chanson." 

Et plus loin: 

"Vous avezbien forme vos pas et mouvements et etes bien tombe en cadence, mais, quand vous danserez
en compagnie, ne baissez point la tete pour controler vos pas et voir si vous dansez bien; ayez
la tete et le corps droits, la vue assuree, crachez et mouchez peu, et, si la necessile vous y
contraint, tournez le visage d'autre part et usez d'un mouchoir blanc. 

"Devisez gracieusement et d'une parole douce et honnete; vos mains soient pendantes, non
comme mortes, ni aussi pleines de gesticulations, et soyez habillez proprement avec la chausse
bien tiree et l'escarpin propre. 

"Vous pourriez (s'il vous plaisait) mener deux demoiselles, mais il suffit d'une et, dit sagement
le commun proverbe que: "Trop en ha qui deux en meine". Semblablement quand vous etes plante
au bout de la salle avec une demoiselle, un autre peut se planter avec sa maitresse a l'autre
bout de la salle vis-a-vis de vous pour danser, et, quand vous approchez les uns des autres,
il fant retrograder ou user de conversion." 

Les Branles sont peut-etre les plus anciennes danses connues dont le souvenir soit vivace,
aujourd'hui encore, parmi les populations rurales. C'est une expression generique qui comprend
une serie de danses diverses, depuis les folles rondes champetres qui se deroulent en longs
rubans dans la plaine ensoleitllee au son aigu d'un antique violon de menetrier ou d'une flute
de berger, jusqu'a la parade solennelle des seigneurs et des dames qui se tiennent par la main
en dansant gravement sous les ombrages d'un parc. 

"Le Branle, ecrit Tabourot, se fait sur quatre mesures de la chanson jouee par la flute, en tenant
les pieds joints, remuant le corps doucement du cole gauche pour la premiere mesure, puis du
cole droit en regardant les assistant pour la deuxieme, puis de meme du cote gauche pour la troisieme,
et, pour la quatrieme mesure, du cote droit en regardant la demoiselle d'une oeillade derobee
doucement et discretement. 

"Les joueurs d'instruments sont tous accoutumes a commencer, en un festin, par un Branle double
ou commun, et en apres, le Branle simple, puis le Branle gai, et a la fin, les Branles qu'ils appellent
Branles, de Bourgoigne, et aucuns de Champaigne. La suite de ces quatre sortes de Branles est
appropriee aux differentes personnes qui entrent en une danse: les anciens dansent gravement
les Branles doubles et simples, les jeunes maries dansent les 

Branles gais, et les plus jeunes dansent legerement les Branles de Bourgoigne, neanmoins
tous ceux de la danse s'acquittent du tout comme ils peuvent." ( Orchesographie ). 

La Volte est une danse relativement recente, elle fut dansee, pour la premiere fois, par Henri
III. Elle est devenue la valse par une suite de transformations. 

Voici sur celte danse d'amusantes reflexions de Tabourot: 

"Vous restituerez en sa place la demoiselle ayant volte, ou elle sentira, quelque bonne contenance
qu'elle fasse, son cerveau ebranle plein de vertiges et tournoiements de tete, et vous n'en
aurez peut-etre pas moins. Je vous laisse a considerer si c'est 

chose bien seante a une jeune fille et si en cette volte, l'honneur et la sante n'y sont pas hazardes
et interesses " 

La Gaillarde , appelee aussi Romanesque, etait une des danses les plus estimees de ce temps.
Il y avait differentes sortes de gaillardes. Les plus celebres etaient la Milanaise et la Baisonsnous,
belle . 

"Ceux qui dansent la Gaillarde aujourd'hui, par les villes, dit Tabourot, dansent tumultueusement
et se contentent de faire les cinq pas. Au commencement, on la dansait avec la plus grande 

discretion, car apres que le danseur avait pris une demoiselle, et qu'ils s'etaient plantes
au bout de la salle, ils faisaient apres la reverence un tour ou deux simplement. Puis le danseur
lachait la dite demoiselle en dansant a part jusques au bout de la dite salle 

"Les jeunes gens sonl plus aptes a la danser que des vieillards comme moi." 

Mais la danse la plus caracteristique de cette epoque, celle qui convenait le mieux a cette
Cour ou l'etiquette et les belles manieres 

etaient la constante preoccupation des courtisans, c'est, sans contredit, l'orgueileuse
Pavane . De vieilles estampes nous montrent les seigneurs, de longs manteaux releves sur le
bras, l'epee au cote, offrant la main droite a leurs dames avec une gravite affectee. Celles-ci
sont vetues de robes si longues et si entierement ornees d'or et de pierreries que leur demarche
est naturellement empreinte de la raideur voulue. 

"Les historiens, ecrit M me Fonta, lui pretent deux origines: les uns la font venir d'Espagne,
d'autres racontent qu'elle a ete executee en premier lieu a Padoue. 

"Au point de vue choregraphique, et bien que la Pavane, par ses mouvements imitatifs, fut deja
connue des la fin du XIII e siecle, elle parait s'etre reformee tout naturellement de la basse
danse. Elle etait un peu moins grave que cette derniere, par les pas memes et par sa mesure qui
est binaire; et n'avons-nous pas raison de dire qu'elle etait aimable, puisque, dans la basse
danse, le cavalier "decoche discretement une oeillade" a sa dame tandis qu'a la fin de la Pavane
il lui derobe un baiser." 

Nous devons citer aussi comme se rattachant a la Renaissance certains exercices auxquels
Tuccaro, auteur de cette epoque, donne le nom de saltations gymnastiques . Le plus usite de
ces exercices consistait a franchir un tabouret dans la position de l' arbre droit . CHAPITRE
IX LA DANSE SOUS LOUIS XIV 

C'est sous le regne de Louis XIV que le ballet devint le divertissement prefere de la Cour. Aussi
le lecteur nous pardonnera-t-il les quelques details un peu techniques que nous donnerons
ici dans une courte digression sur ce sujet special. 

On distinguait a cette epoque trois sortes de mouvements dans les ballets: les attitudes due
corps, les figures, les expressions. 

Les attitudes sont les mouvements harmoniques qui deplacent le danseur et impriment a son
corps une position particuliere, comme couper en avant, en arriere, tourner, pirouetter,
cabrioler, battre, sauter, s'elever, etc 

Les figures se constituent par la disposition de plusieurs danseurs agissant silmultanement
et qui dansent de front, dos contre dos, en carre, en croix, en sautoir, en croissant, sur une
ligne, en evolution , se poursuivant ou se fuyant, s'eloignant ou s'entrelacant "en sorte
que le compositeur du ballet peut former autant de danses qu'il y a de figures dans la geometrie"
. 

Quant aux expressions, elles ne sont autre chose que les essais de personnification des etres
representes, que l'imitation de leurs gestes habituels ou supposes. C'est ainsi que Saturne
etait represente par un vieillard arme de sa faux; les Cyclopes en forgerons; les Mores par
des acteurs au teint bistre; les Indiens etaient couverts de plumes, etc 

Souvent aussi les danseurs etaient des personnages allegoriques, et leurs costumes etaient
etaient etudies de facon a suggerer au spectateur l'idee du symbole realise, comme le sont
aujourd'hui ceux des acteurs de revues de fin d'annee. La Peinture se distinguait par la palette
et les pinceaux, la Musique portail un habit note comme la tablature; l'Architecture, un niveau;
l'Arithmetique, des chiffres, etc. 

On poussait le naturalisme jusque dans l'action choregraphique elle-meme, et plus les expressions
semblaient naturelles, plus grand etait le plaisir que l'on eprouvait a les comprendre et
a les identifier a celles que le sujet eveillait en l'esprit: La danse des Vents etait legere
et precipitee; la danse des Fous et des Ivrognes irreguliere et chancelante; celle des Paysans
, grossiere et rustique. 

Le sujet des ballets etait soit historique, soit fabuleux, soit enfin poetique. L'histoire,
et surtout celle de la Grece antique fournissait des themes nombreux; comme le Siege de Troie
, la Prise de Thebes, Athenes batie , l' Education d'Achille , les Victoires d'Alexandre , etc
On creait avec la fable des intrigues pleines de mysteres: c'etaient le Jugement de Paris,
Niobe , les Metamorphoses d'Acteon, de Narcisse, les Noces de Pelee et de Tethis , le Labyrinthe
de Crete , la Naissance de Venus , etc Les sujets poetiques etaient les plus ingenieux et comportaient
plus d'invention, plus d'idee personnelle et de talent. Tels etaient: les Amours deguises,
l'Amour malade , les Moyens de parvenir , l' Europe galante , etc Parmi ces derniers ballets
les uns ne visaient qu'au plaisir des yeux; d'autres etaient en meme temps un enseignement
moral. Citons le ballet des Plaisirs troubles , de la Mode , de la Curiosite , etc 

Lorsque le ballet ne servait que d'intermede aux tragedies ou comedies et en general aux representations
dramatiques, il n'avait point d'ouverture. A ce genre particulier appartient le ballet du
Mariage force danse danse par Louis XIV lui-meme; c'est egalement dans cette classe qu'il
faut placer le ballet royal danse par leurs Majestes entre les actes de la comedie italienne,
Ercole amante , pour la representation de laquelle Mazarin avait fait venir l'auteur de Venise.

Louis XIV dansa encore, masque, dans le ballet des Amours deguisees , ou M lle de Lavalliere
avait le role principal. Les plus fameux maitres a danser, les plus nobles seigneurs de la Cour
y prirent part: on y remarqua surtout MM. Legrand, de Villeroy et la Rochefoucault. 

La danse etait a cette epoque le spectacle favori des Parisiens; elle se montra meme au theatre
Guenegaud. C'est la que l'on representa, 

en 1676, le Triomphe des dames , comedie en cinq actes de T. Corneille, dont le ballet du Jeu de
piquet etait un des intermedes. 

"Les quatre valets paraissaient d'abord avec leurs hallebardes, pour faire ranger les curieux
et preparer la scene. Ensuite les rois arrivaient successivement, donnant la main aux dames,
dont la queue etait portee par des esclaves. Ceux-ci, au nombre de quatre, representaient
la Paume, le Billard, les Des, le Tric-Trac, et portaient des habits emblematiques. Les rois,
les dames, les 12 valets avaient le costume ordinaire des figures tracees sur les cartes. Apres
avoir forme avec leur suite nombreuse d'as, de huit, de neuf, des danses dont les groupes montraient
des tierces, des quintes, des quatorze, sur l'avant-scene, tandis que huit champions portes
en arriere figuraient l'ecart; apres s'etre ranges, les noirs d'un cote et les rouges de l'autre,
ils finissaient le ballet par un ensemble ou toutes les couleurs se melaient sans ordre." 

Comme les femmes ne s'adonnaient point a l'art de la danse, on les remplacait generalement
par de jolis garcons deguises; c'est ce qui se produisit notamment dans le ballet de l' Amour
et de Bacchus , en 1672. Le livret etait du a Lulli et a Desbrosses. Les ducs de Montmouth et de
Villeroy, le marquis de Rossey et M. Legrand y executerent plusieurs entrees avec Beauchamp,
Saint-Andre, Favier l'aine et Lapierre, danseurs, de l'Opera. 

Cependant en 1681, dans le Triomphe de l'Amour , on vit pour la premiere fois Terpsichore representee
par des artistes de son sexe. M me la Dauphine, la princesse de Conti et M lle de Nantes, furent
les principales danseuses de ce ballet qui eut un certain retentissement. 

A cette epoque, le personnel de l'ecole de danse ne comprenait que quatre danseuses. Malgre
le peu d'importance de ce quadrille, Lulli n'hesita pas a s'en servir dans un opera. Le succe
s fut prodigieux. II est vrai que le grand talent deploye par M lle Lafontaine, qui conquit en
cette soiree le titre de reine de la danse, contribua pour beaucoup a ce triomphe. 

Le defaut de sujets fut longtemps aussi un obstacle a l'introduction du grand ballet a l'Academie
de musique. Les fetes de l'Amour et de Bacchus , le Triomphe de l'Amour , et toutes les pieces
du meme genre appelees ballets n'etaient autre chose que des operas coupes de maniere a donner
un peu plus de developpement a la danse. 

Pecourt, depuis si fameux, debute dans Cadmus et Hermione et partage d'abord les honneurs
de la danse avec Beauchamp, Dolivet, excellent pantomime, et L'Etang cadet. Nouveau remplit
avec succes le role d'Amisodar dans Bellerophon , Dumenil celui d'Alphee dans Proserpine
, et Marthe le Rochois commence par le role d'Arethuse, la grande reputation que celui d'Armide
lui fera bientot acquerir. M lles Louison et Fanchon Moreau s'essaient d'abord dans les prologues,
M lle Bluquette aborde sans crainte le role important de Cassiope dans Persee, ou M lle Desmatins
parait comme danseuse et comme cantatrice. 

Des ballets italiens, executes par les successeurs de ceux qu'ayaient amenes Catherine de
Medicis, faisaient aussi partie des divertissements de la cour, et les danseurs en etaient
tres estimes. 

Le ballet de l' Impatience , dont on traduisit les recits en francais, pour que Louis XIV put
les danser, etait, comme tous les ballets comiques de cetemps, une serie de scenes independantes
les unes des autres. On y voyait des gens affames qui se brulaient en voulant manger leur soupe
trop chaude, des chasseurs a la chouette attendant vainement les oiseaux pour les prendre
a la glu, des creanciers, des plaideurs impatients, des filles cherchant des galants, des
Suisses servis par des Florentins avec des bouteilles a long col et de tres petits verres, se
jetant dans un grand muid de vin, les pieds en l'air, pour boire plus commodement. C'etait M.
Dupin qui, dans le role de la chouette recitait ce couplet: 

Mon petit bec est assez beau, Et le reste de ma figure Montre que je suis un oiseau Qui n'est pas
de mauvais augure. 

Louis XIV y disait ces vers: 

De la terre et de moi qui prendra la mesure Trouvera que la terre est moins grande que moi. 

Il arrivait souvent en effet que les seigneurs et les nobles dames se melaient aux artistes
du corps de ballet de l'Academie royale de musique. On avait meme adopte pour les danseuses
du theatre la denomination de femmes pantomimes , afin de les distinguer des dillettanti titrees.
L'histoire a conserve les noms de quelques-uns des nobles amateurs qui ne le cedaient en rien
aux meilleurs danseurs: les comtes de Brionne, de Guiche, les marquis de Chateauneuf, de Mouchy,
les chevaliers de Sully, de Soyecourt; la duchesse de Bourbon, la princesse de Conti, M lles
de Blois, d'Armagnac, de Brienne, d'Uzes d'Estrees, M me de Lewestein, etc. Ballon dansait
avec energie et vivacite, M lle de Subligny se faisait admirer pour sa danse noble et gracieuse.

Les costumes des danseurs ne relevaient guere que de la plus etrange fantaisie: c'etait un
bizarre melange des habits de l'epoque et de ceux d'une antiquite de convention. On y voyait
Armide, l'enchanteresse de la Jerusalem delivree , en grande robe de soie a ramage, la taille
etroitement emprisonnee, de grandes engageantes de dentelle flottant autour des poignets;
sur la tete, une sorte de cimier se terminant en pointe et duquel s'echappait un long voile de
gaze. Tous les autres costumes etaient ainsi crees de toutes pieces; souvent ils etaient massifs
et tailles sans gout. Un type de convention avait ete adopte, que l'on reproduisait sans cesse
et pour deguiser des personnages fort dissemblables. Aussi eut-on recours aux emblemes afin
de distinguer ces personnages et de les faire connaitre au public des leur entree en scene.
Les Vents s'avancaient a pas precipites, le visage couvert d'un masque bouffi, avec, dans
les mains, un soufflet et un eventail. La Debauche, titubant, les traits tires, etait coiffee
d'une couronne dont les fleurons etaient autant de verres a pied remplis de vins aux couleurs
diverses; elle portait aussi des epaulettes, une ceinture, des jarretieres dans le meme gout.
Silene entrait en scene avec ses suivants, le teint enlumine, couvert de grappes de raisin,
ayant pour casque une pinte, des litres pour brassarts, une feuillette pour cuirasse.- 

"Le Genie de la Musique, avec une guitare pour couvre-chef, le corselet fait d'une basse de
viole et deux luths en maniere de cuissarts; les jardiniers couverts de choux, de carottes,
d'asperges et de navets enfiles a des cordons ou reunis en bottes sur leur tete, pouvaient-ils
sembler moins grotesques aux amateurs du temps que le Careme-prenant de Rabelais, portant
anguilles salees, harengs sorets et sardines seches a sa ceinture? 

"L'excellent lithographe H. Legrand a reproduit avec beaucoup de talent quelques-uns de
ces costumes bizarres, et l'on peut voir encore dans les riches collections d'estampes de
nos bibliotheques, le fidele portrait des nymphes, des plaisirs, des bergers galants de l'ancien
Opera francais. On y remarque surtout un fleuve en grande robe de chambre verte, culotte courte,
bas de soie, perruque et petit chapeau a lampion, ayant cocarde, noeud d'epee, cordons de souliers
et de montre en roseaux verdoyants et les poches pleines d'algues et de joncs. Le Jeu se presentait
entierement equipe avec des brelans d'as et de valets, des quintes et des seiziemes majeures,
etc. La Crapule, qui etait aussi un personnage des ballets du roi, paraissait avec des attributs
plus singuliers encore. Le Monde avait un habit complet peint a la maniere des cartes de geographie.
Sur son coeur on lisait: France-Espagne; un peu plus bas: Angleterre; derriere sa manche:
Allemagne; du cote oppose: Italie; le long d'une de ses bottes: Pole; vers les omoplates, au
milieu de son des, etait affiche : Terres australes inconnues , et plus bas: Iles sous le vent
. Une grande robe trainante de taffetas cramoisiorange, garnie en galons d'argent, un mantelet
de drap d'argent flottant sur les epaules, une perruque a marteaux, un masque dore, couronne
par les rayons du soleil, tel etait le costume d'Apollon dans l' Epithalame pudique de d'Urfe."

A l'Opera, Lulli prenait un soin tout particulier de la danse. Luimeme executait devant ses
danseurs les pas qu'il avail inventes; il leur faisait comprendre, en les mimant, les attitudes
qu'il devaient avoir dans leurs entrees. Il imagina une danse vive et animee composee de pas
de caractere, que les amateurs de l'epoque virent d'abord d'un oeil peu favorable, la traitant
de baladinage . Mais, a la longue, ils s'y habituerent et y prirent meme grand plaisir. Ajoutons
que Lulli s'exhiba lui-meme en public dans les danses bouffonnes qui formaient les intermedes
du Bourgeois gentilhomme et de M. de Pourceaugnac . On raconte que le Roi gouta si fort ces divertissements
qu'il nomma Lulli secretaire en ses Conseils. 

Ce grand musicien a tenu dans l'histoire de la danse une place si importante que nous pensons
interessant de reproduire ici le piquant portrait qu'en fait M. Freneuse de la Vieuville:

"Lulli commandait en dictateur a sa republique dansante et chantante. Ses charges, ses richesses,
sa faveur, son credit, son talent, lui donnerent cette premiere autorite. Il avait deux maximes

qui lui attiraient une extreme soumission de la part du peuple danseur et musicien, qui d'ordinair
est pour ses conducteurs ce que les Anglais et les Polonais sont pour leurs princes: Lulli payait
a merveille et ne permettait aucune familiarite. Il etait pourtant bon et libre. Il se faisait
aimer de ses acteurs; ils soupaient ensemble de bonne amitie. Cependant il n'aurait pas entendu
raillerie avec les hommes qui auraient abuse de ses manieres sans facon, et il n'avait jamais
de maitresse parmi les femmes de l'Opera. Non seulement il ne demandait rien ni aux chanteuses
ni aux danseuses, mais il tenait la main a ce qu'elles n'accordassent rien a autrui, ou du moins
qu'elles ne fussent pas aussi liberales de leurs faveurs qu'on en a vu depuis quelques-unes
l'etre. Je n'aime point a mentir, et pour ne pas mentir a force de vouloir elever Lulli, je ne
dirai point que de son regne ce fut a l'Opera une aventure inouie qu'une petite fredaine. L'Opera
n'etait pas cruel, mais il etait politique et reserve. Sauver les apparences et n'etre pitoyable
que rarement et a la derobee, est quelque chose pour une Angelique et une Armide hors de la scene;
c'etait une marque edifiante de la consideration qu'elles avaient pour le patron. Un autre
effet du respect que lui portaient ses gens etait l'attention qu'ils avaient de se tenir chacun
en etat de remplir son poste. Je vous reponds que sous l'empire de Lulli, les chanteuses n'auraient
pas ete enrhumees six mois de l'annee, et les chanteurs ivres quatre jours par semaine. Ils
etaient accoutumes a marcher d'un autre train. Il ne serait pas alors arrive que la querelle
de deux actrices se disputant un premier role, ou que deux danseurs se disputant une entree
brillante, eussent relarde 

d'un mois la representation d'un opera. Il les avait mis sur le pied de recevoir sans contestation
le personnage qu'il leur distribuait. Un maitre d'opera, oblige de rendre compte a ses acteurs
des roles qu'il leur presente, serait a son aise et devrait s'en promettre une belle execution!"

Lulli avait compose la musique de vingt-cinq ballets et de presque autant d'operas. Il etait
fort estime a la Cour du grand roi; et l'on se rappelle ce mot de Louis XIV: 

-J'ai perdu deux hommes que je ne retrouverai jamais, Moliere et Lulli. 

On raconte sur sa fin une anecdote plaisante. 

Son confesseur lui avait fait promettre de detruire la musique de l'opera d' Achille et Polixene
. 

Survient le due de Vendome. 

-Eh quoi! Baptiste, dit-il au moribond, tu as jete au seu ton opera? quel sacrilege! Aneantir
un pareil chef-d' oeuvre. 

-Monseigneur, n'en dites rien, repondit Lulli en souriant, j'en ai garde une copie. 

C'est en 1661 que Louis XIV fonda l' Academie de la Danse; elle comprenait dans son sein tout
ce qu'il y avait a la Cour de grands seigneurs et de nobles dames. Ses assises devaient se tenir
dans une salle du Louvre que le Roi avait lui-meme assignee a cette societe savante. Mais il
parait que les academiciens prefererent toujours se reunir et tenir leurs seances agitees
dans un cabaret enfume et sombre qui avait pour enseigne: a l'Epee de bois . Cet etablissement
etait situe au n o 7 de la rue de Venise, dans une impasse etroite et puante, ou jamais le soleil
n'avait penetre. Il etait deja historique avant les reunions de l'Academie; mais sa celebrite
etait faite des souvenirs d'un crime qui avait fait grand bruit. C'etait dans ce cabaret que
le danseur Lacroix, financier a ses heures, l'un des agioteurs les plus connus du marche des
effets publics de la rue Quincampoix, et surnomme le roi des violons , avait ete assassine et
depouille par le comte de Horn. Le comte fut rompu vif en place de Greve, avec un de ses complices,
Laurent de Mille. 

C'est dans ce lieu favori que se reunissaient les academiciens. C'est la que se reglaient les
interets de l'empire du rigaudon et du menuet. C'est la que se faisaient les elections, et,
sans quitter l'academique fauteuil, on servait le diner sur la table ou chacun venait d'ecrire
son bulletin. La nappe couvrait le tapis vert, la bouteille succedait a l'ecritoire, la soupiare
remplacait l'urne du scrutin, et l'on buvait a longs traits a la sante du nouvel academicien,
au bon voyage de celui que la mort venait de rayer du controle. 

Plus tard, l'Academie transfera son siege, rue Pagevin, dans une partie de cette rue appelee
Petit-Reposoir . 

Chaque membre jouissait des droits acquis aux commensaux de la maison du roi et en particulier
du privilege de Commitimus . Ils etaient exempts de garde, de taille, de tutelle et de guet;
leurs enfants pouvaient professer la danse sans lettres de maitrise. 

Les motifs de cette creation d'une Academie de la danse sont exposes dans les lettres patentes
octroyees par le roi. 

"Bien que l'art de la danse, disent ces lettres, ait toujours ete reconnu l'un des plus honnetes
et des plus necessaires a former le corps, et lui donner les premieres et les plus naturelles
dispositions a toutes sortes d'exercices, et entre autres a ceux des armes, 

et par consequent l'un des plus utiles a notre noblesse et autres qui ont l'honneur de nous approcher,
non seulement en temps de guerre, dans nos armees, mais encore en temps de paix, dans les divertissements
de nos ballets; neanmoins il s'est, pendant le desordre des dernieres guerres, introduit
dans le dit art, comme dans tous les autres, un grand nombre d'abus capables de les porter a leur
ruine irreparable etc., etc. Beaucoup d'ignorants ont essaye de la defigurer, en la plus grande
partie des gens de qualite. Ce qui fait que nous en voyons peu, dans notre cour et suite, capables
d'entrer dans nos ballets, quelque dessein que nous eussions de les y appeler. A quoi etant
necessaire de pourvoir, et desirant retablir le dit art dans sa perfection, et l'augmenter
autant que faire se pourra, nous avons juge a propos d'etablir daus notre bonne ville de Paris,
une Academie royale do Danse, composee des treize des plus experimentes du dit art, savoir:
MM. Galant du Desert, maitre a danser de la reine; Prevot, maitre adanser du roi; Jean Renaud,
maiire a danser de Monsieur; Guillaume Raynal, maitre a danser du Dauphin; Nicolas de Lorges,
Guillaume Renaud, Jean Picquet, Florent Galant du Desert, Jean de Grigny." 

Malheureusement, cette Academie composee de personnes aussi illustres, eut le sort qu'ont
trop souvent ces sortes de cenacles. L' Epee de Bois entendit fort peu de discussions techniques;
mais ses tables etaient couvertes de vieux vins, et sur les chaises de paille s'endormaient
paisiblement ceux qui devaient ressusciter la danse. 

Parmi les danseurs celebres au grand siecle, citons Beauchamps, qui fut directeur de l'Academie
royale de danse, et, le premier, traca l'ecriture choregraphique; Dupre, surnomme le grand
et que Noverre appelle dans ses Lettres , "le dieu de la danse"; Pecourt, Blondy, neveu de Beauchamps;
Feuillet; Desaix; Baudiery-Laval; son fils Michel Jean; et surtout Ballon. Parmi les femmes:
MM lles Subligny, Prevost, Carville. 

Tous ces artistes avaient acquis a la Cour du grand roi, non seulement l'admiration qui etait
due a leur talent, mais aussi des faveurs nombreuses. La Bruyere fait avec son ironie mordante
la critique de cette sorte d'empire que les danseurs en vogue exercaient sur le roi et ses courtisans.

Parlant de Beauchamps, il adresse aux femmes sensibles de la Cour, l'apostrophe suivante:

"Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l'air,
avant que de tomber a terre? Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune?" 

Il parle aussi du celebre Pecourt, qu'il designe sous le nom de Bathylle: 

"Ou trouverez-vous, je ne dis pas dans l'ordre des chevaliers que vous dedaignez, mais meme
parmi les farceurs, un jeune homme qui s'eleve en dansant, et qui fasse mieux la cabriole?"

S'il est vrai de dire que le regne de Louis XIV fut le triomphe du ballet, il ne faut pas croire
cependant que les danses ordinaires fussent dedaignees. 

On dansait toujours la Pavane, mais avec plus de gravite encore. On avait transforme cette
danse majestueuse en une parade pleine de raideur et sans interet. 

Le Menuet , qui ne devait avoir sa grande vogue que sous Louis XV, etait egalement goute a la Cour
du Roi-Soleil. On aimait son caractere elegant et grave a la fois. 

La Courante , qu'affectionnait tout particulierement le roi, etait surtout une danse d'attitudes.

La Passacaille etait une variete de Passepied. 

La Sarabande , d'origine espagnole, etait une espece de menuet a trois temps. C'etait la danse
favorite des dames qui l'executaient generalement au son de la guitare. Ninon de Lenclos y
excellait, dit-on. 

Une danse qui malgre son peu de grace eut un certain succes a la Cour du Grand Roi, fut la lourde
Allemande . 

Voici comment la decrit Tabonrot: 

"Vous la purrez danser en comagnie, car ayant uni demoiselle en main, plusieurs autres se pourront
planter derriere vous, chacun tenant la sienne et tous ensemble, marchant en avant et en retrogradant
par mesure binaire, trois pas et une greve (ou pied en l'air) sans saut, et quand vous aurez marche
jusques au bout de la salle, pourrez danser, en tournant, sans lacher votre demoiselle. Les
autres suivront de mesure, et, quand les joueurs d'insruments cesseront cette premiere partie,
chacun s'arretera et devisera avec sa demoiselle et recommencera comme auparavant pour la
deuxieme partie; la troisieme, vons la danserz par la mesure binaire, mais plus legere et concitee
(vive), en y ajoutant de petits sauts comme a la Courante. 

"En dansant l'allemande, les jeunes hommes quelquefois derobent les demoiseles, les otant
des mains de ceux qui les menent, et eclui que est spolie se travaille d'en ravior ano autre.
Mais je n'approuve point cette facon de faire, parce qu'elle peut engendrer des querelles
of mecontentements." 

Le Passepied , venu de Bretagne, presentait une grande analogie avec la Bourree . 

Enfin la Chacone , que l'on croit introduite par les Italiens, etait surtout employee a la fin
des ballets; elle se pretait admirablement aux exercices et aux pas les plus variees, permittant
ainsi au danseur de mettre en valeur son talent de conception. 

On le voit, la danse theatrale et la danse aprticuliere furent en tres grand honneur a la Cour
de Louis XIV. Malheureusement, 13 

elles ne pouvaient se developper librement, et elles furent toujours genees par l'affectation
outree, et le rigorisme intransigeant qui presidaient aux fetes et aux bals de cetts epoque.

II existait cependant des ballets satiriques, ou la disgrace des hommes politiques et des
courtisans etait l'objet de plaisanteries grossieres. 

Tels furent: le grand ballet ou le Branle de Sortie, danse sur le Theatre de la France, par le
cardinal Mazarin, et par toute la suite des cardinalistes et mazarinistes , compose compose
par le sieue Carigni. Le meme anteur donna plus tard le ballet ridicule des nieces de Mazarin,
ou leur theatre renverse en France . Citons aussi, dans ce genre singulier, le ballet danse
devant le roi et la reine regente, sa mere, par le trio mazarinique, pour dire adieu a la France;
il etait compose de six entrees, dans lesquelles Mazarin et toute sa famille etaient representes
dans les situations les plus ridicules et les plus odieuses; dans la premiere, l'ancien ministre
paraissait en vendeur de baume; ses nieces figuraient dans la seconde, en danseuses de corde;
la troisieme montrait les partisans de Mazarin en arracheurs de dents; dans la quatrieme,
Mazarin devenait crieur d'oublies. La bienseance nous interdit de parler de la cinquieme
et de la sixieme entreme. Enfin une sorte d'apotheose: le Trio mazarinique, representant
les figures des sept planetes , couronnait cette oeuvre du plus mauvais gout. 

Il faut bien reconnaitre, du reste, que si les ballets ont atteint une grande perfection en
ce qui concerne seulement la composition des figures et des attitudes, les poesies qui les
accompanaient n'etaient le plus souvent que tres mauvaises et indignes de leurs auleurs.
On eut dit que ce genre special etouffat entierement l'inspiration des plus grands poetes.
Il n'est pas etonnant que Benserade, Tauteur d'une ridicule traduction des Metamorphoses
d'Ovide en rondeaux, ait donne pour les ballets de la Cour des vers insignifiants et dignes
tont an plus de servir d'ornements a des mirlitons; mais l'on est profondement supris de voir
le grand Racine composer des rondeaux pour un ballet dansee au chateau de Colbert, et connu
sous le nom de: Idylle de Sceaux , et d'y lire cette strophe bizarre, choisie entre cent de meme
gout: 

Qu'il regne ce heros, qu'il triomphe toujours; Qu'avec lui soit toujours la paix ou la victoire,
Que le cours de ses ans, dure autant que le cours De la Seine et de la Loire, Qu'il regne ce heros,
qu'il triomphe toujous; Qu'il vive autant que sa gloire. 

Ajoutons, pour la'gloire du grand poete, qu'il sul reconnaitre ses erreurs, et que, plus tard,
dans la liste de ses oeuvros, il eut soin d'oublier I'Idylle de Sceaux . 

Pierre Corneille etait tombe aussi dans le meme travers; il avait compose un melodrame a grand
spectacle, la Toison d'or , qui fut represente par les comediens du Marais et jouit, a cette
epoque, d'un succees bien immerite. 

"La piece fut accueillie tres favorablement par le public qui courut en foule a ce spectacle,
bien que le prix des places y fut tres eleve; en effet, le billet de parterre coutait un demi-louis
et celui de balcon trente livres, ce qui serait equivalent au an triple aujoud'hui." 

Louis XIV encourageait ces productions bizarres, et paraissait lui-meme sur la scene, comme
nous l'avons vu, vetu des costumes les plus divers. Outre le ballet de Cassandre , dans lequel
il dansa pour la premiere fois a l'age de treize ans, il convient de citer plus particulierement:
le Triomphe de Bacchus , le Temps , les Plaisirs , l' Amour malade , la Raillerie , l' Impatience,
Vincennes , les Amours deguises , et quelques comedies-ballets de Moliere. 

Dans le Triomphe de Bacchus que nous avons deja cite, le Grand Roi remplissait un role bouffon;
il faisait partie d'une bande de " filous, traineurs d'epee, sortant du palais de Silene, et
echauffes par le vins ". Ainsi deguise, il chantait le couplet suivant: 

Dans le me tier qui nous occupe, Nos sentiments sont assez beaux, Car nons prisons plus une jupe,
Que nous ne ferions vingt manteaux. 

Le duc de Mercoeur, le marquis de Montglas, MM. Sanguin et Lachesnaye, " etoiles " de ce ballet,
deguises en nourrices de Bacchus, disaient les vers que voici: 

ll n'est pas mal aise d'acquerir nos offices, Et pour y parvenir le chemin en est doux ( sic ).
Mais vous ne sauriez mieux vous adresser qu'a nous, Si vous voulez apprendre a devenir nourrices.

Castil-Blaze affirme que le roi dansa pour la derniere fois dans le ballet de Flore ; il prit,
parait-il, cette decision en lisant Britannicus , ou il decouvrit cette apostrophe de Narcisse
a l'egard du Cesar Romain. 

Pour toute ambition, pour vertu singuliere, Il excelle a conduire un char'dans la carriere,
A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-meme en spectacle aux Romains. 

Il serait injuste, apres ces legeres critiques adressees au Grand Roi, de ne pas reconnaitre
l'impulsion nouvelle donnee a l'art cho-regraphique, un peu delaisse sous Louis XIII. Les
bals masques surtout furent en grande vogue; quant aux ballets allegoriques representes
chez les seigneurs ou les riches financiers, le luxe, la prodigalite meme y etaient deployes
avec ostentation. 

Nous n'en voulons pour preuve que le recit du ballet: le Triomphe de Neptune , repre sente a Fontainebleau
chez le surintendant des finances Fonquet. 

"Le roi partit de Fontainebleau, dit Castil-Blaze, le soir, en septembre 1660, avec toute
sa cour, pour aller souper au chateau de Vaux-le-Vicomte. La route, de cinq lieues, etait illuminee
avec des flambeaux de cire blanche, et des buffets, dresses de lieue en lieue, presentaient
aux voyageurs des rafraichissements de toute espece. Le chateau, brillant de lumiere, s'offre
aux yeux de Louis comme un palais de fees. Un appartment meuble magnifiquement lui est destine

"Un theatre, construit au milieu du lac, prepare d'autres plaisirs: on y represente le Triomphe
de Neptune , ballet d'un genre tout a fait nouveau, puisque les tritons et les nereides, apres
avoir nage 

dans l'onde, venaient ensuite reciter les louanges de Louis. Tous les musiciens de la capitale
avaient ete adjoints a la musique du roi. On les placa derriere la decoration du theatre et dans
les bosquets voisins." 

A cote des grands ballets et des representations fastueuses, nous avons les bals, bals de societe
et bals de la cour. Madame de Sevigue assistant a un de ces bals eut l'insigne honneur d'etre
invitee par le roi et Bussy-Rabutin nous raconte la joie qu'en eprouva la marquise; elle repetait
ensuite a qui vouluit l'entendre que c'etait le plus grand monarque que la terre eut jamais
porte; elle avait toutes les peines du monde a se retenir de erier "Vive le roi!" 

Il est curieux de connazitre l'opinion de ce meme Bussy-Rabutin. sur les bals; il la donna a
l'eveque d'Autun qui l'avait consulte sur ee sujet, sans doute parce que le comte avait connu
les plaisirs, et pouvait parler en connaissance de cause: "J'ai la, monseigneur, l'avis sur
les bals que vous m'avez envoye, et puisque vous desirez savoir ce que j'en pense, je vous dirai
que je n'ai jamais doute qu'ils fussent tres dangereux. Ce n'a pas ete seulement ma raison qui
me l'a fait croire, ca ete encore mon experience; et, quoique le temoignage des Peres de l'Eglise
soit bien fort, je tiens que sur ce chapitre celui d'un courtisan sincere doit etre d'un plus
grand poids. Ainsi je tiens qu'il ne faut point aller au bal quand on est chretien, et je crois
que les directeurs feraient leur devoir s'ils exigeaient de ceux dont ils gouvernent les consciences
qu'ils n'y allassent point." 

Il nous reste un document tres curieux de cette epoque, et qui nous fait voir la danse du grand
siecle sous un aspect qu'on ne lui connaissait guere. C'est une tapisserie representant un
bal de societe: deux femmes, dont l'une est deguisee en homme et dont l'autre souleve sa robe
au-dessus du genou dans un geste plein d'abandon, executant des entrechats. Qui eut dit que,
sous le regne de l'etiquette et du decorum, on commencait a esquisser en societe les danses
qui devaient plus tard illustrer Montmartre. 

Il est vrai que cette etiquette et ce decorum ne depassaient guere Versailles; les dessins
de Callot nous montrent de joyeux soudards et d'accortes commeres dont les ebats choregraphiques
n'ont rien a voir avec la pavane ou la sarabande. 

C'est l'epoque des joyeuses beuveries et des kermesses dans les Flandres. Van Ostade nous
les fait revivre daus ses scenes d'auherges et de cabarets; ce qu'on appelait au XVII e siecle
les "sujets bas" de meme qu'on distinguait les danses basses. Les bons ivrognes et les fortes
gouges de Teniers n'avaient pas le don de derider par leurs danses fantaisistes le Roi Soleil.
Il les traitait dedaigneusement de danses de Magots! CHAPITRE X LA DANSE SOUS LOUIS XV 

Vers la fin du regne de Louis XIV, l'art avait subi une transformation progressive, qui s'accentua
encore a l'avenement de Louis XV. L'ideal artistique s'etait deplace. Ce n'etait plus cette
recherche de la grandeur et de la majeste qui caracterisaient le Grand Siecle, mais le regne
de la grace et du manierisme. Watteau, le peintre des fetes galantes devient le maitre en vogue;
Boucher, Robert de Cotte, dont l'art manque souvent de grandeur et de fermete, recherchent
le joli plutot que le beau, mais avec quelle grace charmante et voluptueuse. Cette evolution
dans les arts correspond a une evolution de la Danse. De grave qu'elle etait sous le regne precedent,
elle devint legere, peut-etre tre meme un peu mievre, mais avec infiniment de charme et d'abandon.

Le costume de la danseuse subit par contre-coup l'influence de cette revolution; a l'ampleur
des longues robes qui convenaient admirablement aux danses majestueuses, trop majestueuses
meme, qu'imposait la dignite royale sous le regne precedent, succeda la grace des legers paniers
et des etoffes a fleurettes. Bientot les jupes courtes vont faire leur apparition avec la Camargo,
non sans quelque tapage. Danses d'Opera 

L'Opera reprend sa vogue. Les dernieres annees de Louis XIV en avaient eloigne toute la societe
de Versailles. Le desordre des moeurs se dissimulait pendant cette fin de regne sous l'austerited'etiquette.
La nouvelle mode fit cesser foute contrainte; le cynisme dans les paroles et dans les actes
fut decrete de bon ton; une jeunesse ardente se rua au plaisir. L'Opera en beneficia. 

Au point de vue de la danse, un opera se composait ainsi: au prologue, les passepieds; au premier
acte, les musettes; au second, les tambourins, puis les chaconnes et passepieds aux actes
suivants. On representait ce genre d'opera non-seulement a l'Academie Royale de Musique
et de Danse , mais dans les nombreux theatres de societe que les grands financiers de l'epoque
avaient fait installer chez eux. 

Deux etoiles de la danse se partageaient alors la faveur du public: Mesdemoiselles Salle et
Camargo. La premiere representait la tradition classique; la seconde etait surtout celebre
par la fantaisie de son jeu. 

Voltaire s'ecrie en parlant d'elles: 

Ah! Camargo, que vous etes brillante! Mais que Salle, grands dieux! est ravissante! Que vos
pas sont legers et que les siens sont doux! Elle est inimitable et vous etes nouvelle: Les nymphes
sautent comme vous. Et les Graces dansent comme elle. 

La Camargo etait nee en 1710 d'une famille romaine qui avait compte parmi ses membres un archeveque,
un eveque, et un cardinal. Elle etait alliee aux Camargo d'Espagne. 

C'est dans les Caracteres de la Danse qu'on la vit debuter a l'Opera, en 1726 ou ses jupes courtes
firent sensation. Voici ce qu'en dit un contemporain: "Cette invention utile (les jupes courtes),
qui met les amateurs a meme de juger avec connaissance de canse les jambes des danseuses, pensa
alors occasionner un schisme tres dangereux. Les Jansenistes du parterre criaient a l'heresie
et au scandale. Les Molinistes, au contraire, sontenaient que cette innovation nous rapprochait
de l'esprit de la primitive Eglise. La Sorbonne de l'Opera fut longtemps en peine d'etablir
la saine doctrine sur ce point de discipline que partage les fideles." Les jupes courtes triompherent.
Ajoutons qui quelques annees plus tard, et a la suite, nous dit-on, de plusieurs accidents
malencontreux, elles amenerent l'obligation pour les danseuses de porter un pantalon ou
un maillot collant. Nous n'en parlerions par s'il n'y avait eu des decrets de police reglementant
le port de l' inexpressible . 

Rien de gracieux comme le vetement de la danseuse a cette epoque. Alors que les hommes s'affublaient
d'attributs ridicutes comme nous le verrons tout a l'heure a propos de Noverre qui s'eleva
contre cette coutume, les femmes, la chevelure poudree, une mouche noire sur le coin de la bouche,
la poitrine legerement decolletee, portaient des jupes courtes en forme de ballons, ornees
de guirlandes de fleurs et de bouffants d'etoffe. Des bas de couleur claires moulaient leur
jambe et le soulier decouvert a haut talon qui a garde le nom de chaussure Louis XV completaient
l'ensemble du costume. 

Pour en revenir a la Camargo, c'est elle qui battit les premiers entrechats en 1730, et ne les
battit qu'a quatre. Trente ans plus tard, M lle Lany, excellente danseuse, les battit a six;
ensuite on les battit a huit. On a vu un danseur les frotter a seize en avant, La pirouette ne fit
son apparition a l'Opera qu'en 1766, apportee de Stuttgard, par Ferville et M lle Heinel. 

Dans un memoire presente au cardinal de Fleury en 1728, par Ferdinand de Cupis de Camargo, nous
apprenons qu'a l'age de dixhuit ans, avec sa soeur qui n'en avait que treize, elle fut enlevee
par le comte de Melun. Il est evident que le cardinal se moqua des plaintes du pauvre pere. Les
seigneurs de la Cour exercaient alors un pouvoir despotique et supreme sur les nymphes de l'Opera.
Voulaient-elles montrer de la reserve, de la regularite dans leur conduite, un ordre du roi
s'y opposait. Si cet ordre ne prescrivait pas en termes expres que la danseuse ou la cantatrice
devait ceder sur-lechamp aux ordres de ses poursuivants, il favorisait du moins si bien leurs
projets de seduction qu'il etait impossible de s'y soustraire. 

Cette femme qui, parait-il, n'etait pourtant pas jolie, possedait un tel charme qu'elle suscita
des admirations passionnees. Les chapeaux, les robes se portaient a la Camargo . 

Quant a sa rivale, M lle Salle, Noverre a dit d'elle: "Sa danse 

voluptueuse etait ecrite avec autant de finesse que de legerete; ce n'etait pas par bonds et
par gambades qu'elle allait au coeur." 

Voltaire ecrivit au bas de son portrait: 

De tous les coeurs et du sien la maitresse Elle allume des feux qui lui sont inconnus; De Diane
c'est la pretresse, Dansant sous les traits de Venus. 

Elle aussi eut ses admirateurs et ses partisans. 

Ecoutons Castil-Blaze nous raconter la representation donnee a Londres a son bene fice: "On
se battit a la porte du theatre. Une infinite de dilettanti furent obliges de conquerir a la
pointe de l'epee ou a coups de poing les places qu'ils avaient achetees a l'enchere a des prix
exorbitants. Au moment ou la danseuse se preparait a faire sa derniere reverence, des applaudissements
eclatent de toutes parts et semblent ebranler la salle jusque dans ses fondations. Pendant
que ce tonnerre gronde, une gee de bourses pleines d'or tombe sur le theatre, une pluie de bonbons
suit le meme chemin. Ces bonbons, fabriques a Londres, etaient d'une singuliere espece: des
guinees, de vraies guinees en or, bien coordonnees et trebuchantes, en formaient la praline,
la papillotte etait une bank-note. M lle , Salle mit dans sa poche, ou, pour etre plus exact,
dans un sac tres profond, les preuves de la reconnaissance de ses admirateurs, pendant que
les petits amours qui entouraient la nouvelle Danae ramassaient a pleines plines mains les
dragees et que deux satyres danseurs enlevaient en cadence le sac de la recette improvisee.
Cette soiree lui valut plus de deux cent mille francs." 

Le danseur Dupre etait le contemporain de la Camargo et de la Salle, et partagea leurs succes
au theatre. Sa taille elevee l'avait fait surnommer le Grand; c'etait, en effet, un homme superbe:
belle figure, formes admirables, taille de cinq pieds huit pouces; magnifique dans les chaconnes
et les passacailles, il prepara Gaetan Vestris et tint le sceptre de la danse pendant trente
ans a l'Opera. 

Dorat a ecrit, dans son poeme de la Declamation: 

Lorsque le grand Dupre, d'une marche hautaine, Orne de son panache, avancait sur la scene,
On croyait voir un dieu descendre des autels, Et venir se meler aux danses des mortels. Dans
tous ses deploiments, sa danse simple et pure, N'etait qu'un doux accord des dons de la nature.
Vestris, par le brillant, le fini de ses pas, Nous rappelle son maitre et ne l'eclipse pas. 

Javilliers, qui doublait Dupre; Fossau, danseur comique, fort spirituel et tres agreable,
se faisaient remarquer a cote des premiers. 

En 1748, Dupre devait etre remplace par le fameux Vestris, le diou de la danse! 

"Balthazar Vestris etait ne a Florence, le 18 avril 1729. Il vint de bonne heure a Paris, recut
les lecons du fameux Dupre, debuta a l'Opera en 1748 et remipiaca Dupre lorsque celui-ci prit
sa retraite. Dans ce siecle, qui a compte de celebres danseurs comme Dupre, Gardel, Noverre,
Dauberval, Nivernay, Duport, les deux Vestris, le pere et le fils, surent se faire une place
exceptionnelle. Malgre leur infatuation devenue proverbiale et dont on cite mille traits
ridicules, ce furent vraiment de grands artistes. Vestris le pere avait le style noble, majestueux;
le fils, qui fut aussi un mime excellent, avait la vivacite, l'elasticite, la grace. Vestris
I er , qui disait volontiers: "Il n'y a que trois grands hommes dans ce siecle: "Moi, Voltaire
et le grand Frederic", et qui, un jour, applaudi avec frenesie, donnait sa jambe a baiser a l'un
de ses eleves, se retira en 1781 et mourut en 1808. Son fils, Auguste Vestris, etait ne le 27 mars
1760 et avait eu pour mere ume danseuse de l'Opera, M me Allard. On peut dire qu'il commenca a
danser en meme temps qu'a marcher, car il debuta aonze ans et demi. Vestris le pere se declarait
un genic createur, mais reconnaissait a son fils une education supericure. 

"Vestris II resta trente-six ans premier danseur a l'Opera, toujours avec un egal succes.

"Il etait si leger qu'il descendait du fond de la salle a la rampe en deux enjambees et bondissait
si haut que son pere disait: "Si "Auguste ne reste point en l'air, c'est pour ne pas humilier
les "camarades." (Henry Bauer.) 

Sur ces entrefaites, un homme arriva qui revolutionna l'art de la danse et donna les premiers
modeles du ballet d'action tel que nous le connaissons aujourd'hui. C'elait Noverre, maitre
de ballet de la cour de France et de celles de Stuttgard, de Vienne et de Saint-Petersbourg.
Aussi l'Europe entiere, et Voltaire en tete, a-t-elle proclame ses triomphes. Pour se rendre
compte de la profonde 

revolution qu'il provoqua, ecoutons M. Baron, un ecrivain d'une haute competence en la matiere:

"Le ballet d'action n'etait pas encore cree, mais on avait le ballet-opera et les divertissements
des operas. On aurail pu les perfectionner; point du tout, ces divertissements etaient fixes,
et l'on ne sortait jamais de la doctrine cousacree. En tout opera, on avait des passe-pieds
au prologue, des musettes au premier acte, des tambourins au second, des chaconnes et des passacailles
au troisieme et au quatrieme. Et, pour varier, des passacailles, des chaconnes, des tambourins,
des musettes et des passe-pieds. En tout cela, ce n'etait pas la marche de l'opera qui decidait,
mais des considerations qui lui etaient tout a fait etrangeres. Tel danseur excellait dans
les chaconnes, telle danseuse dans les musettes. Or, comme il fallait que, dans chaque opera,
tous les sujets parussent chacun dans leur genre et que le meilleur dansat le dernier, c'etait
d'apres cette loi et non d'apres l'action du drame, que les pas etaient regles. Cela etait d'autant
plus inevitable, que jamais le poete, le musicien, le maitre des ballets, le costumier, le
decorateur ne se consultaient sur rien. Les lignes etaient tracees; chacun de son cote parcourait
eternellement les memes, sans s'inquieter qu'elles aboutissent au meme point; aussi avait-on
la plus grande peine a deraciner le mal. Pour qu'un seul eut quitte ses habitudes de routine,
il aurait fallu que tous les quittassent en meme temps, qu'on s'entendit, qu'on se concertat,
et c'etait demander l'impossible." 

"Noverre et les deux Gardel, dit de son cote M. Castil-Blaze, ont fait dans la danse la meme revolution
que Gluck et Sacchini ont operee quelques annees plus tard dans la musique francaise. Noverre
etait le chef de l'ecolede Stuttgard, qui a forme tous les grands danseurs de cette epoque.
Le pere des deux Gardel etait maitre des ballets du roi de Pologne, Stanislas, a Nancy. Ces choregraphes
eurent a reformer les costumes bizarres et ridicules de notre opera, a supprimer les masques,
les paniers et les tonnelets. Dans la Toilette de Venus , ballet-pantomime de Noverre, les
faunes fannes parurent sans tonnelets, et ce fut le moindre service que ce maitre rendit a la
danse. Sa vraie gloire, comme il le dit lui-meme, c'est d'avoir cree "le ballet d'action".

Ce que Noverre entendait par le ballet d'action , c'etait le ballet-pantomime, le ballet a
peu pres tel qu'il se represente encore de nos jours. Avant lui, les danseurs se presentaient
en scene, executant chacun leurs pas, faisant valoir, l'un sa souplesse, l'autre la perfection
de sa jambe. "Ce n'est point la de la danse theatrale," disait Noverre. Il voulut qu'ils ne fussent
pas seulement des sauteurs, mais des mimes. Au point de vue de la danse de theatre auquel il se
placait, il eut certainement raison: Reste a savoir, disaientses detracteurs, si la danse
de theatre definit bien la raison d'etre de l'art de Terpsichore et si les Grecs n'etaient pas
dans le vrai, eux qui cherchaient dans la danse les formes harmonieuses et la souplesse du corps
plutot que la mimique expressive. En la 

faisant uniquement consister dans l'expression des passions, on la subordoune a la comedie".

Loin de meriter cos reproches, il renouail au contraire la tradition grecque qui faisait de
la danse une "imitation". 

Pour faire triompher sa reforme, Noverre composa un certain nombre de ballets qui tous firent
recette. Il suffit de parcourir les titres de la plupart d'entre eux pour s'expliquer a la fois,
et dans quel ordre d'idees ils etaient concus et la vogue qu'ils trouve rent aupres du public:
l' Embarquement pour Cythere , la Toilette de 14 Venus , le Jugement de Paris , les Jalousies
du Serail, Renaud et Armide, Psyche . Dans ce dernier ballet une femme eut un prodigieux succes.
C'etait la femme de Gardel, que la beaute de ses formes avait fait surnommer la Venus de Medicis.

Dans un autre genre, citons encore de Noverre la Mort d'Ajax , la Clemence de Titus , la Mort d'Agamemnon
. 

Une autre reforme qu'il introduisit, ou plutot qu'il contribua a introduire, fut la suppression
des masques. Les masques, qui avaient eu leur raison d'elre sur les vastes scenes en plein air
des Grecs et des Romains, n'etaient reellement d'aucune utilite dans des theatres comme ceux
de l'epoque ou l'acteur etait eclaire par en bas et sur les cotes au moyen d'une lumiere artificielle.
Ils etaient nobles, serieux on comiques, suivant les differents genres que le danseur interpretait.
Le reste du costume se ressentait encore de l'etrangete des ornements introduits sous le regne
precedent. Les diademes de plume et les tonnelets font ressemblor Vestris, dans les portraits
qui nous restent de lui, a quelque chef d'Indiens Apaches en costume de ceremonie. Autant le
costume de la femme etait gracieux et charmant, autant celui du danseur masculin frisait le
ridicule; et, certes, Noverre eut cent fois raison de s'elever contre cette bizarre tradition.
Il n'y parvint pas sans peine. 

Ce fut a l'opera de Castor et Pollux , donne a l' Acad'emie nationale de musique le 21 janvier
1772, que Maximilien Gardel, un des collaborateurs de Noverre, dansa pour la premiere fois
sans masque. C'etait Vestris qui devail remplir le role du blond Phoebus, affubed'une enorme
perruque noire, d'un masque, et decore d'un soleil sur la poitrine. Au dernier moment, il fut
empeche, et Gardel le remplaca au pied leve. Il le fit sans masque et sans les attributs ridicules
dont on chargeait Apollon habituellement. Les applaudissements du public lui prouverent
qu'il etait dans le vrai, et ce fut le signal de la suppression des masques pour les danseurs;
si bien que lorsque Vestris, pique, voulut revenir a l'ancienne tradition, il fut accueilli
par des rires et des marques de desapprobation. 

Les masques, a la verite, subsisterent encore quelque temps pour les choristes. En 1785, les
vents portaient encore le masque blanc, qui servait a les designer. 

Pendant que cet art se perfectionnait en France, l'Italie n'avait encore que des pantomimes
depourvues de gout, de grace et de naturel. Des danseurs et des compositeurs francais y parurent,
et la danse y fut regeneree. Noverre donna quelques ballets a Milan, et sa maniere se propagea
dans toute l'Italie. Rossi, Clerico, Franchi, Mazzarelli, Angiolini, Giannini, formes
par ce maitre, onvrirent a leur tour la carriere a Vigano, a Gioia. 

La Salle et la Camargo avaient depuis longtemps disparu de la scene, quand, vers 1761, se revela
une nouvelle etoile qui parvint presque a eclipser ses deux illustres devancieres. 

Madeleine Guimard avait treize ans lorsqu'elle debuta a l'Opera; son succes y fut eclatant.
Jusqu'a la Revolution elle conserva la faveur du public. Sa loge, puis son salon,furent le
rendez-vous de tout ce qui portait un nom dans le monde de la noblesse et des arts. Il fallait
avoir ete admis e la cour pour pouvoir briguer la faveur d'etre recu chez elle. Dans cette societe
dissipee ou les folies ruineuses etaient de bon ton, elle trouva le moyen de se faire remarquer
par son faste et ses prodigalites. 

Dans l'hotel luxueux qu'elle s'etait fait batir, elle installa un theatre ou, pour parler
le style du temps, Terpsichore cedait le pas a Thalie et a Melpomene. 

Elle avait, en effet, des pretentions a la comedie et donnait a domicile des representations
a ses amis. Sa vie dissipee ne fut cependant pas inutile, puisque c'est elle qui protegea les
debuts de David et de Fragonard. Les bals masques. 

Sous Louis XIV, la presence seule du roi suffisait a glacer les plus acharnes danseurs. A cette
gravite officielle, si l'on ajoute les embarras du ceremonial, le caractere fastidieux des
memes danses toujours et aussi froidement repetees, les regles severes etablies pour le maintien
de l'ordre pendant ces bals, la contrainte obligatoire, l'inaction ennuyeuse de tout ce qui
ne danse pas, on comprendra quelle bizarre gaiete ce genre de danse devait engendrer. Aussi
se rejetait-on sur les bals masques. 

Les bals masques ne commencaient jamais avant minuit; les masques et les deguises, grace a
leur singulier privilege, se rendant maitres du bal a cette heure, n'y etaient pas recus avant.
Le privilege donnait le droit a un masque de prendre la reine du bal pour danser, quel que fut
son rang social, eut-elle ete princesse du sang et sans masque. "Un masque deguiseen paralytique,-raconte
M. Castil-Blaze,-enveloppe d'une vieille couverture, parfume de camphre et de lavande,
eut l'audace d'aller inviter la duchesse de Bourgogne, qui presidait un bal que Louis XIV donnait
a Versailles, et cette princesse voulut bien l'accepter, par respect pour la charte dansante."
Done, une fois que minuit etait sonne, pendant le carnaval, l'entree du bal etait libre a tous
les deguises. Dans les bals que le frere du roi donnait souvent au Palais-Royal, tout le monde
etait admis indistinetement; les rafraichissements etaient de premier choix et largement
distribues; il y avait cinq orchestres composes des premiers instrumentistes de la capitale.

Le Journal secret des divertissements de la cour de Louis XIV rapporte un fait que nous allons
reproduire: 

"Le president de N. donnait un bal dans la rue des Blancs -Manteaux. Le roi, qui se plaisait a
courir le bal incognito, se rendit a celui du president avec un cortege de trois carrossees
de dames et de seigneurs de la cour. Toute la livree etait en surtout gris pour n'etre pas reconnue.
Mais les Suisses, qui avaient ordre de ne laisser entrer les masques que par billet, refuserent
l'entree a la bande du roi, quoiqu'il fut une heure apres minuit. Sur ce refus, Louis XIV ordonna
de mettre le feu a la porte. Aussitot, la livree va chercher des fagots chez le premier fruitier;
on les dresse contre la porte, on les allume avec des flambeaux. Les Suisses, epouvantes de
cette attaque, allerent en avertir le president, qui leur ordonna d'ouvrir toutes les portes,
se doutant bien qu'il fallait que 

ce fut des personnes de la premiere qualite pour faire une action si hardie. Tout le cortege
defila dans la cour, et l'on vit entrer dans le bal une bande de douze masques magnifiquement
pares, avec une infinite de grisons masques, tenant un flambeau d'une main et l'epee de l'autre.
Cette maniere de proceder imprima le respect a toute l'assemblee. M. de Louvois, qui etait
de la troupe du roi, tira le president a part, et, s'etant demasque, lui dit qu'il etait le moindre
de toute la compagnie. C'en fut assez pour obliger M. de N. a reparer sa faute. II fit apporter
de grands bassins de confitures seches et de dragees. Mais M lle de Montpensier, qui dansait
dans ce moment-la, donna un coup de pied dans l'un des bassins et le fit sauter en l'air. Cette
action alarma encore le president; mais le mal n'alla pas plus loin par la presence du roi, qui
calma le ressentiment des princes et des princesses du refus de l'entree du bal; de sorte qu'ils
sortirent sans se faire connaitre, apres avoir danse tant qu'ils le voulurent. Le lendemain,
cette aventure fut rapportee au diner du roi et de la reine-mere, par des gens qui ignoraient
qu'il eut ete de la partie. Ils approuverent l'action des masques et dirent qu'il fallait que
les entrees d'un bal fussent libres aux masques dans le temps du carnaval, apres minuit, et
que, si l'on ne voulait pas se commettre, il ne fallait pas s'exposer a en donner." 

Sous Louis XV, nous assistons au triomphe du bal masque. De tous les cotes, au Palais-Royal,
a Sceaux, ces divertissements se renouvelaient souvent et toujours avec le meme entrain,
le meme luxe, la meme magnificence. L'electeur de Baviere et le prince Emmanuel, de passage
a Paris, donnerent aussi des bals masques a l'hotel de Bretonvilliers. Dans ces assemblees,
la joie etait extreme, mais la liberte y approchait de la licence. C'est alors que le Regent
etablit 'es bals masques de l'Opera , inaugures le 31 decembre 1715. Ils eurent lieu d'abord
trois fois par semaine et contribuerent beaucoup a augmenter encore l'engouement du public
pour la danse. Une mecanique, inventee par un moine dont le nom est reste ignore, servait pour
elever le parterre et l'orchestre au niveau du theatre, et donnait ainsi les moyens de preparer
la salle pour le bal, apres la representation du soir. Les favorises de la fortune, les puissants
du jour cesserent cependant peu a peu d'offrir ce divertissement a leurs amis, a leurs convives,
des que chacun put etre admis au bal de l'Opera en payant son entree. La ville de Paris donna une
fete de ce genre a l'Hotel de Ville, le 3 aoat 1739, a l'occasion du mariage de Madame Elisabeth
de France avec don Philippe, infant d'Espagne. Tout y fut si magnifique, si somptueux, si bien
ordonne, que l'on invita le public a y venir et que le cardinal de Fleury s'y rendit lui-meme
par curiosite. Les bals publics. 

Les bals de l'Opera furent l'origine des bals publics modernes. Les Parisiens prirent gout
peu a peu au bal, qui devint leur divertissement favori. 

Ce fut ainsi q desue industriels intelligents en vinrent a se dire que si le gout de la danse etait
general, il n'etait possible qu'a une quantite de personnes tres restreinte de donner des
bals. En partant de la, ils eurent vite imagine d'ouvrir des etablissements publics, spe cialement
affectes a la danse et dans lesquels, moyennant payement, chacun pourrait se livrer au plaisir
de la danse. L'idee etait si bonne que bientot s'ouvrirent de nombreux bals publics. Ceux qui
eurent tout de suite le plus de vogue furent: le Jardin Ruggieri, ouvert 

aux Porcherons en 1766; le Vauxhall, etabli par Torre en 1767, rue de Bondy, au coin de la rue
de Lancry; le Colisee, ouvert en 1774, aux Champs-Elysees, pres le Carre-Marigny, et ou l'on
donna des bals en 1773; le Ranelagh, fonde en 1774, a l'entree du bois de Bologne, et qui deviut
celebre sous la Restauration; le Vauxhall de la Foire Saint-Germain, cree en 1775; la Redoute
chinoise, qui ouvrit ses portes en 1782, a la Foire Saint-Laurent; le Vauxhall d'Ete, etabli
au boulevard Saint-Martin en 1785; le Jardin des Grands Marronniers, ouvert en 1787, dans
le haut du faubourg Saint-Martin; enfin la Grande-Chaumiere, fondee en 1788, au boulevard
Montparnasse. 

Le bal des Porcherons etait le rendez-vous des jeunes filles de la classe ouvriere, qui aimaient
a venir l'embellir de leurs eclats de rire. 

Il y regnait une honnetete, une decence qui bravaient les Richelieu et les marquis seducteurs,
recevant plus d'une lecon aux guinguettes de la barriere. Quelquefois, par caprice, par des
paris apres 

boire, les grands seigneurs venaient jusqu'aux Porcherons. S'ils voulaient user de manieres
trop libres, de propos trop croustillants, de trop audacieuses tentatives dans leurs insolences,
il y avait toujours la, pour les chasser a coups de poing, les vigoureux et sinceres amants des
jolies danseuses. "La grisette, sous son charmant costume, au fin corsage d'indienne, - dit
M. Capefigue, - son tablier floquete de rubans, sa gracieuse cornette, etait gaie comme elle
le fut toujours dans ses distractions. Sa pensee, son avenir, 2etait le mariage avec l'ouvrier
qui, en habit de fete, le gilet de couleur, la petite culotte courte, les bas chines, dansaient
le menuet, le rigaudon, la fricassee avec un bruyant entrain." 

De grandes dames, blasees sur les plaisirs de leur monde, vinrent souvent deguisees aux Porcherons
. 

C'etait "s'encanailler", disaient ces dames, mais quelle saveur avaient pour elles ces danses
de franche allure, leur taille frele serree dans des mains de vrais gars! Combien rentraient
chez elles, apres minuit, encore toutes troublees de la 

chaude haleine du rustre qui les avait si rudement serrees sur sa large poitrine, et, dans l'alcove
parfumee de poudre a la marechale, couchees aux cotes du duc rachitique ou du marquis endormi,
combien revaient au gaillard nerveux dont le souffle etait encore dans leurs cheveux et dont
la volupte brutale, comme un parfum violent et capiteux, les avait un instant grisees, troublant
leurs sens de desirs enfievres, leur mettant sous la chair des frissons a la chaleur douce et
dans le cerveau des vapeurs enervantes. M me de Genlis a raconte une de ces escapades au rendez-vous
des soldats du roi, gardes-francaises, Suisses, dragons de la reine. Il y avait peu de filles
perdues aux Porcherons, et ce n'etait certes pas la que l'abbe Prevost avait pu choisir son
type de Manon Lescaut. Danses de Salon 

Dans les salons se dansaient le Menuet, la Contredanse, le Passepied et la Gavotte. Mais lorsqu'on
parle de l'epoque de Louis XV, c'est le Menuet qui, avant toute autre danse, s'evoque a notre
esprit. Ce fut en effet la danse par excellence des salons du XVIII e siecle. Deja en honneur
sous Louis XIV, le Menuet avait perdu sa grace native a la cour du Grand Roi, ou il s'impregna
de la raideur ambiante. Ce fut Pecour qui le restaura en lui rendant toute sa souplesse, toute
sa legerete. 

Le fameux professeur Marcel contribua aussi a sa vogue. Ses lecons, qu'il avait le bon esprit
de faire payer tres cher, etaient suivies par les plus grands seigneurs et les plus grandes
dames. C'est lui qui disait qu'on saute a l'etranger et qu'on ne danse qu'a Paris. Le malheureux
sur ses vieux jours devint paralytique. 

La Gavotte partageait la vogue du Menuet; elle tenait a la fois de cette premiere dael gu'on
nse et d'une danse plus vive. D'abord uniquement dansee au theatre elle passa dans les salons
apres que Gardel l'eet reformee. 

On peut ranger parmi les danses de salon les bergeries et les ballets champetres de Trianon.
Dans ces fetes gracieuses, tout en effet etait de convention, les bergeres, leurs costumes,
et leurs danses. La reine Marie-Antoinette figurait parmi les plus charmantes d'entre elles.
Elle adorait ces Pastorales ou Lisette portait chapeau a plumes et robe de soie, ou Lubin s'exprimait
comme un abbe de Cour. 

Pendant que les princesses se divertissaient a jouer les bergeres et que les jeux mis a la mode
a Trianon commencaient a faire leur tour d'Europe, la Revolution eclatait soudain, qui devait
tout emporter, faire table rase du passe, et provoquer l'eclosion de la danse moderne. CHAPITRE
XI REVOLUTION.-DIRECTOIRE.-EMPIRE. 

Pendant les heures sombres de la Revolution, les evenements soat trop dramatiques et les inquietudes
du moment trop poignantes pour que l'on songe a danser; a part la Carmagnole et le Ca ira! danses
sur les places publiques, la danse proprement dite subit une eclipse. 

A un homme qui avait connu les jours sinistres de la Terreur, on demandait ce qu'il avait fait
pendant cette periode dangereuse; il repondit simplement: "J'ai vecu". Ce mot montre, avec
une eloquence energique, ce que pouvait etre l'existence de ceux qui vivaient sous la menace
de la guillotine. 

Mais si la periode revolutionnaire fut a ses debuts marquee par des evenements trop graves
pour favoriser les fetes intimes, les hommes de la Revolution, avec un souci constant de la
mise en scene, organiserent de grandes manifestations musicales et choregraphiques. 

La Revolution ouvrit une ere nouvelle pour la musique. 

M. Constant Pierre, qui a fait de savantes etudes sur la musique en France et M. Henri Monin,
qui a etudie avec beaucoup de curiosite l'histoire de Paris, nous apprennent que les hommes
de la Revolution donnerent aux executions musicales, qui accompaguaient les grandes fetes
nationales, une ampleur et une importance extraordinaires. Avant la Revolution, les musiques
militaires etaient reduites a quelques marches ou pas redoubles sans developpement ni valeur.

La Revolution a fait appel au talent et meme au genie des auteurs qui ont compose pour elle des
oeuvres destinees a etre executees en plein air, jouees par un nombre inoui jusqu'alors de
chanteurs et d'instruments a vents. Le perfectionnement et l'invention de plusieurs d'entre
ces instruments datent de cette epoque et ont ete pour ainsi dire necessites par le but et les
conditions des fetes revolutionnaires. La danse et le chant s'unissaient etroitement dans
ces manifestations de la joie officielle. Leur objet etait de celebrer les bienfaits et le
triomphe des idees republicaines, de commemorer le souvenir des grandes victoires, des fastes
de la Revolution. Le but etait d'impressionner l'ame du peuple, de faire succeder au culte
superstitieux de la monarchie, le culte enthousiasme pour la grandeur revolutionnaire.

Les chants de cette epoque servaient de motif et de theme, aux developpements choregraphiques.
C'est ainsi que la Marseillaise fut mise en ballet sur la scene de l'Opera. Une foule de guerriers,
de femmes et d'enfants accouraient aux appels de l'hymne national. 

Les paroles etaient dites lentement, et comme une priere, et a 

chaque strophe, les danseurs et les danseuses formaient une figure qui en etait la traduction
scenique. 

La statue de la Liberte dominait, de son geste large, la scene tout entiere. 

Aux dernieres strophes, lorsque tout le monde entonnait en choeeur l'immortel refrain: 

Aux armes, citoyens! 

Les trompettes et les clairons, en de bruyantes fanfares, appelaient au combat les defenseurs
de la patrie. Le tocsin sonnait, les tambours accompagnaient de leur roulement le chant de
guerre, et les acteurs, dans un dernier defile, marchaient en brandissant leurs armes, tandis
que la foule en delire acclamaient les defenseurs de la Liberte et de la Patrie. 

Il ne suffisait pas de donner aux choses de la Revolution la consecration theatrale; les hommes
qui la dirigeaient eurent une conception plus large des fetes nationales: c'etait le peuple
entier qu'ils voulaient voir reuni, dans un meme sentiment d'allegresse et de reconnaissance,
envers la grande idee revolutionnaire qui leur avait apporte la Liberte et la Victoire. 

De la les grandes fetes, dont l'histoire a garde le souvenir. 

La premiere, et non la moins grandiose, fut la Fete de la Federation. 

Celebree le 14 juillet 1890, elle rappelait le souvenir de la glorieuse journee. 

En depit du temps, qui fut detestable, la foule se porta avec enthousiasme au Champ-de-Mars
ou etait la fete. L'air retentissait de cris de joie et de chants. On ne voyait que grenadiers,
soldats dansant et chantant, avant d'aller preter sur l'autel de la patrie, le serment de mourir
pour elle. 

Pendant les preparatifs 1,200 musiciens executaient des morceaux. Pendant l'attente et
l'arrivee du cortege, des groupes de federes se formaient, et dansaient des rondes sous la
pluie. Les delegues d'Auvergne et de Provence executarent les danses de leur pays. Enfin,
tous les groupes se joignirent en une immense farandole, dans laquelle toutes les provinces
etaient confondues: symbole joyeux de l'unite de la France. 

Sur l'emplacement de la Bastille, on avait plante de grands arbres qui furent illumines le
soir. On avait dispose quelques vestiges de l'ancienne forteresse, les fers des grilles,
les fameux esclaves enchaines qui decoraient jadis l'horloge. A l'entree du Bosquet et sur
ces souvenirs, s'etalait cette inscription: "Ici l'on danse". 

A la Fete de la Federation, succeda la fete en l'honneur des freres d'armes morts a Nancy. Ce
fut un cortege de deuil. Clairons et tambours, voiles de crepe, executaient une marche trainante
sur un rythme funebre. 

La religion de la Nature eut des ceremonies pleines de fastes, dans lesquelles les republicains
celebraient les lois de la nature. Goncourt peint ainsi une de ces ceremonies. Il y a peut-etre
un peu de parti pris dans le ton, mais l'aspect general est rendu avec une vigueur saisissante.
"Dans la cathedrale, l'orgue mugissant, les tambours roulant, les fanfares sonnant, le clair
eclat des trompettes, les cris, les refrains obscenes, les vociferations s'eteignent et
meurent dans la mesure enorme de l'enorme carmagnole, claquant de ses sabots les tombes episcopales.
C'est le sabot qui s'est oublie au soleil. L'eau-de-vie emplit les ciboires, courant les levres
enflammees et avec la fumee des brule-gueules, montent vers les voutes etonnees, les empuantissements
des maquereaux grilles sur les pateres. Et quand tout est bu, quand le vin et l'eau-de-vie manquent,
il se rue hors la cathedrale, par la place et les ruelles, une plebe mitree et crossee, caparaconnee,
promenant, fete des fous de la fin d'un monde, le blaspheme de ses deguisements de marchand
de vin en marchand de vin, et sur les comptoirs faisant emplir les calices bosseles; puis aux
carrefours entourant de sa ronde chancelante le feu de joie des reliques. A Saint-Eustache,
la paque est preparee sur l'autel tout charge d'andouilles et de jambons, ou les attables ont
pour entremets, le decor sylvain et champetre du fond de l'eglise, et les praticables craquant
sous les pas des satyres ivres poursuivant les femmes." 

Ces crapuleuses orgies, saturnales plebeiennes, n'eurent qu'un temps; elles lasserent
leurs auteurs, et inspirerent un degout qui s'etendit a cette sorte de religion nouvelle en
l'honneur de laquelle elles avaient ete instituees. 

La Convention comprit qu'il valait mieux, pour l'honneur de la 15 Republique, instituer des
fetes destinees a commemorer les vertus guerrieres des defenseurs de la nation. Elle organisa
de grandes fetes en l'honneur de Bara et de Viala, ou de veritables choeurs de danse celebraient
la gloire des deux enfants morts au champ de l'honneur. 

Cette innovation fut l'origine des ballets ambulatoires. Executions choregraphiques faites
en plein air, devant le peuple tout entier, les ballets ambulatoires ont joue un grand role
dans les fetes nationales instituees par la Revolution. Par leur faste, et par le symbolisme
de leur conception, ils ont donne a ces fetes revolutionnaires une solennite majestuense,
quelque chose des anciennes theories, ceremonie a la fois nationale et religieuse. 

Le plus celebre des ballets ambulatoires fut donne a l'occasion du culte de l'Etre-Supreme.
Robespierre enetait l'auteur. Le succes fut considerable, et Robespierre en avait promis
un autre, en l'honneur de Viala et de Bara; mais le spectacle projete ne fut jamais realise,
car le 10 thermidor remplaca la fete annoncee. 

Les dessins des costumes et des figures avaient ete composes par David. Le plan, ecrit par Robespierre
lui-meme, debutait ainsi: 

"L'aurore annonce a peine le jour, et deja les sons d'une musique guerriere retentissent de
toutes parts et font succeder au calme du sommeil un reveil enchanteur." 

"A l'aspect de l'astre bienfaisant, qui vivifie et colore la nature, amis, freres, epoux,
enfants, vieillards et meres s'embrassent et s'empressent a l'envi d'orner et de celebrer
la fe te de la divinite. 

"L'on voit aussitot les banderoles tricolores flotter a l'exterieur des maisons, les portiques
se decorent de festons de verdure; la chaste epouse pare de fleurs la chevelure flottante de
sa fille cherie. 

"Dans le jardin national (un pseudonyme revolutionnaire du jardin des Tuileries) la Convention
s'est reunie sur un grand amphitheatre, dresse a son honneur. Les musiques accompagnent les
representants du peuple, dans leur marche a travers Paris;elles se rangent a cote d'eux sur
le theatre de la Fete. 

"Des pantomimes suggestives symbolisent la lutte de l'atheisme et des ennemis du peuple contre
la sagesse; le triomphe de celle-ci contre l'egoisme, l'ambition, la discorde, la fausse
simplicite. 

"Apres un roulement de tambour et des fanfares eclatantes, defilent des sections en armes,
puis c'estun cortege immense qui se repand dans Paris; des chars traines par des boeufs montrent
au peuple enthousiasme les statues de la Sagesse, de la Raison ou de la Patrie." 

L'ame des revolutionnaires, eprise de symboles, s'enflammait 

devant ces personnifications des vertus revolutionnaires; comme autrefois, pendant les
fetes mystiques du moyen age, les fideles se sentent remplis de piete devant les acteurs des
mysteres qui portaient, inscrits en broderie sur leur robe, ces mots magiques: "je suis la
Religion, je suis la Foy, je suis la Charite." 

Les danses n'etaient que l'accompagnement de ces corteges; elles avaient pour objet de traduire
les sentiments du peuple luimeme par le langage du geste et des attitudes. 

Avec la fin de la Terreur, nous assistons a la fin de ces defiles grandioses et naifs a la fois.
Ces recreations vertueuses et pompeuses, comme le style de Robespierre lui-meme, ne pouvaient
survivre a cette periode d'effervescence patriotique et humanitaire, qui valut a la fois
a notre histoire les victoires des armees de la Revolution et les journees sanglantes de la
Terreur. 

Mais quand Thermidor eut marque le commencement d'une ere d'apaisement, il y eut comme une
explosion de joie longlemps contenue. Ce besoin qui est au fond de tout homme de se livrer au
plaisir, sans arriere pensee, se manifesta avec d'autant plus d'ardeur qu'il avait ete plus
longtemps etouffe par la peur. La joie la plus complete et la plus franche se fit dans tous les
coeurs, une joie de vivre, de se sentir libre apres tant de dangers courus; et c'etait une necessite
imperieuse, pour tous, hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, de rattraper le temps
perdu, de compenser les inquietudes mortelles des annees ecoulees sous le gouvernement de
la Terreur, par des liesses, des orgies, des fetes d'ou toute inquietude etait bannie. 

On dansa, car la danse est une des manifestations les plus immediates de l'allegresse publique.

Les Goncourt ont fait un tableau exact et pittoresque de la vie a Paris pendant la periode qui
suivit la chute de Robespierre. 

"La nuit tombe, ecrivent les Goncourt, ecoutez: toute la ville est en bruit, et, fatiguant
les echos, un orchestre, fait de milliers d'orchestres, sonne au levant et au conchant de la
ville, sur la rive gauche et sur la rive droite de son fleuve. Partout les violons chantent,
et des culs-de-sac obscurs s'envolent dans l'ombre les notes criardes des archets aigres.
Les menetriers haletent, et e tout coin, a tout carrefour, les musiques tapagent et melent,
sans les marier, les tintamarres de leurs rythmes ennemis. La France danse. Elle dause comme
Thermidor. Elle danse comme elle chantait autrefois. Elle danse pour se venger. Elle danse
pour oublier. A peine sauvee de la guillotine, elle danse pour n'y plus croire, et, le jarret
lendu, l'oreille a la mesure, la main sur l'epaule la premiere venue, la France, encore sanglante
et toute ruinee, tourne, pirouette, se tremousse en une farandole immense et folle. C'est
le dieu Vestris qui succede au dieu Marat. 

"Courez, courez partout avec votre pochette, maitres de danse! allumez-vous, lustres eclatants,
soleils des nuits! Fournisseurs 

d'orchestres, Helman de la rue Gaillon, ayez loujours pretes d'harmonieuses cohortes, des
troupes de musiciens infatigables en haleine jusqu'a quatre heures du matin! Aux heures nocturnes
les marteuax frappent aux portes! Violons, reveillez-vous, voila 6 ecus de 6 livres et une
bouteille de vin pour votre nuit Bienheureux le ci-devant riche qui sait racler, il vit eu faisant
sauter les nouveaux riches, et souvent un pauvre honnete homme qui fait sa partie dans Porchestre,
reconnaissant Jasmin dans le salon, joue: 

"Oh! Povero!" 

"Tout ce peuple se rue au bal, il vit l'heure qui est, depouillant le souvenir, abdiquant l'espoir.
Il s'enivre de bruit, de lumiere, de gaze remuee, de chaudes odeurs, de scins montres, de jambes
devinees, de regards, de formes, de sonorites, de la volupte des sens, et Terpsichore suffit
a les consoler dans leurs peines, tous ces Francais, ces jeunes Armagnaes, deux ans arroses
du sang de l'echafaud ou leurs peres mouraient! On danse en fins souliers, on danse en gros sabots,
on danse aux nasillements de la musette, on danse aux suaves accents des fletes, on danse en
scandant la bourrae, on danse en sautant e l'anglaise. Et le riche et le pauvre, et l'artisan
et le patron, et la boune compagnie et la mauvaise, tous se demenent du meilleur de leurs jambes
dans cette bacchanale epidemique des 644 bals." 

On danse en effet, un peu partout: sur les dalles, encore rouges du sang de l'echafaud, dans
les couvents des Carmelites, au Marais, au seminaire Saint-Sulpice, dans la maison desci-devant
Carmes-Dechaux, sous les murs meme ou retentissaient les sinistres appels des condamnes,
la musique fait entendre ses flonflons. Aussi bien, comme pour ne pas oublier les jours d'epouvaule,
on celebre tous les anniversaires les plus lugubres par des bals. On organise des reunions
auxquelles ne peuvent participer que ceux dont un proche parent a peri sur la guillotine. Ce
sont les celebres bals des Victimes. 

La duchesse d'Abrautes raconte ainsi comment fut fonde ce bal des Victimes: 

"Lorsqu'il fut reconnu qu'il n'y aurait pas encore de longtemps de maisons particulieres
ou l'on recevrait, alors les jeunes gens les plus a la mode parmi les "Incroyables", les femmes'les
plus elegantes parmi les "Merveilleuses", deciderent qu'on danserait dans les bals publics,
ou toute la bonne compagnie allant en masse, elle ne serait pas exposee a rencontrer des personnes
etrangeres a elle. La chose arretee, on choisit un local; le premier ful l'hotel de Richelieu,
au bout de la rue Louis-le-Grand. On l'appela par celle raison le bal Richelieu . Plustard,
on prit l'hotel de Thelusson, rue de Provence, et le bal recut egalement le nom de bal Thelusson
. Mais ce fut le premier qui recut une seconde denomination bien etrange. On l'appela le bal
des Victimes et voici l'origine de ce nom: 

"Au moment ou la France on deuil se voyait decimer chaque jour, la plupart des femmes en prison,
voulant sanver le tresor de 

leur chevelure pour le leguer a ceux qu'elles aimaient, avaient pris le parti de les couper
elles-memes avant que le bourreau n'y eut droit. Lorsqu'elles sortirent de prison, ces jeunes
femmes se trouverent done avec des cheveux courts. Cela allait fort bien a M me Tallien, qui
garda cette coiffure, mais ce fut autre chose pour celles qui n'avaient plus pour toute beaute
que des cheveux coupes. On trouva un moyen terme: ce fut d'en faire une mode generale. On appela
cela galamment une coiffure a la Victime. Mais, ou ce mot devint choquant, ce fut au bal de Richelieu.
Deux meres que je ne nommerai pas, car elles existent toutes deux, avaient deux enfants avec
elles a ce bal; l'une etait une fille, l'autre un fils: la fille avait treize ans et le garcon
de quinze a seize. Ces deux dames se rencontrerent au bal de Richelieu pour la premiere fois
depuis la Revolution; la derniere fois qu'elles s'etaient vues, c'etait aux Tuileries, en
1791. L'une de ces dames avait emigre: son mari n'avait pas voulu la suivre, et le malheureux
avait paye son obstination de sa tete. C'etait le pere du jeune homme. Celui de la jeune fille
etait mort a Quiberon. L'orchestre venait de jouer les premieres mesures d'une contredanse,
lorsque la jeune fille, qu'on appelait Adele, fut engagee par un jeune homme inconnu. Avant
de repondre, elle tourna les yeux vers sa mere pour lui en demander la permission; mais, au lieu
de repondre par une acceptation, la mere de la jeune fille dit au jeune homme: 

-"Je suis bien fachee, monsicur; ma fille est engagee. 

"Le jeune homme se retira avec regret, car la jeune fille etait fort jolio. 

-"Mais, maman, dit-elle a sa mere, pourquoi avoir repondu que j'etais engagee? Je ne le suis
point du tout. 

-"Je le sais bien, ma fille. Un peu de patience. 

"Et, se penchant alors vers son ancienne amie de l'OEil-de-Boeuf: 

-"Ernest est-il engage? Iui demanda-t-elle. 

-"Non. Pourquoi? Je crois qu'il n'aime pas beaucoup la danse. 

-"Croyez-vous qu'il voudra bien danser avec ma fille? 

-"Vraiment, reprit l'amie, je le crois bien. Ernest, engagez M lle de***. 

"M. Ernest ne se lefit pas repeter deuxfois, et, saisissantla main de M lle de***, il l'entraina
dans la contredanse, ou precisement il manquait un couple. 

-"Ne voyez-vous pas pourquoi j'ai fait danser ces deux jeunes gens ensemble? demanda M me de***
a l'amie de l'OEil-de-Boeuf. 

-"Non. Pourquoi cela? Parce qu'ils sont tous deux tres gentils, peut-etre? 

-"Ce n'est pas cela. C'est que leurs peres sont morts tous les deux pour le roi, et je trouve que
jamais une jeune fille orpheline du fait de ces cannibales ne devrait danser qu'avec le fils
d'un martyr comme son pere. 

-"Ah! que c'est merveilleusement trouve! s'ecria l'amie. C'est une idee qu'il faut faire
courir. Helas! nous ne sommes que trop ici ayant perdu des parents si tragiquement. Venez,
prenez mon bras; nous allons precher votre invention. 

"Le croira-t-on? A peine cette volonte si etrange fut-elle connue, que les malheureux enfants
qui avaient des droits a cette affreuse distinction furent classes, et la contredanse qui
suivit ne fut composee qu'ainsi que l'avait desire M me de***. Le bal suivant, la chose avait
fait des progres, elle avait ete revue et corrigee, el elle etait en exercice fort activement.
Je l'ai vue. J'ai vu danser la contredanse des Victimes , et cela sans que les meres eussent un
instant la pensee qu'elles faisaient une chose extraordinaire selon les lois du coeur et celle
du monde; car ces femmes etaient bonnes, et l'une d'elles est meme certainement bonne, et,
certes, elles savaient bien vivre. Quant aux enfants, il estinutile de dire qu'ils ne savaient
pas ce qu'ils faisaient. La chose se sentait. ll y a plus. Lorsqu'elle devint publique, plusieurs
personnes qui ne s'etaient pas abonnees, mais qui etaient pourtant dans les conditions voulues,
firent prendre des abonnements. On annoncait que le pere, le frere, l'oncle, la mere ou la tante,
enfin, avaient ete victimes de la Revolution, et l'admission dans le cercle intime avait lieu
aussitot. On avait soin meme de former la contredanse de cette maniere: on mettait ensemble
les orphelins les plus eleves en infortune, et celui qui n'etait morl qu'en prison ne trouvait
pas dans cette nouvelle loi assez de protection pour que son fils ou sa fille eul une premiere
place. Ce n'etait pourtant pas la faute du pere ou de la mere s'ils n'elaient morts qu'en prison.
Le bal des Victimes etait, malgre ce que je viens de dire, un fort beau bal, mais avec le grand
inconvenient d'une fete donnee sans maitresse de maisou. Quant au bal Thelusson, il etait
bien compose aussi, mais moins bien pourtant que le bal Richellieu." 

Un peu partont on a improvise des salles de bals. L'orchestre est souvent modeste, une vielle
suffit a donner la mesure. Le buffet est peu luxueux, un garcon porte un broc et distribue aux
danseurs alteres l'eau fraiche on quelques vagues tisanes. 

A l'entree de quelques granges on lit cette enseigne fantaisiste: "Vauxhall", cela veut dire,
ici on danse. Hommes du peuple, petits commis, employes, ouvriers, frequentent assiduument
ces salons improvises. 

La bonne compagnie danse dans les hotels somptueusement decores, a la maison d'Orsay, a la
maison de Richelieu, au Wauxhall de la rue de Bondy, au pavillon du Hanore, rue vde l'Echiquier,
ou pavillon de lEchiquier. 

Mais ou la meilleure compagnie se rencontre c'est a l'hotel de Longueville, a la vogue duquel
succedera bientot l'hotel de Merri. La, dans des salons aussi vastes que les galeries du Louvre,
se rencontre, s'agite et tourbillonne tout ce qu'il y a dans Paris d'elegance. 

La mode suivit l'elan vertigineux de la danse, le costume des femmes se transforma. Jusqu'alors
on avait danse en robe longue; avec les Merveilleuses, le costume est reduit au point de n'etre
plus qu'un voile qui laisse deviner plus qu'il ne cache 

On supprime les manches et les jupes, on proscritles etoffes qui n'ont pas de transparenco;
les gazes legeres, les crepes plus legers encore composent les vetements. M me Tallien donne
l'exemple de cette audace, bientot suivi avec un tel ensemble qu'un auteur d'alors ecrit:
"Nos danseuses ont adopte le costume des Lacedemoniennes". 

Un autre auteur nous dit: 

"Les nudites des Grecs et des Romains, les costumes des statues antiques et des sauvages modernes
sont devenus, dans ces lieux de plaisir, encore plus qu'a la ville-ce qui n'est pas pen dire-les
types du vetement feminin. On y danse avec des toilettes de bal dont la nudite et la transparence
determinent la coupe et l'etoffe. On porte les pieds nus, on y attache de legeres sandales,
et les doigts sont pares d'anneaux d'or ornes eux-memes de diamants. Les femmes se montrent
la publiquement, habillees -deshabillees plutot-a la romaine, a la grecque, a la sauvage.
Un peu plus elles y viendraient completement nues, n'etait qu'elles considerent que laisser
deviner si peu que ce soit est encore plus capiteux que tout montrer sans voiles. Il y avait affectation
d'elegance devetue, pour se distinguer du debraille des clubs; un bal etait la preoccupation
principale des femmes a la mode, un moyen de se distraire et d'oublier les tristes temps de la
Revolution, ceux de la Terreur surtout, ou ce monstre de vertu et d'incorruptibilite qui s'appelait
Maximilien avait mis l'honnetele a l'ordre dujour, et fait de la pudeur et de la chastete des
qualites republicaines obligatoires." 

Un an ne s'etait pas ecoule depuis que la vicomtesse de Beauharnais avait recu son acte d'accusation
au Tribunal revolutionnaire, devant lequel elle devait comparaitre le 10 thermidor, qu'elle
ecrivait a M me Tallien un billet commencant ainsi: "Il est question ma chere amie, d'une magnifique
soiree a Thelusson " 

Mercier decrit ainsi une de ces soirees: 

"Ici, des lustres embrases refletent leur eclat sur des beautes coiffees a la Cleopatre, a
la Diane, a la Psyche. La, une lampe fumeuse eclaire des blanchisseuses qui dansent en sabots
avec leurs muscadins an son d'une vielle nasillarde. Je ne sais si ces premieres danseuses
cherissent beaucoup les formes republicaines des gouvernements de la Grece, mais elles ont
modele la forme de leur parure sur celle d'Aspasie: les bras nus, le sein decouvert, les pieds

chausses avec des sandales, les cheveux tournes en nattes autour de leur tete, c'est devant
des bustes antiques que les coiffeurs a la mode achevent leur ouvrage. Devinez ou sont les poches
de ces danseuses. Elles n'en ont point. Elles enfoncent leur eventail dans leur ceinture,
elles logent dans leur sein une mince bourse de maroquin ou flottent quelques louis; quant
a l'ignoble mouchoir, il est dans la poche d'un courtisan a qui l'on s'adresse lorsqu'on en
a besoin. Il y a longtemps que la chemise est bannie, car elle ne sert qu'a gater les contours
de la nature; d'ailleurs, c'est un attirail incommode, et le corset en tricot de soie couleur
de chair, qui colle sur la taille, ne laisse plus deviner, mais apercevoir tous les charmes
secrets. Voila ce qu'on appelle etre vetue a la sauvage , et les femmes s'habillaient ainsi
pendant un hiver rigoureux, en depit des frimas et de la neige. Qui eut dit, en voyant ces salons
resplendissant de lumieres, et ces femmes aux pieds nus dont tous les doigts etaient pares
avec des diamants, que l'on sortait du regne de la Terreur." 

Comme nous venons de le voir. des le 9 thermidor, la societe aristocratique de Paris s'etait
retrouvee ou reformee. Comme la noblesse boudait, on forma des reunions privees, des cercles
intimes dans lesquels se rencontraient les representants de l'ancien regime et du nouveau.
La danse contribua a l'oeuvre d'apaisement. En depit des reproches reciproques qu'auraient
pu s'adresser les aristocrates depouilles et les bourgeois enrichis par l'acquisition des
biens nationaux, la plus franche gaite regnait dans ces salons monstres. Les belles tetes
blondes de jeunes filles qui avaient pali dans la Conciergerie a l'appel des condamnes, souriaient
au bras de leur fiance. Et l'oubli se faisait comme il se fait partoul dans la nature; car l'amour
accomplit son oeuvre de reparation partoul ou la mort a accompli son role destructeur. 

Les rois de la danse, qui s'appelaient alors Trenis, Gardel, Vestris, regnaient dans les salons
ou leurs admirateurs formaient cercle autour d'eux. 

Et entre les deux mondes, entre la Revolution qui finissait, entre l'Empire qui commencait,
la France insouciante dausait. 

L'Empire, avec ses guerres, fut peu favorable a la danse. 

Dans le peuple, les levees en masse et la conscription enlevaient les jeunes gens a leurs fiancees
et a leurs maitresses; dans la haute societe, on danse peu. Cependant, les fastes de l'epopee
imperiale furent celebrees par des fetes qui en marquaient les plus glorieuses etapes. Ces
fetes etaient brillantes; les bals donnes a leur occasion etaient presque toujours des bals
masques. L'empereur aimait les deguisements; il aimait surtout a se promener parmi les groupes
de danseurs, a causer avec eux sans etre reconnu. 

La duchesse d'Abrantes, dans son histoire des Salons de Paris , decrit un bal chez Cambaceres
auquel l'empereur assistait. Elle raconte a ce sujet une mysterieuse aventure dont Cambaceres
aurait ete le heros. 

Cambaceres avait fui la foule des invites; il s'etait retire dans un salon ignore, quand un
masque vetu de noir vint l'y rejoindre. Le masque se tenait aupres de lui et demeurait immobile
et silencieux. Cambaceres lui demanda son nom; le masque ne repondit pas. Puis, sur les instances
de son hote, il finit par proferer des paroles ambigues, laissant entendre que Cambaceres
lui avait, autrefois, joue un fort mechant tour. 

Cambaceres, crut d'abord avoir affaire a un plaideur mecontent; mais le masque precisa: 

- Rappelle-toi le 21 janvier. 

L'archichancelier se recria, affirmant qu'il n'avait ete pour rien dans la condamnation
du roi. 

Le personnage mysterieux souleva alors son masque, et Cambaceres poussa un cri: il avait reconnu
Louis XVI. 

La duchesse d'Abrantes a narre cette anecdote invraisemblable sur le ton de la conviction.
"On defendit severement de parler de cet evenement, ajoute-t-elle." Il fut ignore en effet
de beaucoup de gens qui assistarent a la fete de l'archichancelier. Des personnes de sa maison
ne l'ont appris que plus tard sous la Restauration. 

Cambaceres, quoique innocent du vote a mort, fut peniblement affecte de cette aventure. 

Lorsque l'empereur l'apprit, il lui dit: 

- Allons, c'est un reve. Vous avez dormi. 

Cette explication, quoique tres simple, est peut-etre la plus vraisemblable. 

Le second grand bal, donne sous l'Empire, fut marque par un evenement tragique. 

Le 2 juillet 1810, le prince de Sebwartzemberg, ambassadeur d'Autriche, a Paris, donnait
un bal pour celebrer le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoleon I er . 

La haute societe parisienne avait repondu a l'invitation. 

Tout ce qu'il y avait d'illustre dans la diplomatie, la magistrature, l'armee et le monde etait
accouru a l'hotel de l'ambassade. Tout a coup, au milieu des danses, un cri d'epouvante retentit.
Le feu venait d'eclater dans la graude salle de bal. Danseurs et danseuses s'enfuirent affoles;
Marie-Louise put sortir la premiere, mais l'empereur demeura au milieu des flammes, dirigeant
luimeme la lutte contre le feu. Plusieurs personnes perirent dans cet incendie; dans le nombre
se trouvait la belle-soeur du prince de Schwartzemberg. 

L'evenement impressionna peniblement le peuple qui y vit un sinistre augure pour l'alliance
autrichienne. Les bals publics. 

Le bal de Tivoli s'ouvrit au lendemain de Thermidor, rue Saint-Lazare. Ses jardins appelerent,
apres la Terreur, la foule empressee des couples amoureux de la capitale. Longtemps il fut
le rendezvous des plus joyeuses compagnies. Rien n'y manquait: bal champetre, laiterie comme
a Trianon, bosquets discrets, jeux de bouchons et autres attractions. Cet ancien Tivoli,
qui disparut vers 1726, n'a aucun rapport avec le bal du meme nom qui s'ouvrit en 1827 vers le
haut de la rue de Clichy et de la rue Blanche. 

Le premier Tivoli s'elevait dans les jardins du fermier general Boutin, guillotine "pour
avoir mis de l'eau au tabac de la ferme." Voici la description qu'en font MM. de Goncourt: 

"Ces quatre arpents tout verts, a l'angle des rues de Clichy et Saint-Lazare, c'est Tivoli:
le Tivoli du receveur general, le Tivoli de l'ancien tresorier de la marine, le Tivoli du guillotine
Boutin. Le voila public, livre aux pas de tous, ce jardin qu'autrefois les etrangers et les
amateurs briguaient de visiter. Plantes rares, parterres ou la flore de la Hollande etait
reunie, serres ou le feu arrachait a la terre les fruits des Antilles, de la Chine et de l'Indoustan,
vous etes tombes a distraire les incroyables des deux sexes. Sous ces allees, banales aujourd'hui,
se promenait a petits pas cette societe charmante, la societe des Vendredis , dont M. Boutin
faisait partie sous le nom de Lenotre, et que charmait l'esprit de la celebre Quinault. L'illumination
est du meilleur gout. Sous la tente, un orchestre harmonieux provoque a la danse, le cafe regorge,
le jeu de bague ne cesse de tourner. Dix mille personnes s'amusent. A peine un groupe morose
passe-t-il dans toute cette joie, murmurant: "Pauvre Boutin! c'est sa maison d'Albe qui l'a
"perdu." Quelle longue histoire ferait la chronique des changements de direction de Tivoli,
Tivoli dispute comme un empire." 

Les bosquets de verdure ou se dissimulaient les groupes amoureux recurent le nom de "boudoirs
de Flore." 

Un autre etablissement similaire ouvrait ses portes a peu pres en meme temps que Tivoli; c'etait
au bout de l'avenue des Champs-Elysees, le jardin Marbeuf, sur l'emplacement de l'hotel de
la marquise de Marbeuf. Cette malheureuse marquise avait porte sa tete sur l'echafaud pour
etre restee sourde a l'invitation de Chaumette, qui voulait que ces gazons, comme ceux des
Tuileries, du Luxembourg et de tous les jardins publics ou particuliers, fussent transformes
en champs de pommes de terre. L'acte d'accusation signifie a M me de Marbeuf ne comportait pas
d'autre grief. Les entrepreneurs de ce nouveau bal lui donnerent le nom d' Idalie . On venait
y prendre les glaces du fameux glacier Travers. 

"Ce fut pendant ces annees, ecrivent MM. de Goncourt, entre tous les entrepreneurs du plaisir,
une lutte, une concurrence sans exemple, d'harmonies, de pantomimes, de redoutes, de bosquets
de Flore, de grottes hollandaises, de mats de cocagne, de plantations de mai, de fantoccini,
de danses provencales,d'ombres impalpables, de feeries. Il faut, a chacun de ces inviteurs
de la foule, une imagination qui leur soit une baguette d'Armide. A la vue, a l'ouie du parisien,
il leur faut servir tous les huit jours un miracle inedit. Quel aiguillon d'initiative que
cette emulation du gain basee sur les curiosites qui se blasent! Et les uns pour retenir, et
les autres pour conquerir des recettes de trente-six mille livres, les voila tous en quete
de la nouveaute, ces amphitryons du public. Ils creent, ils machinent des enormites; l'invention
de leurs decorateurs mise en verve, nouvelles decorations, impossibilites pyrotechniques,
its se mesurent avec de colossaux devis." 

Au faubourg Saint-Honore nous voyons apparaitre encore un de ces temples de la danse, le bal
de l'Elysee-National, autrefois hotel de la duchesse de Bourbon et loue par elle a des entrepreneurs
de spectacles. De belles statues de marbre y apparaissaient parmi les lampions et les transparents
et autres accessoires de bouibouis a la mode. "Les glaces, ou se mira M me de Pompadour, refletent
une cohue payante. Les danseurs se pressent dans la salle de danse qui termine le rond-point
du jardin. Les elegants et les elegantes emplissent 

les chaises a triple rang de la terrasse, causant et devisant", dit le Causeur dramatique .

Voici le bal du jardin des Capucines, frequente par les marchandes de modes de la rue Saint-Honore
et de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Apres, c'est le Ranelagh du Bois de Boulogne, ou vont
les clercs d'huissier et les commis de nouveautes; le Wauxhall, ou les tours d'adresse de l'escamoteur
Val, aussi bien que les plaisirs de la danse, font affluer les grisettes du Marais et du quartier
du Temple. Tous ces bals sont ouverts le quintidi et le decadi a la bourgeoisie moyenne. Frascati
et le pavillon de Hanovre sont le rendez-vous des hautes classes de la societe. Les Porcherons,
dont nous avons deja parle sous l'ancien regime, avaient un caractere plus populaire. Les
ouvriers et les petits bourgeois y venaient souvent en famille dans l'intention bien arretee
de s'amuser franchement, laissant aux filles d'opera, aux courtisanes, le Colysee et le Nouveau-Cirque
. 

Dans la Cite, il y avait le bal de la Veillee , ou l'on donnait aussi des concerts. Au sujet de ce
bal, M. Georges Duval raconte l'anecdote suivante: "Une fois, l'entrepreneur de la Veillee
eut l'idee etrange de donner un concert miaulique . L'annonce de ce concert, placardee en lettres
d'un pied de hauteur sur tous les murs de Paris, avait attire une foule immense. Ce concert,
ou j'assistai, fut donne dans la partie du local qu'on appelait le jardin anglais, parce qu'il
etait dispose en bosquets figures par des thuyas, des ifs, des branches de sapin. ll y avait
la une vingtaine de chats, dont on n'apercevait que les tetes, disposes sur les touches d'un
clavecin. Ces touches etaient des lames pointues dont chacune allait frapper la queue d'un
chat qui poussait un cri. Chaque cri repondant a une note de musique, cela produisait un charivari
admirable. On aurait du siffler; on ne fit qu'en rire. Ce singulier concert n'eut pas de lendemain."
Le bal de la Veillee prit plus tard le nom de Prado. Sur la rive gauche, il y avait le bal de la rue
Dauphine; rue du Petit-Bourbon, a Saint-Sulpice, on lisait sur un transparent rose: Bal des
Zephyrs , pendant qu'an-dessus de la porte d'entree on voyait cette inscription en gros caracteres:
Hic requiescant, beatum spem expectantes . En effet, cette porte etait celle de l'ancien cimetiere
Saint-Sulpice. On dansait la sur des tombeaux, ce qui n'empechait pas les danses d'y etre vives
et joyeuses, et les danseurs et les danseuses fort nombreux. Rue de Vaugirard, a l'endroit
ou passe aujourd'hui la rue d'Assas, devant les murs de l'ancien couvent, au-dessus d'une
petite porte donnant entree dans les jardins, encore un transparent rose, sur lequel est ecrite
cette enseigne: Bal champetre des Tilleuls . En montant un peu plus haut, dans la meme direction,
au-dessus du Luxembourg, on rencontrait la Chaumiere. Cet etablissement traversa sans malheur
la Republique, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la premiere et la seconde Restauration,
les Cent jours et la revolution de Juillet, resistant seul de tous les jardins publics aux outrages
du temps et aux caprices de la mode. 

Une epidemie saltatrice avait saisi tout Paris et envahi toutes les classes de la societe.
Elle nous valut l'un des plus jolis ballets de Gardel: la Dansomanie . 16 

La valse qui ne devait veritablement triompher qu'en 1830 fait une timide apparition. A propos
d'elle, M. Chaussard s'ecrie: "Une femme presque nue, coiffee comme Flore ou Venus, habillee,
ou plutot deshabillee comme Psyche, laissant pour ainsi dire tout voir et tout presser, jambe
fine, pied fripon, corsage elegant, main errante, gorge d'Armide, formes de Callipyge, s'appuie
sur un jeune homme, a la tete d'Adonis, aux reins d'Hercule, deployant avec grace un jarret
infatigable, une cuisse bien tendue dont le souple nankin dessine parfaitement les contours.
Ils s'enlacent, ils tournent sur eux-memes, avec mollesse et rapidite. La vigne amoureuse
ne serpeute pas d'une plus douce etreinte autour de l'ormeau." 

A l'Elysee, le negre Julien, le Musard de l'epoque, dirige l'orchestre avec un rare bonheur.
C'est aujourd'hui la residence du president de la Republique; ce fut autrefois l'hotel d'Evreux.

Citons encore Paphos, le Jardin Biron, qui, de promenade publique, devint etablissement
de danse en 1797. Cette floraison de lieux de plaisir au lendemain de la sombre periode de la
Terreur ne se produisit pas sans amener de terribles concurrences. 

Rien n'arrete les audaces, les temerites des directeurs de ces bals publics, de ces jardins
ou le luxe le plus effrene se donne libre essor, pour attirer a eux la faveur de la foule et eclipser
leurs rivaux. "Tantot, disent MM. de Goncourt, ils remontent jusqu'a ces processions de chars
d'or dont les Ptolemees de la decadence eblouissaient les Alexandries; tantot ils appellent
les forets d'Amerique au secours de leurs prospectus, fouillant l'encyclopedie des recreations
de tous les peuples. A peine cette fete finie, ils organisent la fete qui va venir, remuant et
deplacant leur jardin comme un decor mobile, le changeant comme l'hotel vieilli du dieu d'hier.
Les affiches se battent a coup d'epithetes. Elles crient, rencherissant l'une sur l'autre:
Belle fete! Grande fete! Celle-ci Tres grande fete! Cellela Fete magnifique! Feux d'artifice
de M me Lavariniere! Feux d'artifice de Ruggieri! Illumination de Duverger! Illumination
de Blanchard! Orchestre de Gebauer! Orchestre de Hallin! Tivoli donne-t-il un prix d'equilibre,
l'administration d'Idalie organise le prix du Dragon . Tivoli promet-il l'explosion du temple
de Diane, Monceaux annonce l'illumination de la voute de feu, de l'arc de triomphe, du temple
de Psyche, du jardin d'hiver, des ruines, de la grotte. Vientil au boulevard d'Antin, au clos
des ci-devant Capucines, en speculant sur la democratie des bourses, un Jardin d'Apollon
a trente sous l'entree, aux prix reduits du citoyen Lepetit, qui promet, sous huit jours, bal
champetre, concert, voire meme lycee des arts, Idalie, I'Elysee, Monceaux, Tivoli jettent
le gant. A Idalie, Piconet prepare une representation d'Idalie incendiee par la comete Mars
et Venus, une page d'Anacreon aux flambeaux, et Mars venant lentement de l'Orient vers Venus,
et tous deux laissant voir leur conjonction derriere un nuage transparent. A ces audaces titanesques
d'un jardin de la petite bourgeoisie, l'Elysee riposte par un carrousel et Monceaux lance
ses sauvages du Missouri. A tant d'efforts, Tivoli repond victorieusement par sa fete de decadi,
20 prairial an VI, ou, reunissant trois jardins en un, il offre a Paris le bouquet de tous les
plaisirs. C'est une Arcadie de verres de couleur; la-haut, sur les montagnes improvisees,
ce ne sont que groupes aimables de patres assis, et de troupeaux paissants, et de danses villageoises."
CHAPITRE XII RESTAURATION. - SECOND EMPIRE. 

Depuis la Terreur, c'est-a-dire depuis l'epoque ou les bals et les reunions dansantes se reformerent,
ce fut la contredanse qui, avec la valse, reparut avec la gavotte favorite, qu'elle arriva
meme a supplanter bientot. Deja dansee sous le premier Empire et meme sous la premiere Republique,
la valse ne s'introduisit qu'avec beaucoup de peine dans le monde elegant de la Restauration
et ce ne fut qu'apres avoir fait longtemps antichambre, qu'elle parvint a conquerir sa place
dans les salons. 

A la reaction inevitable contre la nouvelle societe creee par la Revolution et par l'Empire,
devait, en effet, fatalement, correspondre une reaction contre les danses nouvelles. L'essai
de restauration des danses de l'ancien regime devait s'ensuivre du retablissement de la royaute.
Cet essai fut malheureux. Ces danses n'etaient plus dans les moeurs, ni dans le souvenir des
jeunes generations. C'etaient d'ailleurs les nobles qui les avaient illustrees autrefois,
le peuple ne les connaissait pas. Ce n'est que de nos jours qu'on a essaye de donner un regain
de jeunesse au menuet; mais, ce ne sont encore que des tentatives isolees, et il est peu probable
que ces danses reviennent de longtemps a la mode. 

Nous arrivons au triomphe definitif de la nouvelle choregraphie, en l'annee 1830, ou les bals
mondains furent d'un eclat inaccoutume. Cette apogee de la danse etait due a la faveur extraordinaire
de la valse. Tour a tour, leste et langoureuse, ou tourbillonnante et toujours bercante et
harmonieuse, elle apparut alors comme l'expression la plus noble de la danse; elle regna bientot
dans tous les salons. Cette soi-disant danse nouvelle etait cependant fort ancienne. Les
savantes recherches des erudits permettent de la faire remonter au regne d'Henri IV. On l'appelait
alors la Volte et Thoinot-Arbeau la definit ainsi: "Saltation duarum in gyrum". Ce qui peut
se traduire ainsi: "Danse de deux personnes qui tournent." 

Pour le type de valse francaise voir la "Vague", d'Olivier Metra . 

Comme modele de valse allemande choisir le "Beau Danube bleu",de Johann Strauss . 

Comme type de valse viennoise prendre les "Amourettes", de Gung'l . 

Pour la valse lente, merveille de grace et d'elegance, choisir la valse lente du ballet de "Sylvia",
de Leo Delibes . 

D'autres chroniqueurs, qui ont decompose avec un soin minutieux les mouvements de la Volte,
ont permis d'etablir l'analogie complete de la Volte et de la Valse. Cependant, le regue de
la Volte fut ephemere. Elle etait venue sans doute trop tot dans une cour ou l'on avait trop le
souci de l'apparat, pour en apprecier le charme seducteur. Il fallut que la Volte passat en
Allemagne et qu'elle nous en revint sous le nom de Valse pour que son triomphe fut assure. 

Tous les poetes ont celebre son rythme berceur, la noblesse et la grace des couples ondulants
an son de cette musique delicieuse comme un reve. 

La harpe tremble encore et la flute soupire, Car la Valse bondit dans son spherique empire.
Des couples passagers eblouissent les yeux, Volent entrelaces en cercles gracieux. La danseuse,
enivree au transport de la fete, Seme et foule en passant les bouquets de sa tete. 

C'est ainsi qu'Alfred de Vigry decrit le langoureux vertige de la Valse. 

Son regne semblait definitivement assure sans partage quand, en 1844, une danse nouvelle
vint partager avec elle les faveurs du public. 

Ce fut la Polka qui apparut vers 1844. Son triomphe fut prodigieux. La Valse, elle, n'avait
jamais obtenu un pareil engoument. 

La Polka venait de Boheme. Un soir, Marie Taglioni, la celebre danseuse, dinait chez le general
Walmoden; pendant le diner, une musique militaire executa une sorte de melodie vive et gracieuse.
A la demande de la grande artiste, l'hote expliqua que c'etait un air de danse des paysans hongrois.
Soudain, les portes du salon s'ouvrent et l'on apercoit cinquante grenadiers hongrois qui
executent leur danse nationale. L'allure de la musique, la vivacite du pas, l'originalite
du spectacle, tout cela charma l'etoile, qui fit faire a la Polka le tour d'Europe et le tour
du monde. 

A son apparition, la Polka recueillit les faveurs du peuple et de la bourgeoisie. L'aristocratie
la boudait; on lui trouvait une allure roturiere; elle eut a Paris un protecteur habile qui
fit sa gloire. C'etait un professeur de danse nomme Cellarius. Ses salons etaient au fond d'une
cour, dans la rue Vivienne. La se rencontrerent bientot tous les fanatiques de la danse du monde
et du demi-monde. Cellarius donnait des bals d'une reputation d'elegance qui les avait mis
a la mode. Les plus brillants cavaliers et les plus eblouissantes danseuses s'en disputaient
l'entree. C'est dans ce rendezvous du Paris mondain que la Polka conquit ses lettres de noblesse.
Les hommes la dansaient en eperons d'or; ce petit detail de toilette ne contribua pas peu a sa
vogue. 

La Polka se transforma. On lui fit subir toutes sortes de metamorphoses; on la soumit a une foule
de variations choregraphiques. Quelques-unes de ces nouveautes, qui n'eurent toutes qu'un
succes ephemere, ont passe dans le vocabulaire; nous les connaissons par leur nom; c'est tout
ce qui reste d'elles. Ce sont: la Varsoviena; la Sicilienne; la Villecka. Danses d'un jour
qui durent leur reputation a ce dieu capricieux qui s'appelle la mode. 

La gloire de la Polka palit peu a peu; d'autres danses hongroises ou polonaises parurent a Paris,
et le public toujours epris de nouveaute, surtout quand cette nouveaute se pare d'un cachet
d'exotisme, se donna tour a tour a chacune de ces nobles etrangeres. 

Elles avaient d'ailleurs, a Paris, un parrain qui eut son heure de gloire et de faste; Markowski,
Polonais, maitre de danse. Cet homme etonna Paris par le luxe de ses fetes. Il dirigea successivement
les bals d'Enghien, et l'Eldorado de la rue Daphot. Ce fut l'apogee de son triomphe. Ses bals
etaient de veritables feeries. Il avait son equipage, et sa livree brillait au Bois de Boulogne.
Celebrite et popularite furent bientot suivies d'etranges revers. Il retomba dans l'obscurite
et la misere avec plus de rapidite qu'il n'en avait mis a s'elever a la gloire, vivant dans la
detresse la plus noire, en proie a la maladie et aux privations. Sa consolation, 

il la trouva dans la composition de quelques airs populaires, qui lui valurent une fugitive
popularite, mais ne reussirent pas a le tirer de la misere. 

Au plus profond de sa detresse, Markowski trouva un capitaliste qui n'hesita pas a lui preter
3,000 francs. C'est avec ce capital qu'il organisa une grande salle de bal, rue Bussault. Mais
l'entreprise etait perilleuse. Les 3,000 francs engages ne suffirent pas, Markowski depensa
bientot 60,000 francs, et ses creanciers, peu satisfaits, le firent interner a la prison de
Clichy, plus connue alors sous la denomination de Hotel-des-Haricots. 

La speculation etait mauvaise, mais l'idee etait bonne; elle fit la fortune de ceux qui la reprirent.

Nous venons de voir la vogue rapide des nouvelles danses. Il ne fandrait pas croire cependant
qu'elles se soient substituees aux anciennes danses, dites de caractere, sans amener de protestations,
ni sans rencontrer d'opposition. 

Les uns regrettaient le charme et la grace du menuet et de la pavane, les autres trouvaient dans
le rapprochement du danseur et de la danseuse quelque chose de trop familier. Un abbe ecrivait:
"Aujourd'hui on ne danse plus; on marche et l'on marche mal. On saute, et souvent hors de mesure.
On court, on galope, on tourbillonne, et, dans cette agitation desordonnee, dans cette course
echevelee, dans ce galop deregle, dans ce tournoiement verligineux vertigineux, le cavalier
prend sa danseuse a bras-le-corps, lui etreint la taille, et la tient si rapprochee de sa poitrine
que les haleines se confondent, et il n'y a plus meme de place entre eux pour le bouquet blanc
qui ornait autrefois la ceinture des jeunes filles Elles ont ete obligees d'y renoncer, parce
qu'il etait fane, ecrase das la premiere danse; triste et frappant symbole de ce qui arrive
a la fleur de leur innocence, des qu'elles participent a de pareils plaisirs." 

Mais ceci n'est rien a cote du passage suivant que l'on doit a un don Quichotte en soulane, l'abbe
Hulot qui part en guerre, avec un grand sabre, contre la danse et les danseurs. 

"Si vous voulez plaire au Seigneur, jeune homme, vous devez lui obeir et lui etre soumis. Vous
lui desobeiriez certainement, si vous preniez l'habitude de vous trouver dans les bals et
dans les danses; car il vous defend de frequenter une danseuse. Il vous fait observer en meme
temps que ses charmes ne sont point sans danger pour votre innocence Combien en est-il qui ont
trouve dans les bals et dans les danses la perte de leur innocence, et qui gemissent pendant
toute l'eternite des suites terribles de la fureur qu'ils ont eue pour ces plaisirs perfides!
On vous assure que vous courez les plus grands dangers pour votre ame dans les bals et dans les
danses. Si vous avez un veritable desir de la sauver, vous fuirez ces lieux de desordres et les
folles joies auxquelles on s'y livre". 

Voici maintenant la part des jeunes filles: 

"Vous, jeune personne, qui etes jalouse de conserver votre innocence, fuyez ces assemblees
mondaines ou vous ne pouvez guere paraitre sans la perdre Combien de jeunes personnes ne voit-on
point, qui comme vous, s'etaient toujours conservees pures, et qui avaient toujours eu en
horreur l'ombre meme du peche, revenir d'un bal avec des passions plus vives et plus impetueuses,
avec une pudeur affaiblie et incapable d'en soutenir le choc et d'en arreter les ravages " etc.,
etc. 

Ce qui n'empecha en aucune facon les bals de societes et les bals publics de se multiplier de
tous les cotes, si tant est que le livre de l'excellent abbe ait jamais fait du bruit dans son
temps. 

A Paris et en province, il n'y avait pas un salon ou l'on ne se reunit pour danser. De meme dans
tous les petits villages, dans tous les petits hameaux, filles et garcons se reunissent le
soir pour danser au son du crin-crin. C'est alors que commencent a decliner les vieilles danses
locales dont il reste, certes, encore de nombreux vestiges, mais qui sont appelees pour la
plupart a disparaitre fatalement pour faire place aux danses modernisees, aux danses de Paris.

C'est la bourgeoisie qui donne le ton. Sous l'ancien regime, le peuple avait ses danses a lui,
et se serait bien garde de chercher a danser comme a la cour, de peur de se ridiculiser. Avec l'avenement
de la bourgeoisie tout change, et les vieilles originalites provinciales disparaissent,
par une consequence naturelle de l'evolution provoquee par la Revolution. 

Le gouvernement de Louis-Philippe contribua a l'eclat des fetes en donnant aux Tuileries
de grands bals, ou tout Paris se rencontrait. Vers le milieu de fevrier 1833, les hauts fonctionnaires
de l'Etat, les membres de l'ancienne noblesse rallies aux d'Orleans, les grands banquiers,
les grands industriels, les artistes, les litterateurs, recevaient une lettre lithographiee
sur papier rose. 

Cette lettre etait une invitation ainsi formulee: 

"Palais des Tuileries, 12 fevrier 1833. 

"L'aide de camp de service pres du roi et M me la marquise Dolomieu, dame d'honneur de la reine,
ont l'honneur de prevenir M. X. qu'il est invite au bal qui aura lieu au palais des Tuileries
le lundi 18 courant, a huit heures. 

"Les hommes seront en uniforme." 

C'est ainsi que furent lancees dans Paris 3,800 invitations, auxquels il fut repondu, a part
quelques rares exceptions. Le bal commenca a huit heures du soir. Le roi, accompagne de la reine,
suivi des princes et des princesses, de sa fille, fit son entree a huit heures dans la salle de
bal des Tuileries. 

Le roi, apres avoir traverse le bal, se rendit dans la salle de souper. Rien n'est curieux comme
la lecture des journaux du temps, sur le recit de cet evenement. 

Tandis que les journaux gouvernementaux relatent a l'envi les splendeurs de la fete, les autres,
les journaux de l'opposition, se font un malin plaisir de la tourner en ridicule. Ils n'epargnent
aux invites aucune de ces plaisanteries que les chansonniers ont plus recemment debitees
sur le bal de l'Hotel de Ville. Le public, a les en croire, etait sorti du bas peuple et les apprets
de la fete etaient sans aucun luxe. 

Au buffet, dit l'un, les invites se regalent de tartines de jambon bourrees, accompagnees
d'eau rougie. Sans doute, il y a exageration dans les deux versions. Les bals des Tuileries
etaient ce qu'ils devaient etre, le rendez-vous de la bourgeoisie, sur laquelle s'appuyait
la dynastie nouvelle. Il n'est pas vraisemblable qu'ils fussent d'un eclat inaccoutume,
mais il est tres vraisemblable que la cour fit tout ce qu'il etait en son pouvoir pour eblouir
les bourgeois de Paris, parmi lesquels elle comptait ses plus fideles allies. 

C'est a cette date que remonte les bals officiels donnes par le chef de l'Etat. La cour donna
tous les hivers quatre grands bals aux Tuileries, deux petits bals chez la reine et un bal chez
le duc d'Orleans apres son mariage. Aux bals de la reine les hommes portaient un habit bleu avec
au collet des broderies diverses; ils avaient un pantalon de casimir blanc, a larges bandes
d'or. Les soirs de petit bal chez la reine ou chez le duc d'Orleans, le pantalon etait remplace
par une culotte courte en casimir blanc. 

L'ambassade d'Angleterre donnait a la meme epoque un bal annuel a l'occasion de l'anniversaire
de la reine Victoria. L'ambassade d'Autriche avait inaugure les dejeuners dansants; on arrivait
en plein jour, a deux heures et demie. La valse a deux temps y faisait fureur. 

Sous le second Empire, la danse reprend sa faveur perdue pendant la periode incertaine de la
Revolution de 1848. C'est de 1850 a 1870 que furent donnes les bals de societe les plus nombreux
et les plus brillants. Les nouvelles creations, telles que la polka, la mazurka, la valse a
deux temps, brillerent d'un vif eclat. 

A la cour imperiale, la mode fut quelque temps aux tableaux vivants. Les plus grandes dames
y figuraient. Parmi les costumes qui nous ont ete conserves, il y en a quelques-uns de peu compliques,
et ces dames qui se montraient ainsi aux fetes des Tuileries devaient etre bien sures qu'aucune
partie d'ellesmemes ne pretaient a la critique des curieuses avant de representer, par exemple,
le Jugement de Paris , ou les Cinq parties du Monde . 

C'est aussi sous la meme periode que brille de son plus vif eclat le foyer de la danse: ce coin
de l'Opera est alors le rendez-vous de toute la haute societe. On y voit touts les soirs les hommes
qui s'appellent. marquis de Massa, de Caux, de Montreuil, Duvilliers, Saint-Leger, des Varennes,
Duperre, Fitz James, Poniatowski, colonel de Fleury, marechal Bosquet, Walewski, Merimee,
baron Lambert, de Persigny, de Bernis, Demidoff, Hamilton, A uber, le comte de Saint-Valier,
A. de Vogue, Fould, etc. Ajoutez a cette enumeration incomplete le corps diplomatique, la
maison de l'empereur, le monde officiel. A vrai dire, le foyer etait une succursale des Tuileries.
Aussi bien, la politique etait la soeur de la danse, et c'est au milieu des fetes, des soirees,
au son des orchestres, au sein des feeries et des ballets, que la France fut surprise par les
desastres de 1870. Les Bals publics 

La fin de la Restauration et le commencement du second Empire. avaient ete pour les bals masques
de l'Opera l'epoque heroique, l'epoque des chicards et des debardeurs. La verve de Gavarni
s'est exercee a nous en donner la physionomie vivante et spirituelle. Il suffit de feuilleter
le recueil du Charivari a cette epoque pour en retrouver les echos. Aujourd'hui que ces bals
sont tombes en desuetude, 

se sont pour ainsi dire acoquines, on a peine a s'imaginer l'importante place qu'ils tenaient
dans la vie parisienne. On y songeait longtemps a l'avance et on en parlait longtemps apres.
Les jeunes provinciaux, partis en patache pour aller faire leur droit dans la grande Ville,
n'entrevoyaient dans leurs reves de futurs etudiants de Paris que jolies debardeuses au pantalon
de velours flottant et aux attitudes d'un debraille provocant. Un amoureux de paradoxes a
pu dire a ce sujet que c'est le bal de l'Opera qui a ainsi contribue a la ruine des facultes de province
a l'avantage de celle de la capitale; comme quoi il n'est si petite cause qui ne produise les
plus grands effets. Il ajoute qu'en la circonstance c'est la danse qui a aide indirectement
a fortifier le regime centralisateur quicaracterise la France moderne. Nous n'irons pas
jusque-la et nous lui laisserons la responsabilite de sa remarque. En tout cas, si nous en croyons
les contemporains, les bals de l'Opera etaient empreints d'une franche gaiete. On s'y amusait
beaucoup plus qu'aujourd hui, disent les survivants. Il est vrai que c'etait la mode en ce tempsla
et que le genre rosse n'etait pas encore invente; il fallait, sous peine de passer pour des provinciaux,
avoir l'air de s'amuser comme des fous aux bals de l'Opera. 

Quant aux bals publics qui, sous le Directoire, avaient ete a la mode, que le premier Empire
avait vu decliner, peut-etre faute de danseurs (on se battait alors, on n'avait pas le temps
d'aller au bal), la Restauration et le second Empire les virent briller d'un nouvel eclat.
La police interdisait alors, ce qu'elle a tolere depuis, de lever 

la jambe au-dessus d'un certain nombre de centimetres. La danse du chahut que certains se figurent
etre une invention recente, date de ces bals publics; mais comme elle etait interdite par les
lois et par la morale, les contrevenants, comme nous l'apprennent les dessins de Gavarni,
etaient impitoyablement arretes et traines au violon. 

Sans le regime actuel, qui abolit cette reglementation de la danse, les Anglais qui viennent
visiter le Moulin-Rouge et les etablissements analogues n'auraient jamais pu applaudir
les evolutions choregraphiques de La Goulue ou de Valentin le Desosse. Disons quelques mots
des plus celebres de ces bals a l'epoque qui nous occupe: 

Au commencement du siecle, deja, la passion de la danse avait fait naitre des etablissements
ou les danseurs et les danseuses se rendaient comme au spectacle. C'est de cette maniere que
dans les classes pauvres et dans la petite bourgeoisie, on suppleait a l'absence de salon.
Une salle assez vaste, avec un plancher a peine cire, quelques quinquets fumeux et quelques
violons faisaient tous les frais de cette improvisation. 

En 1826, on ouvre le jardin Labouviere, dit le Nouveau Tivoli, en haut de la rue de Clichy et de
la rue Blanche. Puis le Tivoli d'Hiver, rue de Grenelle Saint-Honore. 

Le Prado, situe presque en face du Palais de Justice, et qui devint plus tard la Chaumiere. Celui-ci
merite une mention speciale, car il fut le premier bal d'etudiants. C'est la que devaient se
rencontrer etudiants et grisettes, et se nouer de rapides ou durables idylles. En 1830, le
bal Dourlans, aux Ternes. 

Sous le regne de Louis-Philippe, la danse ne se modifie pas; elle n'acquiert pas plus de vogue,
elle demeure dans un etat stationnaire. Cependant quelques bals nouveaux s'ouvrirent. 

Les plus frequentes etaient alors: 

Valentino, le Chateau-Rouge, le Casino, la salle Sainte-Cecile, le bal Montesquieu, le bal
du Mont-Blanc, la salle d'Antin, le salon de Mars, la Victoire, l'Ardoise, l'Ermitage-Montmartre,
la Grande-Chartreuse, devenue la Closerie des Lilas. 

Plus tard, vinrent le Chateau-d'Asnieres et le Casino Cadet predecesseur du Moulin-Rouge
et des Folies-Bergere. 

En 1841 s'etait ouvert le bal Mabille. Ce fut le plus illustre et celui dont la reputation survecut
a tous les autres. 

Le succes de ces bals ne fut consacre definitivement que sous le second Empire. Ce fut alors
le regne de la danse, la danse joyeuse et libre, la danse populaire. 

Apres les evenements tumultueux de 1848, l'Empire ayant apporte un peu de calme, une renaissance
industrielle s'accomplit qui augmenta prodigieusement la fortune nationale. Des fetes
splendides sont donnees a la moindre occasion, et la danse est l'accompagnement indispensable
de toutes ces fetes; aussi les bals publics sont tres frequentes, les gens du monde viennent
les visiter. En 1863 le bal Mabille est transporte au Cours-la-Reine. 

On connait, tout au moins de nom, ce bal qui est associe aux souvenirs heureux du second Empire.
C'etait, a l'origine, un rendez-vous des plus vulgaires. On n'y rencontrait guere que des
femmes de chambre et des commis de magasin a la recherche de bonnes fortunes. Combien d'idylles
sentimentales, et de romans se sont ebauches dans cette salle nue 17 ou une clarinette remplacait
l'orchestre absent. Puis la vogue s'en mela, on y vint par curiosite, et aussi parce que le eetit
bastringue etait devenu populaire. La modeste salle s'illumina, les lustres remplacerent
les vieilles lampes, un orchestre complet retentit sous les murs ou percait le son grele de
la clarinette, toute la haute societe se donna rendezvous 

dans ce lieu de plaisir, qui representait desormais le sanctuaire de la gaite et de la danse.

Un journaliste du temps faisait ainsi l'eloge du bal Mabille: 

"Dans les steppes de la Russie, dans les prairies verdoyantes et inexplorees de l'Amerique,
sur les sommets du Chimborazo et sur les bords verdoyants du fleuve Amour, au levant, au couchant,
a l'aurore et dans les pays inconnus, qu'un etre a face et a voix humaine prononce ce mot: Mabille!
il verra peut-etre un Lapon, un Yankee, un Indien rouge ou un Chinois, un Arabe ou un Carache
se dresser a l'instant et ot ebaucher timidement un cavalier seul: le monde a passe par la. 

"Ce coin de terre parisienne, ou les fleurs empestees par les acres emanations du gaz ne peuvent
naitre et doivent mourir, ou l'air fane tout ce qu'il effleure, ou le gaz est jaune et les arbres
bleus, offre aux hommes plus d'attraits mysterieux, plus de seductions puissantes que les
jardins embaumes de l'Asie, ou les roses sont eternelles, que les sommets des monts neigeux
ou l'air pur rend la vie aux coeurs epuises, que les champs fertiles, que les forets impenetrables
On vient la de partout, un sourire aux levres si l'on est dedaigneux et riche, un regret au coeur
si l'on est pauvre, mais qu'importe, on y vient. 

"Un prince y coudoie un coiffeur, un ambassadeur un chef de cuisine; vous et moi, tout le monde,
pire que tout le monde Voila pourquoi plus tard lorsqu'on est avocat ou notaire en France, general
en Bolivie, prince an Bresil, consul en Amerique, commercant en Chine, aventurier au diable,
on tressaille en lisant sur un journal qui enveloppe de vieilles bottes "Mabille", et l'on
reconstitue par la pensee ces soirees de bruit et de fievre." 

Cette description etait exacte, il serait aujourd'hui temeraire d'affirmer que les princes
coudoient le coiffeur au Moulin-Rouge et a Bullier, cependant parmi les grands seigneurs
qui sont venus visiter Paris, plus d'un s'est rendu incognito dans ces etablissements a la
mode. 

Le Moulin-Rouge a du sa celebrite aux danses fin de siecle que nous examinerons dans le prochain
chapitre. Mais aussi etait-ce moins un bal public qu'un bal de professionnelles, un endroit
ou la danse etait un pretexte a d'allechantes exhibitions. Et tandis que les femmes evoluent
dans le milieu de la salle, tres froids les spectateurs se promenent, examinent. Ily a rien
d'aussi heteroclite que ces salles de danse. On y rencontre, maintenant encore, les hommes
tres corrects au type et a l'accent etranger; ce sont des voyageurs venus de tres loin, pour
qui le Moulin-Rouge est et demeure l'endroit de Paris ou l'on s'amuse le plus, ou l'on s'amuse
le mieux, et de cette deception nait sans doute cette tristesse presque desolee qui est empreinte
sur leur visage. 

A cote de ces voyageurs de marque, disposes a se montrer genereux envers les etoiles du quadrille,
d'autres voyageurs, commisvoyageurs ou petits bourgeois arrives de province, et pour qui
les ailes du Moulin-Rouge sont le reve qui les hante depuis plusieurs annees. 

Enfin, a cote de ces hotes de passage, les habitues, qui ne font qu'apparaitre, qui viennent
a un rendez-vous pour aller ensuite diner dans un restaurant de nuit. D'autres qui demeurent
au contraire, et dont l'assiduite s'explique par des motifs inavouables, chevaliers de la
casquette comme on les a appeles, souvent tres correctement coiffes, et remplissant le role
d'intermediaires entre l'element qui demande a s'amuser, et celui qui demande a amuser. Mais
tous portent le meme masque d'ennui, d'ennui morne et decourage, pour maintenir la tradition
des etablissements ou l'on s'amuse. 

Comme veritable type de quadrille choisir de preference coux d'Olivier Metra et en particulier
celui qui debute ainsi: 

Combien plus pittoresque, plus grouillant, plus sincerement canaille, est le Moulin de la
Galette, qui domine de ses ailes de bois, sombres et noires, les ailes lumineuses du Moulin-Rouge.

La, c'est le peuple et la populace sortis des bas-fonds de l'ergastule qui, sous les accents
d'un orchestre endiable, s'adonnent aux joies de la valse et du quadrille. Les hommes en casquette
et veston court, les femmes en cheveux, sans grands frais de toilettes, et rien ne vise a l'effet;
parfois des disputes ardentes naissent au milieu du bal, et vont se derouler dans un carrefour
desert du voisinage, ou les passants remarquent au matin quelques taches rouges sur le pave.

De l'autre cote de Paris, sur la montagne de Sainte-Genevieve, est Bullier, la Closerie des
Lilas, un bal qui a deja cinquante annees d'existence. Il etait autrefois frequente par les
etudiants exclusivement, aujourd'hui, s'ils ne dominent plus, ils s'y rencontrent encore,
quoi qu'en aient dit certains chroniqueurs. Ce bal a une physionomie toute speciale, un air
de jeunesse que n'ont pas les autres. C'est la que les etudiants de vingtieme annec et ceux qui
n'etudient plus conservent les bonnes traditions du joyeux quartier de jadis; mais avec quel
serrement de coeur et quel mepris ils partent des moeurs nouvelles, des generations recentes,
arrivistes, presque laborieuses, et qui ne savent plus s'amuser. 

A cote de la salle de bal, s'ouvre un vaste jardin; les couples, apres avoir goute le verlige
de la danse, y vont chercher une vague solitude, dans la demi-ombre des tonnelles, a peines
eclairees. Ce serait assurement exagerer que de pretendre que Bullier a une allure echevelee.
Et cependant on y voit encore des physionomies originales. Chacun connait, et chacun applaudit
le petit etudiant en pharmacie, dont l'accent est celui de Narbonne, et qui le jeudi danse des
quadrilles aussi excentriques que pittoresques, et l'homme aux longs cheveux, qui valse
comme en 1830. 

Chacun les connait, et reconnait; c'est un rendez-vous perpetuel, c'est la qu'on retrouve
les vieux amis excedes du quartier, et qui y retournent par occasion. Et comme on comprend le
souvenir attendri de tous ceux qui, ayant passe dans cette salle sonore quelques annees de
jeunesse, y songent ensuite dans la petite ville provinciale, ou les uns formulent des actes
de procedure, et les autres distribuent des purgatifs. 

Un officier de marine raconte qu'au cours d'un de ses voyages, dans le Pacifique, il fut presente
au fils de la reine de Taiti. Celuici avait passe une semaine a Paris, et des qu'il vit un Francais,
il lui demanda, nou ce qui se passait dans la capitale, mais ce qu'on faisait a Bullier. 

Et le roi du Pacifique repetait avec un accent de regret: 

- Oh! Bullier, Bullier! 

Combien de notaires de province, dans l'eloignement et le calme de la province, partagent
le regret du fils de la reine de Taiti. CHAPITRE XIII DANSES MODERNES La danse au theatre. - La
danse fin de siecle. 

Le ballet, tel que nous le concevons aujourd'hui, est une invention de Noverre; avant lui,
les ballets etaient des divertissements accompagnes de musique et de chant auxquels les plus
grands seigneurs et le roi lui-meme, prenaient part. Noverre fit representer au ballet une
action scenique complete; il completa la reforme en supprimant les masques dont s'affublaient
les acteurs. C'etait une coutume, en effet, depuis Louis XIV, de ne presenter que des acteurs
couverls de masques informes, selon que ces danseurs representaient des demons, des fauves,
des tritons. Les costumes etaient ceux que l'on portait a la Cour, et, de meme que dans la tragedie,
Athalie, Andromaque, Phedre, apparaissaient dans le costume des spectatrices, de meme,
les danseuses s'agitaient dans de lourdes robes; on dansa meme en paniers. Ce n'est qu'au commencement
de ce siecle qu'apparut le costume si leger, si gracieux de la danseuse, dernier vestige, nous
l'avons vu, des modes du Directoire. 

Le premier Empire fut la periode la plus gracieuse du ballet. Il y eut le ballet d'opera, tantot
dans le genre pastoral si cher a l'ancienne monarchie, tantot dans ce style dit classique qui
n'etait qu'une conception erronee de l'antiquite. Dans ce genre solennel et grave, furent
donnees Achille a Syros, le retour d'Ulysse, Alexandre chez Apelle , etc. 

D'autres ballets celebraient les evenements les plus glorieux de l'epopee imperiale. 

Le 2 janvier 1807 fut representee l'inauguration du temple de la Victoire, musique de Lesueur,
texte de Baour Lormian, ballets de Gardel. La scene represente un temple antique orne de drapeaux
et de trophees. Des poetes celebrent la gloire des armees. Le temple de la Victoire s'ouvre
et les Muses gravent sur des tables d'or le nom des heros morts au champ d'honneur. 

Dans le meme style officiel et solennel fut celebree la naissance du roi de Rome. L'Esperance
presentait a Mars le berceau dans lequel reposait le fils de Cesar, et le choeur chantait un
hymne en la gloire du futur enfant. C'etait alors l'apogee de la puissance imperiale. 

Apres la rentree des Bourbons, la monarchie restauree essaya de faire revivre les traditions
du passe dans la danse; elle organisa des ballets dans le style ancien auxquels devaient prendre
part les plus importants personnages de la Cour. Castil Blaze en donne une description detaillee,
car il s'agit d'un fait contemporain et dont il put etre temoin. 

Madame representait Marie Stuart. "Madame, dit-il, arrivee au pied de l'amphitheatre, s'assied
sur le trone qui lui avait ete prepare. Les cheveux crepes et releves, lu fraise goudronnee
et parsemee de pierres precieuses, habillee d'une robe de velours bleu, sous laquelle elle
portait un vertugadin et qu'ornaient des rivieres de diamant dont le prix pouvait s'elever
a plus de 2 millions, Madame rappelait, de la maniere la plus frappante, les portraits de la
reine d'Ecosse. Pres d'elle, debout et decouvert, sous le costume de Francois, dauphin de
France, se tenait Monseigneur le due de Chartres. Les autres personnages, chacun en leur rang,
prirent place. Lors, un page de la reine mere d'Ecosse vint annoncer la visite de cette souveraine.
Marie de Lorraine apparut appuyee sur le bras de Francois de Guise, precedee de ses pages et
suivie de sa cour. Sur un ordre de Madame, les jeunes filles les plus seduisantes de la cour executent
un quadrille regle par M. Gardel. Je n'essayerai pas de donner une idee de cette danse qui ne
fut ni une sarabande ni une autre figure choregraphique du temps, mais dont les graces naives
et modestes de celles qui l'executaient faisaient tout le charme. 

"De tous les costumes qui parurent a cette fete, le seul qui put rivaliser avec l'ajustement
de madame par la fidelite des details et la verite historique, etait celui de M. le due de Richelieu.
Son manteau etait double d'une etoffe grise a fleurs d'or venue d'Orient et semblable a celle
que Venise fournissait a l'Europe au XVI e siecle. Les boutons du pourpoint etaient de perle
fine. L'epee qu'il portait, du travail le plus exquis, etait une arme de famille dont il avait
herite." 

Cet exemple ful suivi dans les salons les plus illustres et la haute societe se mit a danser les
ballets historiques; rappelant sur un theme adapte aux circonstances, les fastes de l'ancien
regime, cette tentative de restauration ne dura pas plus que la Restauration ellememe. Et
depuis lors le ballet se cantonna exclusivement dans les limites etroites de la scene. 

De cete date a nos jours, l'histoire du ballet est liee a l'histoire 

du theatre. Le romantisme imprima au ballet un caractere d'ampleur scenique qui contribua
a sa splendeur par la renovation de la mise en scene. Les titres seuls de ces spectacles donnent
assez l'idee de leur esprit. Ce sont l' Orgie , qualifie, comme presque tous les ballets, de
spectacles fantastiques; Robert-le-Diable , avec le ballet des nonnes surgies du sepulere
et dansant sous les arceaux du cloitre. Mais le spectacle le plus interessant fut assurement
la Tentation , ballet-opera, dont Delaroche avait dessine les decors. Le theme n'e tait antre
que le recit legendaire de la Grande Tentation de saint Antoine . Le pieux ermite medite dans
la retraite solitaire; le livret ne parle pas de son compagnon, qui sans doute ne parut pas sur
la scene; livre a ses pensees, le saint ne se dissimule pas que la solitude est souvent denuee
de charme, c'est alors qu'apparait radieuse et seductrice la vision tentatrice; c'est une
belle jeune fille qui offre aux regards etonnes du vieux solitaire la splendeur de son corps
nu et mouille de pluie, ajoute le livret. Le vieillard ne resiste pas, il va se precipiter dans
les bras de la seductrice, mais entre la coupe et les levres il y a la place pour un violent coup
de foudre habilement execute par les machinistes et qui foudroie le trop entreprenant ermite.

L'ame du saint degringole aux enfers; la les demons et les anges se la disputent. Les anges pretendent
qu'un seul peche, qui n'a d'ailleurs pas ete consomme, est insuffisant a ternir toute une vie
de purete. Les demons pretendent qu'au contraire l'ame leur appartient puisqu'elle a cede
a leurs sollicitations, et le debat donne lieu a une longue argumentation choregraphique.

On convient alors que l'ame de l'ermite sera trois fois encore soumise a la trop troublante
epreuve. S'il en sort vainqueur, le bonheur eternel lui sera accorde. 

Le decor du second acte etait, s'il faut en croire la chronique, eblouissant et grandiose.
Au fond d'un volcan, au sommet duquel s'elargissait la tache bleue du ciel, tourbillonnnaient
des visions enflammees et fantastiques. Les monstres les plus bizarres, de la cour des Astaroth,
se livraient a une folle sarabande. Le monarque reunissait sa cour et se concertait avec elle
sur les procedes a employer pour vaincre la resistance du saint ermite. Les sept peches capitaux
disparaissaient dans une immense chaudiere. Le roi des enfers, apres les y avoir plonges tour
a tour, remuait la chaudiere infernale; il en sortait, dit le livret, "une jeune fille n'ayant
d'autre voile que ses cheveux epars, figure candide et virginale." 

Pendant les trois actes suivants, cette vision candide et virginale se livre a une savante
tactique qui a pour objet de damner le saint homme. Mais la vertu triomphe du vice, et la fable
se termine par une glorieuse apotheose. 

Ce ballet etait un essai. Il s'efforcait de realiser un ensemble scenique, de presenter une
oeuvre complete par la danse avec le secours du chant; l'intention etait louable, mais le talent
des compositeurs ne repondait pas a la hauteur du but. Cette oeuvre n'eut qu'un succes de mise
en scene, elle ne valut que par ses 

decors. Il lui manqua, pour etre un chef-d'oeuvre, une musique puissante, originale et coloree.

Les plus grands efforts pour elever le ballet a la hauteur d'un spectacle artistique datent
de cette periode. Les compositeurs qui s'appelaient Rossini, Meyerbeer, Herold, Adolphe
Adam, Auber, composaient des partitions goutees du public. L'art du machiniste se perfectionna.
Les plus illustres soirees furent donnees avec Giselle , ou se revela la celebre etoile Carlotta
Grisi. Theophile Gautier avait ecrit le livret et Adam compose la musique. La jolie Fille de
Gand fut representee en 1845. Citons encore les Violons du Diable , 1849; les Contrebandiers
, 1850; Paquerette , 1851. 

Sous le second Empire, quelques representations meritent d'etre rappelees: Sakountala
, ballet de Theophile Gauthier et d'Ernest Reyer; le Corsaire , qui fut surtout un succes de
mise en scene; Marie Spada , d'Auber, 1857. 

En 1867, fut donne le ballet de Don Juan , dans lequel s'affirma la renommec de Leontine Beaugrand,
deja remarquee dans le divertissement de Guillaume Tell . 

En 1868, M. Nuitter donne la Source , musique de Leo Delibes; dans ce delicieux petit poeme apparut
M lle Salviani, qui merita les eloges de Paul de Saint-Victor, qui la compare a certains personnages
au dessin violent de la peinture florentine. 

En 1870, M. Nuitter avait donne Coppelia ; les premieres representations furent arretees
par la guerre. Le nouvel Opera fut inaugure en 1872; le premier ballet qui fut donne dans la nouvelle
salle est le celebre ballet de Sylvia , dont Leo Delibes avait compose la musique. Nous citerons
encore, depuis cette date, la Farandole, Yedda , une application au theatre de l'engouement
du public pour les choses et l'art du Japon. Ce ballet, dont le succes fut prodigieux, fut l'occasion
d'un triomphe pour M lle Rosita Mauri. Le ballet de M. Nuitter, Namouna , obtint le succes qui
aurait du lui assurer la richesse de mise en scene et l'eclat des costumes. Plus recemment,
la Korrigane , d'apres le conte de Francois Coppee, a marque une tentative serieuse au theatre,
un essai pittoresque et original, tout empreient de couleur locale. Les Deux Pigeons, la Maladetta,
l'Etoile , ont ete accueillis favorablement par les spectateurs, et c'etait justice, car
ces oeuvres ont un veritable cachet de charme et d'elegance. Cela fait en tout treize ballets
representes au nouvel Opera! La Source, Coppelia, Sylvia, le Fandango, Yedda, la Korrigane,
Namouna, la Farandole, les Deux Pigeons, la Tempete, le Reve, la Maladetta l'Etoile . Trois
de ces ballets appartiennet a l'ancien repertoire. Ce sont la Source, Coppelia et Sylvia .

Apres avoir etudie la scene, nous voudrions dire quelques mots de ce monde qui la peuple, de
ces danseuses que nous voyons evoluer en d'aimables pirouettes. 

Le spectateur qui assiste a une representation a l'Opera ne se doute pas du travail et de la patience
qu'il a fallu a chacune des ballerines qui danse devant lui pour acquerir cette souplesse gracieuse
et celle legerete. 

Il y a l'Academie nationale de musique, puisque e'est le nom officiel de notre Opera, une ecole
de danse. Cette ecole est divisee en trois classes. La classe des enfants tenue par M mes Bernay
et Parent. C'est la classe des etoiles de l'avenir. Elles sont encore tres jeunes et elles n'ont
en general guere plus de sept ans; en meme temps qu'on les initie a l'art de la danse en les soument
a une gymnastique methodique qui a pour but de developper leur sveltesse et leur agilite. 

La deuxieme classe, celle des coryphees, comprend les sujets deja adultes. Ce sont les etoiles
deja revelees, les danseuses qui evoluent sur la scene a cote des premiers sujets. 

Les premiers sujets eux-memes constituent une classe d'etoiles dont la reputation est deja
consacree leurs etudes tendent a les perfectionner dans un art qui demande un entrainement
constant, sous peine de dechoir. Car de meme qu'en escrime, le tireur le plus habile ne conserve
la rapidite et la precision dans son jeu qu'a la condition de se faire constamment la main, de
meme la danseuse no conserve l'elegance et la souplesse de son allure que par l'effort sans
cesse repete. C'est M lle Rosita Mauri qui dirige cette classe dite de perfectionnement. Elle
est dans les traditions les plus anciennes de la choregraphie Dans cette classe, un certain
nombre de danseurs sont joints aux danseuses. Cet enseignement simultane n'existe pas dans
les autres classes, et c'est regrettable, car seul il permet aux eleves de comprendre et d'apprecier
leur role dans le corps de ballet, de comprendre en un mot l'action dramatique. C'est ainsi
qu'on procedait e l'ecole de Milan, dirigee par le professeur Pacco; aussi les progres y etaient-ils
des plus rapides. Aujourd'hui, Pacco a disparu et la danse, en Italie, traverse une crise apres
avoir donne a l'Europe des artistes remarquables comme la Zucchi, la Cornalba, etc. 

L'Ecole de l'Opera est devenue la premiere ecole de danse; mais, pour qu'elle reponde aux esperances
que l'on fonde sur elle, il convient qu'elle ne soit pas seulement une ecole de danse proprement
dite, mais une ecole de choregraphie. 

"La plus grande partie de vos eleves, disait Noverre, croient qu'il ne faut avoir que des jambes
pour etre danseur; de la 18 memoire pour etre comedien; de la voix pour etre chanteur. Les uns
ne s'appliquent qu'a remuer les jambes, les autres qu'a faire des efforts de memoire, les derniers
qu'a pousser des sons. Tous se destinent a etre egalement detestables. On vous dira qu'il y
a mille difficultes dans l'art de la danse. La verite est qu'on ne saurait enumerer les difficultes
de cet art, mais que l'important est de les aborder toutes, de les vaincre et d'en triompher,
a ce point que rien ne paraisse difficile et que tout soit fait avec la plus parfaite aisance."

C'etait aussi l'avis de Diderot qui s'exprimait dans les memes termes. "On ne se distingue
au theatre que lorsqu'on est quelqu'un et qu'en complete possession des regles de son art on
donne l'impression d'un mouvement naturel dont le spectateur ne songe qu'a admirer la grace
et l'esprit, sans rechercher comment l'artiste qui l'execute a pu produire l'effet qui le
seduit; devant ces pas en apparence si faciles ou tout parle sans affectation, ou l'on ne sait
qui a le plus de charme de l'imperceptible jeu des pieds, du tour de bras ou de la physionomie
generale de l'attitude, le public est entrine par la force de l'illusion". 

Simplicite, naturel dans le mouvement et harmonie, tel est l'ideal vraiment eleve que la danseuse,
consciente de son art, doit atteindre. Il faut quechacun de ses mouvements, chacune de sues
attitudes dans un moment si rapide, si instantane soit-il, puisse etre saisi au vol et donne
l'impression d'une apparition harmonieuse. 

Il faut quel'artiste n'ait rien a reprendre au geste, a l'attitude, soit qu'elle s'elance
dans une pirouette, soit qu'elle retombe a terre, soit qu'elle execute un simple pas. Trop
souvent, pour eviter le danger de l'incorrection du geste, la danseuse tombe dans l'exces
contraire: le geste conventionnel; c'est pour ainsi dire une lecon apprise par coer qu'elle
recite. Rien de naturel, rien de spontane, de vivant, mais des poses de modeles, toujours identiques,
toujours les memes; peut-etre est-ce la le grand defaut de nos ballets. Voulant trop faire
exprimer de choses a la danse, on lui a cree un vocabulaire. C'est ce qui explique le succes que
l'on a fait a l'Opera, aux reconstitutions des danses anciennes, malgre les quelques variations
dont on les avait surchargees; comme un retour a un art plus simple et plus vrai. 

Un livre plein d'esprit, un roman d'une observation penetrante et malicieuse, Les demoiselles
Cardinal , de Ludovic Halevy, etudie avec beaucoup d'humour cette physionomie de la danseuse.
Mais peut-etre le livre ne revele-t-il pas toute la rudesse du metier, car c'est un metier des
plus penibles, un dur labeur physique impose a la danseuse autant pour la preparation que pour
l'execution. 

Il suffit de les voir dans la salle d'etude de l'Opera, dans cette grande salle autour de laquelle
courent des barres paralleles. Elles sont la, dans leur robe de gaze et, comme des acrobates
ou des gymnasiarques, elles executent des sauts, en s'aidant de la barre, accomplissent de
veritables exercices de dislocation, pour lever la jambe, bien haut, plus haut, a la hauteur
d'une institution, comme dit Bergerat. 

On reproche apres cela aux danseuses de manquer de verve, de n'avoir pas d'esprit, que sais
je? En auraient-elles le temps, en auraient-elles la force, en se soumettant a ce regime d'entrainement,
qui les absorbe, qui les occupe. Bien peu d'entre elles ont l'occasion ou la pretention de faire
des mots comme les belles dames des comedies de Lavedan. 

"La plus belle intelligence, dit un historiographe de la choregraphie, ne resiste pas a deux
annees de cabriolet. La danseuse sait lire, ecrire et compter sur ses doigts A la rigueur elle
eet pu se passer de l'ecriture. L'ecriture c'est du luxe. 

"La danseuse recoit des lettres, elle n'en ecrit jamais. Elle ignore jusqu'a la forme du gouvernement
sous lequel elle vit. Cependant elle regrette la Restauration, a cause des pensions de retraite
qu'elle avait creees. Les noms de Vienne, Londres, Naples, Turin, Milan, lui sont connus et
familiers, parce que l'on danse a Turin, a Milan, Naples, Vienne et Londres, et qu'elle espere
y danser elle-meme, le jour ou elle quittera l'Opera de Paris. De l'Asie, de l'Afrique, elle
ne sait rien, elle n'y dansera jamais. L'Amerique, c'est autre chose, elle s'en doute. Pour
la danseuse, ce n'est pas Christophe Colomb qui a decouvert l'Amerique: c'est Fanny Essler.
A elle l'honneur d'avoir initie les corps de ballet, a la connaissance de cette quatrieme partie
du monde. Depuis son voyage dans les Etats-Unis, le pays des dollars fait partie de la geographie
de la danse. La danseuse rapporte tout, compare tout a l'Opera. Admire-t-elle un paysage.
Elle s'ecrie "c'est comme dans Guillaume Tell ". Ce n'est pas la decoration qui ressemble au
paysage, c'est le paysage qui ressemble a la decoration. Sans les Huguenots , la danseuse ne
saurait pas qu'il y a eu une Saint-Barthelemy; sans la Juive , que les cardinaux portent des
chapeaux rouges; sans Fernand Cortez , que le Mexique n'est point un mythe. 

"Son unives, c'est l'Opera." 

A ce portrait un peu severe, il faut ajouter quelques traits que l'auteur a negliges: c'est
l'esprit de corps, qui regne au corps de ballet de l'Opera. 

Les danseuses de l'Opera se considerent a juste titre comme appartenant au plus glorieux etat-major
de la danse. On s'est plu a constater, qu'en toute circonstance, il existait entre elles une
franche camaraderie et une solidarite etroite. Le succes de l'une d'elles rejouit les autres,
et de meme, dans leur malheur et dans leur infortune, elles ne font jamais en vain appel aux secours
de leurs camarades. Cette seule constatation peut leur faire pardonner beaucoup de petits
travers. 

A cote de la danseuse, il y a un autre bataillon, celui des marcheuses. La marcheuse de l'Opera
est la figurante. Celles-ci n'ont aucune ecole, aucune initiative, car leur role se borne
le plus souvent, a garder une certaine immobilite dans l'endroit meme ou l'art du metteur en
scene les place. Elles sont racolees a Paris, un peu partout, dans la rue, sur le trottoir, dans
les estaminets, plus bas encore si c'est necessaire. On ne leur demande que des qualites d'ordre
purement plastique. "La marcheuse ne danse pas, elle meuble". 

L'innovation en est attribuee a Duponchel. Un soir, dit l'histoire, a la vue de la decrepitude
et de la laideur de certaines figurantes, Napoleon s'etait ecrie: 

"Quelles horreurs? D'ou viennent ces femmes? Qu'on en trouve d'autres." 

"Le ministre de la police recut l'ordre de lever une conscription generale dans son ressort.
La razzia eut lieu le lendemain. Les spectateurs furent surpris, a la representation suivante,
d'apercevoir, masse sur le theatre, tout un regiment de filles magnifiques et gigantesques.
Le ministre Savary avait choisi de veritables grenadiers. Cette generation de figurantes
dura jusqu'a l'invasion des allies, qui en firent des millionnaires, des meres de familles
respectees. Car on peut faire d'une marcheuse une rentiare, une grande dame, une femme honnete,
au besoin tout ce que l'on voudra, excepte une actrice. 

Autrefois, a l'Opera, on appelait filles de magasin, les demoiselles du chant et de la danse,
qui, n'ayant pas acheve leurs etudes, figuraient sur la scene avant d'etre engagees. Une fille
inscrite au magasin n'appartenait plus a sa famille. L'autorite de celle-ci s'arretait a
la porte de ce lieu d'immunite. Thuret, directeur de l'Academie de 1733 a 1744, imagina de faire
payer une redevance a ces "neophytes". C'est ainsi que s'exprime l'auteur que nous venons
de citer; et voici maintenant ce qu'un contemporain dit de cette ingenieuse industrie: "Une
jeune personne qui veut monter sur les planches et se faire voir aux Americains, aux Anglais,
aux Hollandais et meme aux Allemands, tous gens ruinables, sacrifie quelque chose et demande
de s'essayer gratis. Le directeur fait valoir alors les prerogatives singulieres dont jouissent
les filles despectacle, qui, n'etant plus sujettes a la correction paternelle, a la rigueur
de la police, peuvent etre denaturees et galantes avec impunite. Ces privileges abominables,
qui ne sont que trop reels, determinent les postulantes a faire un abandon sur les produits
de leur industrie particuliere. Elles s'engagent des lors a payer une certaine somme par mois,
afin d'etre mises en possession de l'indecence privilegiee." 

Il est evident que de nos jours les choses ne se passent plus ainsi. Les demoiselles de l'Opera,
a l'heure qu'il est, savent mieux que personne qu'elles n'ont plus besoin de chercher a s'arracher
des liens de l'autorite legale du pere. Celle-ci a change avec les temps accommodants et les
moeurs faciles qui sont les notres; elle se montre raisonnable et conciliante autant que faire
se peut. Les peres et meres de cette fin de siecle de decadence savent parfaitement que le metier
de danseuse est une vocation comme une autre, avec cette difference qu'elle rapporte beaucoup
plus d'argent que d'autres professions, aussi bien sur la scene qu'ailleurs, plus ailleurs
peut-etre. El c'est ainsi que papa et maman, concierges reputes dans leur quartier, decident
que Fifine apprendra d'abord le piano et sera danseuse "a la grande Opera", comme jadis ils
auraient arrete d'en faire une corsetiere, une piqueuse de bottines ou une grisette. 

Empruntons encore, a propos des danseuses de notre epoque, quelques details piquants dus
a la plume de notre auteur anonyme, qui, sous le masque d' "Un vieil abonne" nous a deja donne
tant de renseignements utiles." 

S'il est une vie ou l'imprevu n'a pas la moindre part, dit-il, c'est a coup sur celle des danseuses.
Les classes, les repetitions les retiennent une grande partie de la journee au theatre, ou
le soir les ramene forcement. Il n'y a la-la-dedans rien de tres folatre ni de tres echevele.
La galanterie chez elle ne vise qu'au solide. Toutes ont "quelqu'un", naturellement. D'aucunes
ont meme "quelques-uns". Mais c'est moins par plaisir que par necessite. Plus d'orgies babyloniennes!
Plus de grandioses folies! Plus de ces insolences de luxe qui font regretter aux honnetes femmes
que la vertu soit si mal payee! Ou ces belles insatiables qui dejeunaient d'une fricassee de
dues, dinaient d'un salmis de marquis, soupaient d'une bouchee de fermiers-generaux a la
crapaudine? Ou ces boudoirs plafonnes par Boucher, les trumeaux de Lancret, les panneaux
de Watteau? Ou le "char" de la Guimard, decore d'armes parlantes: un marc d'or supporte par
un gui de chene, dans un ecusson supporte par les Graces et couronne par les Amours? Ou le carosse
a six chevaux, dore sur tranches, a harnais empanaches, de M lle Duthe, et l'equipage de M lle
Cleophile, travaille comme une piece d'orfevrerie? L'Opera est devenu pot-au-feu. Son premier
sujet se contente d'un appartement rue de Vienne et d'une maison de campagne louee a Asnieres.
De l'ordre, des valeurs et de l'argent place! Il n'y en a pas dix parmi ces demoiselles qui aient
un equipage. Il n'y en a pas cinq qui osent avouer un amant de coeur... Et maintenant, comment
finissent ces demoiselles de l'Opera? Il y en a qui se jettent a l'eau, comme M lle Maze, laquelle
ne devint celebre que le jour de sa mort. Ruinee par le systeme de de Law, elle se para de ses plus
beaux atours - sans oublier le rouge,le blane et les mouches - et s'en fut se precipiter du haut
du Pont-Neuf dans la Seine. Il y en a qui entrent au couvent, comme M lle Guyot. Beaucoup sont
mariees: M lle Roland epousa le marquis de Saint-Genies; M lle Quinault-Dufresne, enrichie
par Samuel Bernard, entretenue par le marquis de Nesle, protegee par le Regent, vraie financee
du roi de Garbe, epousa le duc de Nevers; M lle Groguet epousa le marquis d'Argens, M lle Defresne
epousa le marquis de Fleury, M lle Salliveau epousa lord Crawford, M lle Defresne epousa le
marquis de Fleury, M lle Salliveau epousa lord Crawford, M lle Chouchou epousa le president
de Menieres, M lle Rem epousa Le Mormant d'Etioles, veuf en premieres noces de M me de Pompadour,
ce qui inspira a un loustic les vers suivants: 

Pour reparer miseriam Que Pompadour laisse a la France, Son mari, plein de conscience, Vient
d'epouser Rem publicam . 

M lle Grandpre fut "demandee" en meme temps par l'amiral anglais Knowles et par le marquis de
Senneville: elle accorda la preference a ce dernier. M lle Liancourt legitima ses relations
avec le baron d'Anguy. M lle Lolotte devint comtesse d'Herouville, et sa soeur marquise de
Saint-Chamont. Fanny Essler s'unit, de la main droite, a un banquier allemand, et sa soeur
Therese, de la gauche, au prince Adalbert de Prusse. Taglioni fut M me Gilbert des Voisins;
Carlotta Grisi, M me Perrot, et Cerrito M me Saint-Leon, comme Clotilde Mafleuroy avait ete
un instant M me Boieldieu, et comme Pauline Leroux resta M me Lafont. Les trois premieres n'attendirent
pas, pour divorcer, la promulgation de la loi Naquet: Il y en a qui "boulottent" de leurs economies,
de ci, de la, a la campagne, et d'autres qui, a Paris, dans des immeubles de rapport, jouissent
du sort que leur a fait une succession de mortels genereux. La plupart disparaissent, purement
et simplement. 

A cote des ballets donnes a l'Opera, les theatres et les etablissements voisins ont donne des
ballets et des feeries executes avec un luxe et un eclat prodigieux. Nous citerons l'Eden,
les Folies-Bergere, l'Olympia, le Chatelet. Mais ces spectacles melanges, ou la pantomime
tient plus de place que le ballet, et le decor que la choregraphie, n'ont pas donne naissance
a un art ou meme a un genre nouveau. 

Il faut faire cependant une exception pour les danses lumineuses. 

Le concours de l'electricite a la science de la figuration et du decor, a permis de donner des
effets qu'on n'aurait pu jusqu'alors soupconner. Il a permis de projeter avec une docilite
remarquable des flots de lumiere sur un point donne et de faire ensuite la nuit aussi rapidement
que le jour. Il a permis, enfin, de donner a cette lumiere une coloration intense et diverse,
de la modifier au gre du machiniste. 

C'est de ces perfectionnements qu'est nee la danse lumineuse! 

L'innovation la plus surprenante et la plus fantastique, le spectacle le plus etrange et le
plus impressionnant, la vision la plus caressante et la plus ondoyante qu'on ait vue au theatre
depuis longtemps, est cette danse du feu creee par la Loie Fuller. Ce n'est pas, a vrai dire,
une danse; c'est une apparition dans laquelle le jeu des rayons lumineux est tout; ou les mouvements
des bras et des jambes, reduits a tres peu de chose, ne sont destines qu'a mettre en mouvement
les draperies, les soies legeres et transparentes, qui, sous les caresses des projections
lumineuses, prennent des reflets tremblants de flamme. 

Mais, c'est quelque chose de surhumain, cette vision qui, semblable a la flamme bleue d'un
bol de punch, commence par n'etre qu'une lueur legere, puis, sous une flamme d'incendie, grandit,
s'eleve, embrase la scene entiere de ses ailes de feu et devient un tourbillon, au milieu duquel
surgit brusquement, une tete de femme, qui parait une vision supra-terrestre, tete sans corps,
symbolique allegorie de la Flamme. 

D'apres une legende, la Loie Fuller qui, on le sait, est Americaine, aurait eu la conception
de cet art nouveau qu'elle a cree en voyant se jouer un rayon de soleil, passant par une fente
de porte, sur une piace de soie qu'un courant d'air soulevait. Elle serait venue e Paris, ayant
son idee dans la tete et cherchant un collaborateur qui lui donnerait les moyens de realiser
son invention. Elle se presenta chez le directeur d'un music-hall parisien, vetue d'une robe
d'alpaga noir, dont un waterproof defraichi dissimulait l'anciennete; un chapeau de velours
frippe completait etrangement la physionomie du costume. Mais il y avait dans les yeux de la
future etoile, dans ce regard si fulgurant qu'il brille au milieu des flammes meme, dans son
jargon fait de francais denature, d'allemand et d'anglais, dans toute sa personne decidee
et crane, un tel air de conviction, que le directeur comprit imme diatement la bonne fortune
qui amenait a lui cet objet rare, ce mythe de tous les directeurs de theatre: l'idec nouvelle.
Quelques mois apres, le nom de Loie Fuller couvrait les murs de la capitale et les Parisens couraient
aux Folies-Bergere pour voir la danse du feu agiter devant eux ses grandes ailes de flamme.

Selon une autre legende, Loie Fuller, deja connue en Angleterre, deux directeurs de Paris
seraient accourus a Londres et l'auraient disputee a coups de billets de banque. 

On ne sait pas exactement laquelle de ces deux versions est la vraie. Ce qui est certain, c'est
que le nouvel art, cet art des colorations mouvantes par les projections electriques, souleva
dans Paris une admiration generale. Les artistes, les peintres, les poetes, vanterent a l'enviet
reproduisirent la grande artiste devenue une sorte de genie du feu. 

Dans une chronique de journal, Jean Lorrain decrivait ainsi la radieuse apparition: 

"Modelee dans de la braise ardente, la Loie Fuller ne brule pas; elle filtre et suinte de la clarte;
elle est la flamme elle-meme. Debout dans un brasier, elle sourit et son sourire a l'air d'un
rictus de masque sous le voile rouge dont elle s'enveloppe, ce voile qu'elle agite et fait onduler,
comme une fumee d'incendie, le long de sa nudite de lave, C'est Herculanum ensevelie sous la
cendre; c'est aussi le Styx et ses rives infernales, et c'est le Vesuve aussi et sa gueule entr'ouverte
crachant le feu de la terre, que cette nudite immobile et pourtant souriante au milieu d'un
brasier, avec le feu dn ciel et de l'enfer pour voile." 

Puis dans le silence absolu des ombres, quelque chose comme une ombre plus pale apparait, une
blancheur indecise et imprecise, qui peu a peu se dessine, s'anime et s'eleve, en tourbilllon
blanc, quand il monte jusqu'au cintre, quelque chose comme une fleur gigantesque, comme un
grand lis, une tulipe d'une eblouissante blancheur, un fantome dont on ne sait dire s'il est
lumiere, vision, ou chose vivante. 

Les effets si impressionnants de la danse du feu ont ete utilises 

par les metteurs en scene, et sur maint theatre, ce n'est plus une femme seule, mais toute une
legion de danseuses qu'on a vu evoluer, agitant leurs voiles embrases sous le feu croise des
projecteurs electriques. Nous citerons, entre autres, Bouton d'Or , le ballet qui fut donne
a l'Eden-Theatre. Le sujet etait les Amours du roi des Tenebres pour l'Aurore . Leroi de la Nuit
s'eprenait de la deesse qui incendie le ciel levant, et cet amour est sa mort. Sur ce theme mythologique
et poetique, les symphonies lumineuses purent se developper dans loutes leurs splendeurs,
et avec des variations infinies. Ce ballet n'etait qu'une suite de visions, dont la plus eblouissante,
a coup ser et la plus applaudie, fut l'Are-en-Ciel, un veritable chef-d'oeuvre dans l'art
de la fecrie lumineuse. La danse fin de siecle. 

Les danses mondaines sont demeurees ce qu'elles etaient au commencement de ce siecle. La Valse,
la Polka, la Mazurka, la Schottish ont definitivement garde la faveur des salons. Malheureusement
la danse devient de plus en plus un simple pretexte a reunions et a conversations. Les cotillons,
avec leur figuration, leurs intervalles de danses et de repos, sont surtout d'agreables occasions
de flirt. 

Il faut chercher plus loin pour trouver une creation nouvelle dans la danse. C'est ailleurs
que nous la decouvrirons. 

De nos jours, la danse a subi une evolution qui a produit l'eclosion d'un genre nouveau, inattendu,
et dont l'originalite confine a la bizarrerie. 

Le vulgaire quadrille des salons s'etait deja, sous le second empire, completement metamorphose.
Il avait pris une allure desordonnee et furieuse qui en avait fait une sorte de danse echevelee,
fantasque, quelque chose qui ressemblait aux vacillations de l'ivrogne et aux bonds de l'epileptique.
Des femmes elegantes et belles avaient consacre la reputation de la danse nouvelle. Ces danses
baptisees du nom suggestif de cancan et de chahut, firent les delices des habitues des bals
publics, sous le second empire. 

Elles eurent leur instant de gloire avec Celeste Mogador, Rose Ponpon, Clara Pomare. Ces etoiles
du chahut-disparurent apres une carriere courte et tapageuse; le public s'etait vite lasse
d'un genre qui avail atteint tout au plus un succes de curiosite. C'etait l'ere des demolitions
et des constructions, de la speculation des immeubles, des grands coups de bourse. Paris etait
trop affaire, trop enfievre pour s'arreter plus longtemps a ce spectacle de quelques filles
dansant un quadrille echevele. Une profonde decadence survint pour les etablissements ou
l'on s'amusait jadis. Tour a tour, le Tivoli-Wauxhall, le Chateau Rouge, Mabille lui-meme,
connurent les soirees sans public, les vastes salles lugubres et desertes ou se rencontraient,
s'examinaient avec defiance, des femmes haves entrees pour fuir le froid et la pluie, des calicots
de bas etage, venus parce quel'entree ne coutaitrien. Et cependant, dans cette debacle, le
quadrille ne perit point. Deux sanctuaires ont garde la flamme sacree de laquelle jaillira
de nouveau le grand incendie. 

Sur les deux buttes qui dominent Paris, d'un cote sur la montagne Sainte-Genevieve, a Bullier,
de l'autre a Montmartre, ou est l'enigmatique Moulin de la Galette, les fervents de la danse,
les etudiants a perpetuite et les grisettes conservent pieusement les traditions du quadrille
revolutionnaire. Car, c'est bien unsouffle revolutionnaire, un vent de barricade qui anime
ces danseurs et ces danseuses aux grands gestes excentriques. Et cette tradition des danses
subversives va demeurer dansces milieux d'irreguliers, jusqu'au jour ou, d'elle, surgira
une autre danse plus invraisemblable, encore plus fantastique, la danse fin de siecle. 

Voici comment nous est revelee l'apparition de ce nouveau genre de danse dans un ouvrage qui
leur est consaere, le Cours de Danse fin de siecle : 

"Un sourire accueillit, il y a six ou sept ans, l'annonce d'un quadrille naturaliste dans les
programmes du Jardin de Paris. "Le temps de Rigolboche est passe", murmurerent les premiers
qui lurent les affiches. En quoi ils avaient raison. Mais l'ere de la Goulue, de Grille d'Egout
et de leurs emules allait s'ouvrir. Des leur apparition, elles conquirent la foule, et nul
ne songea a leur disputer leurs succes, pas plus au Moulin Rouge qu'a l'elysee Montmartre ou
au Casino de Paris. C'etaient de veritables artistes et dans un art nouveau. 

"Entre les deux un contrastesaisissant. Une brune et une blonde, une grasse et une maigre,
une jolie et une laide, mais egalement jeunes, habiles et passionnees pour leur metier. 

"Acette epoque, la Goulue pouvait avoir 18 aus; pelite, rose, poupine et bien en point, elle
dardait hors du corsage sombre, largement decollete, ses epaules nacrees et sa tete mutine
plantee de cheveux d'or, dont la lourde torsade, roulee tres haut, prenait des aspects de cimier.
Coiffure a laquelle elle est restee fidele. Son toupet se voit d'aussi loin que jadis le panache
blane de Henri IV. Comme lui, elle ranime les courages eteints. 

"Telle elle etait alors, telle on la retrouve aujourd'hui. 

"A peine en train, ses joues s'animent comme des peches mures, ses cheveux fous voltigent en
fils de "vierge folle". Pas de methode, pas d'ordre, mais un sentiment sur durythme et une inconstestable
franchise de gaite. 

"Ses bras se levent insoucieux des indiscretions de la bretelle tenant lieu de manche; les
jambes flechissent, bringueballent, battent l'air, menacent les chapeaux. Et autour d'elle,
cette crispation incessante des yeux affole. Elle le sait, elle le sent, elle le voit et, imperturbablement,
d'un meme et egal sourire, elle sourit. 

"Sans contester la valeur de la Goulue, on peut affirmer qu'une grosse part de sa celebrite
revient a ses qualites de fille fraeche, appetissante, fiere de ses charmes et trop hardie
a les montrer. 

"Constamment elle cherche le geste suspect, de la main, du pied, de tout le corps, elle le trouve,
elle l'impose et le public applaudit. 

"La Goulue est une enchanteresse. 

"Combien est toujours vraie la fable de Circe. 

"Toute differente apparait Grille d'Egout. Petite, seche, pas belle, avec la proeminence
de la machoire superieure, le menton fuyant et les dents trop espacees. Dans l'immobilite
de l'attente, avant les premieres mesures, on l'eut prise volontiers pour une bourgeoise
en goguette, un peu gauche et embarrassee de ses mains. Mais des le premier coup d'archet, changement
a vue, la taille courbee, le jarret nerveux, le nez au vent, elle reniflait la poussiere du bal,
comme le soldat la fumee du champ de bataille et entamait le morceau avec une assurance conquerante,
une verve communicative. Serree dans son jeu, correcte dans sa progression, plus gaie que
volupteuse, elle donnait unjoli spectacle, moins excitant que drole, La mimique d'un gamin
de Paris et non celle d'une roulure. D'ailleurs, le tricotage des jambes agile et fin; de la
variete, le coup de pied gouailleur comme un pied de nez, mais point lascif; enfin, dans l'ensemble
de ses variations, une fermete du dessin, insoucieuse du public, au point de toucher a la distinction.

"Elle elevait le chahut a la hauteur d'une gavotte. Aujourd'hui, Grille d'Egout a pris de l'embonpoint
sans perdre son elasticite; elle fait ecole. Sa renommee a franchi l'enceinte des bals publics
pour voler jusqu'aux boulevards dans une circonstance memorable. 

"Ce n'est pas sans etonnement que le monde du high-life apprit qu'une de ses artistes preferees,
M mo Rejane, sollicitait les conseils d'une professionnelle des boulevards exterieurs pour
preparer l'execution d'un cavalier seul dans la piece nouvelle d'un auteur dramatique a la
mode. La surprise cedait au ravissement, le soir ou la charmante comedienne s'elanca bravement
sur les planches des Varietes, bouffant ses jupes, fripant son linge et montrant ses jolies
jambes pour les delices des fauteuils d'orchestre. Les applaudissements, les rappels, les
cris delirants, attesterent bruyamment l'enthousiasme general, et si M. Meilhac n'eut ete
deja installe a l'Academie Francaise, nul doute que le pas de M me Rejane l'y eut fait entrer
sans coup ferir. Aucun des quarante n'eut refuse sa voix au litterateur qui offrait un tel ragout
a leurs palais blases. 

"On resiste au sel attique, point au piment parisien. Par des procedes plus simples et moins
tangibles, M me Rejane devancait la petite secousse inventee depuis par M. Maurice Barres.
Mais le plus fort etant fait, c'est-a-dire la consecration academique du spirituel ecrivain
etant acquise, M me Rejane se contenta de lui amener aux Varietes deux cents fois de suite salle
comble, ce qui n'est jamais a dedaigner. 

"Un peu d'or rehausse bien les palmes vertes de l'Institut. 

"Assurement une bonne part du succes de Ma Cousine revenait a M me Rejane. Mais ou don c elle-meme
avait-elle puise ces moyens de seduction? On la savait diseuse exquise, musicieune agreable,
mime intelligente, capable meme de se plier aux gesticulations poncives du ballet classique,
mais danser le cancan avec cette assurance et cette verdeur n'etait pas le resultat d'une invention
spontanee. Les connaisseurs decouvrirent tout de suite dans son maintien des traces de la
grande ecole montmartroise; on se mit en quete du professeur. Aussi bien la curiosite fut satisfaite.
Une lettre adressee aux journaux par l'eleve reconnaissante revela le nom de sa maitresse.

"C'etait M lle Grille-d'Egout. 

"Rejane aura ete le trait d'union entre la roue du Moulin Rouge et la coupole du quai Malaquais.
Le siecle prochain applaudira la fusion des deux edifices, fameux a des titres si divers. 

"Faute de Grille-d'egout, M me Rejane eut trouve un enseignement aussi sur aupres d'une autre
etoile non moins illustre de la place Blanche, M lle Nini Patte-en-l'Air. 

"Brune comme la nuit, ce n'estpas sa beautee quil'amise en relief, malgre l'apre saveur du
masque etrange petri dans son visage carre. La bouche large et bien meublee s'eclaire d'un
sourire froid a la lueur de deux grands yeux perdus en la profondeur de l'orbite el sous l'epaisseur
des sourcils. Une excessive paleur morbide et constante suggere le souvenir macabre de la
supreme eau-forte de Rops: la Mort qui danse . Mais une mort mouvementee, allegre, infatigable.
La Mort ressuscitee de l'eternel sommeil pour l'eternelle vie, la vie joyeuse, la vie a outrance,
la vie electrique. Ce petit corps carre, sec, noir, se deploie, s'etire, s'allonge etgrandit
par la vigueur du geste; la rapidite du mouvement, l'imprevu de l'aspect, l'andace des jambes
en arrondit l'excessive gracilite, sans que la moindre contraction revele jamais l'effort,
meme dans un tour de force. 

"Cinq fois, dix fois, vingt fois de suite, rapide et cadence, le pied s'eleve si haut au-dessus
de la tete qu'il semble un bizarre papillon de nuit, irresistiblement attire vers l'eclat
des globes lumineux en guirlandes aux corniches de la haute galerie. 

"Puis tout a coup, a la hauteur du visage, ce pied falots' arrete, capture par un impalpable
ret. Vainement il tente de s'echapper, vainement il s'agite en contorsions etranges au bout
de la jambe raide; maitrise par l'immobilite du mollet, il faut qu'il subisse cette servitude
passagere, et aussi les railleries, les injures, les calineries que, du doigt et des yeux,
lui decoche la mimique pittoresque et goguenarde de celle dont il est l'esclave enchaine,
mais cheri. Entre la tete et le pied de la femme, une scene se joue intelligible et complexe.

"Undefi, une lutte, une victoire. Et, subjuguee par le magnetique sourire, la bottine mordoree
finit, en desespoir de cause, par executer sur la cheville desarticulee uno maniere de sauterie
balancee, ou perce l'irritant simulacre d'une caresse titillante et volontairement incomplete.

"Mais enfin, delivre, le pied va prendre sa revanche. En touchant terre, il a retrouve sa force
et sa liberte. A son tour de commander et de conduire la fete. La rage de l'orchestre annonce
la fin du quadrille; sur les violons les archets se precipitent et les doigts des musiciens
mordent furieusement les cordes; les cuivres mugissent, une tempete se dechaine furieuse
et assourdissante. 

"Alors, la main dans la main de son cavalier, d'une allure ferme, egale et sure, la danseuse
commence autour des spectateurs une marche emonvante, fantastique et folle. A chaque pas
son pied bondit vers le plafond, tandis que la tete, violemment rejetee en arriere, pend an
bout du torse renverse en une profonde retraite du corps, assurant par l'accord impeccable
des mouvements un equilibre invraisemblable. Pendant plusieurs tours de piste, la surhumaine
dislocation se repete avec une telle assurance que l'idee d'un danger ou d'une fatigue ne s'en
eveille point. Les traits emacies s'illuminent de la chimerique et bienfaisante extase des
Pythonisses et des Aissaouas. L'allure se precipite, la gorge se souleve, haletante, les
bras sillonnent l'air; et dans un dernier battement le talon du pied voltigeur retombe sur
le parquet, s'allonge, file, glisse au loin, tirant la jambe et entrainant l'effondrement
du bassin, dans l'ecartelement d'un diabolique grand ecart. 

"Et maintenant, accoudee sur son genou, gisant le menton dans la main, subitement calmee,
la danseuse promene sur la foule comme la satisfaction tranquille de son impassible sourire.

"D'autres encore, sont de remarquables executantes. Telle Rayon d'Or, une des anciennes
du metier, grande fille vigoureuse sans lourdeur, brune, travestie d'une perruque rousse
pour accentuer ses sourcils noirs. Le dessous des yeux effrontes, aguicheurs, tres doux et
le nez en pied de marmite, dominant des levres epaisses entr'ouvertes, rouges cerise mure,
trop mure peut-etre. Beaucoup d'allure, la taille rigide sans roideur. Au repos, une correction
de soldat; en action, la fantaisie d'un gavroche. Les jambes couvrent le terrain rapidement,
marquant de jolis pas entre-croises, allegrement decoupes a l'emporte-piece. Mais une grande
distinction des bras, avec l'impeccable assiette du torse. Le pied monte facilement a hauteur
de figure, sans chercher l'acrobatie. 

"Puis la Maracona, une fidele de l'Elysee-Montmartre, tres interessante etoile filante,
et Folette, deux eleves distinguees de 19 Nini-Patte-en-l'Air, la Soubrette, Mome-Fromage;
la Glu, la Cigale, une classique Clair-de-lune tres fine et d'un jeu bien personnel. 

"Les exercices auxquels se livrent les etoiles montmartroises, ne sont qu'une variation
sur un theme perpetuel, la dislocation de la jambe. Les nommer, c'est indiquer les attitudes
plus ou moins variees, les poses plus ou moins bizarres qu'elles font prendre a leur jambe docile.

"D'ou vient le grand ecart? Quelle fantaisie cerebrale, quel emportement d'ivresse a enfante
cette aberration du geste, se demande nolre auteur; qui saurait le deviner et le dire? 

"Tout s'explique dans les ballets et les danses de caractere. Depuis le XVI' siecle jusqu'a
nos jours, des livres et des traitas ont decrit les faits et les idees que la danse trace dans
ses figures et dans ses mouvements. Les pointes, les jetes battus et les entrechats des etoiles
de l'Opera, signifient une foule de jolies choses, dont une longue pratique et des traditions
pueriles nous livrent le secret. 

"La crainte, le desir et l'amour, la beaute, la haine, le parfum des fleurs, le plaisir, l'ennui,
le sommeil, la douleur, les joies de la maternite, l'aspiration au ciel, et meme des sentiments
beaucoup plus compliques, sont exprimes tous les soirs tres simplement avec les bras et les
jambes par M lle Mauri, M lle Subra, M lle Zambelli, M lle Violat, M lle Blanc, M lle Desire, M lle
Invernizzi et leurs emules. Mais tout cela s'opere en s'inclinant et agitant une jambe par
ci, un bras par la, en se chatouillant le nez, en se grattant la tete, en frottant le parquel,
en dodelinant de la tete, en se tremoussant de haut en bas et de bas en haut. Et, quand nos sympathiques
pensionnaires de l'Academie nationale ont pousse le scrupule du realisme jusqu'a se laisser
choir dans les bras nerveux d'un camarade, pour feindre le delire supreme dans lequel les a
jetees la passion en une attitude soigueusement arrondie, nous applaudissons, resignes,
avec la certitude d'avoir interprete sainement ce tableau connu. 

"Le chahut repose sur une traduction vive et spirituelle des scenes de la vie familiere. Tout
homme d'une intelligence moyenne est apte a les comprendre. 

"Mais le grand ecart nous deroute. Le propre de la danse, c'est le mouvement, et il est l'immobilite.
Le charme de la danse, c'est la legerete qui voltige et il n'est qu'une chute difforme." 

Peut-etre, nous semble-t-il, n'est-il qu'une manifestation purement acrobatique, une
sorte de geste funambulesque de la femmepantin, tombant en un detraquement supreme aux pieds
de son barbare et inlassable despote. Quelque chose d'etrangement desequilibre comme la
marionnette, qui s'affale tout d'une piece. Au spectacle, donne a cette aspiration toujours
puerile, toujours vivante au coeur de l'homme, eternel enfant qu'amusent les polichinelles,
de voir la chose qui fait son plaisir, detraquee, gisant a terre. 

Les autres positions plus ou moins symboliques se denomment la Friture, la Guitare, le Port-d'Armes,
la Jambe derriere la tete, le Croisement, execute par deux femmes, qui joignent la jambe elevee
comme une ogive vivante. 

L'auteur de l'etude sur la danse fin de siecle la termine par cette conclusion pessimiste:

"Sournoisement, au fond des navires en pleine mer, un leger mais continu grincement revele
au matelot l'infatigable cheminement des termites a travers la coque de bois qu'ils desagregent
et pulverisent. Les savants ont cherche remede a leur mechante oeuvre, vainement. 

"Ainsi, quand une civilisation est avancoee certains vers s'y mettent qui, avec une sure lenteur,
emiettent en poussiere les vieilles choses qui furent la pudeur, le courage et l'honneur.
On ne saurait arracher le monde a ces microbes. Du moins, peut-il etre interessant, pour les
races futures, d'en chercher les evolutions generatrices, et d'en avoir classe une espece."

Aujourd'hui, ces spectacles de profonde decadence ne sont guere plus qu'un souvenir, conserves
a Paris par quelques survivantes des grands ecarts, pour flatter la curiosite des voyageurs
sud-americains, que l'on rencontre lous les etes dans les spectacles publics, le plastron
orne d'etincelants bouchons de carafe. Et s'il y a dans cette derniere fumee d'une flamme mourante,
un symptome inquietant, il est pour ces vagues attardes qui ne connaissent de l'art et des gloires
de la capitale, qu'un spectacle humouristique sans doute, mais d'une signification equivoque
et malsaine; e'est par ces quelques enrichis des speculations lointaines, que cette danse
fin de siecle conserve encore un semblant de vie. Mais que sont devenues les etoiles dont elle
fit la fortune? 

La Goulue, apres avoir abandonne le Moulin Rouge, est aujourd'hui domplouse; les autres,
ou sont-elles? Autant de fins, sans doute, que l'oubli et la misere peuvent resumer d'un seul
mot. 

La danse fin de siecle n'aura meme pas vecu aussi longtemps que cette fin de siecle! CHAPITRE
XIV DANSES LOCALES 

C'est dans la Provence, ou les traditions du passe sont demeurees si vivaces, que les danses
anciennes ont le plus garde leur caractere d'originalite et de pittoresque. 

Dans ce pays, ou les souvenirs latins s'evoquent, au fond d'un ciel toujours pur, l'antiquite
a pour ainsi dire survecu a elle-meme. Les villes, les quartiers, les champs ont garde leur
nom, dont la saveur antique emeut le voyageur. Ici, les ruines d'un arc de triomphe sont encore
debout. Plus loin, on voit se profiler, dans le lointain, la tache grise d'un aqueduc construit
par les Empereurs de la Decadence. Des temples encore entiers, des arenes, des statues se dressent,
vivantes evocations d'une civilisation disparue. A travers cette chute lente des siecles,
quelque chose a dure, quelque chose s'est conserve des grands souvenirs de l'epoque latine:
les danses paiennes. 

Parfois, on rencontre, dans les environs d'Arles, une belle jeune fille, simplement vetue,
portant sur la tete une corbeille chargee de fruits; a sa demarche fiere, a la ligne remarquablement
pure de son corps, a la molle ampleur avec laquelle elle sait draper la robe qu'elle porte, on
croit revoir une Greque porteuse d'amphore. De meme, dans le tambourin et dans le galoubet,
aux sons desquels la jeunesse s'agite, nous retrouvons l'instrument favori des vignerons
latins: la flute a trois trous, dite galoubet, et le long tambourin, tel que nous le voyons reproduit
sur les fresques de Pompei. 

Les danses provencales sont donc tres antiques. Elles out garde de l'antiquite cette delicate
sensualite qui en fait le principal charme, alliee a cette noble science du geste. Mais ces
traits si caracteristiques] du passe, il convient de les chercher pour les 

decouvrir, car de meme que le laboureur, qui du soc de sa charrue, met a jour une vieille medaille
frappee a l'effigie d'Auguste, ne croit souvent avoir trouve qu'un lingot informe, de meme
le voyageur qui, sans attention, verrait defiler une farandole en Provence, ne comprendrait
pas qu'il a devant lui un souvenir des siecles passes. 

Il faut se rappeler combien mouvementee a ete l'histoire de la Provence au moyen age et sous
la Renaissance; par combien d'invasions elle a ete penetree, combien de fois les pirates barbaresques
se sont approches de ses cotes, ont pille ses villes, brule ses maisons, se sont etablis dans
ses ports, pour comprendre combien, malgre leur persistance, les traditions latines se sont
trasformees, modifiees. 

Voyons la principale de ces danses: la Cordella; c'est la danse que l'on execute les jours ou
il y a fete au village. 

Sur la place, on a dresse un grand mat. 

Tout en haut de ce mat sont suspendus les prix que l'on va distribuer aux heureux gagnants des
differents concours: courses, danses, sauts, jeu de boule, chanson, romance, etc. 

Les prix flottent au vent. Ce sont des echarpes multicolores, que le vainqueur enroulera autour
de sa ceinture, et les jeunes filles diront en lui voyant cette echarpe: "C'est lui qui a gagne
l'echarpe de la danse; c'est lui qui a gagne l'echarpe de la course." 

Quand elles sont ainsi offertes aux regards et convoitises des concurrents, - et du meme mat
pendent une foule de tresses, - les jeunes gens et les jeunes filles dansent autour du mat; ils
saisissent les tresses, en font comme une voute lumineuse autour du mat, dont ils font le tour
en dansant, et rien n'est gracieux comme ce tournoiement dans le froissement des echarpes
et des banderoles, qui s'elargissent en voute, se relevent en flots, ou se croisent dans le
va-et-vient des couples. 

Certaines danses du Midi nous paraissent venir en ligne droite des fetes paiennes par lesquelles
on celebrait les dieux et les deesses de l'agriculture. Elles se dansent a des periodes determinees,
qui correspondent aux dates des principales cueillettes et recoltes. 

Telles sont les Treilles. 

C'est a l'automne, pendant les vendanges, dans les treilles, ou sous les tonnelles, que vendangeurs,
vendangeuses et fouleuses se poursuivent avec des gestes gracieux et agiles. 

Telles sont aussi les Olivettes. 

On cueille les olives; jeunes gens et jeunes filles sont reunis sous les oliviers; les jeunes
gens, armes d'une longue gaule, font tomber le fruit noir de l'oliver, et les jeunes filles,
a terre, le ramassent de leurs doigts fins et le deposent dans de grandes corbeilles. 

On chante, en haut, dans l'arbre; le jeune homme soupire quelques paroles d'amour auxquelles
la jeune fille repond par des mots ironiques. Tout a coup, du rivage, un cri de terreur retentit;
filles et garcons l'ont entendu, car c'est un cri d'alarme: les Mores ont debarque. 

Aussitot on forme une grande farandole. 

Femmes, filles, garcons s'effarouchent, ainsi qu'un vol de linottes quand s'abat l'epervier.
La farandole s'elance, bondit, tournoie; elle s'arrete et repart, elle vagabonde; puis les
garcons, en une derniere evolution, entourent les femmes et les filles; ils forment autour
d'elles un rempart vivant, une mouvante citadelle. Parfois 

ils restent immobiles comme le roc, parfois ils font de grands gestes comme pour repousser
l'adversaire. 

La famille est sauvee, le More fanfaron repousse. Les hommes d'epee se separent; alors s'appellent
en combat singulier le Consul 

provencal et le roi Sarrasin. Le Sarrasin mord la poussiere et hurle, reniant l'ame de Mahom.
Tous les guerriers joignent leurs lames; ils forment un pavois etincelant, sur lequel est
porte le capitaine vainqueur. 

Les cris de triomphe et d'allegresse emplissent l'air. 20 

O gloire de ce monde! Un mechant petit arlequin vous accompagne de ses arlequinades, se carre
a califourchon sur la rapiere, ou fait le moulin tout en se gaussant et du Consul et de ses drilles.

Nous devons, au sujet de ces danses, mentionner les Bravades, qui se font une fois l'an dans
certains pays de la cote. Ce sont aussi des fetes tres anciennes qui rappellent les invasions
des pirates Mores et leurs defaites. A l'anniversaire determine, tous les hommes du pays sortent
armes d'antiques et respectables tromblons; quelques-uns sont deguises en Sarrasins. Dans
les rues on se livre a des decharges de mousqueterie; quand l'air est obscurci de la fumee de
la poudre, les adversaires se reunissent, et il n'y a plus 

ni vainqueur ni vaincu. Tous se repandent dans les rues du village et vont executer des salves
devant la maison des notables; de meme, la rencontre d'un ami ou d'un personnage important,
est saluee par de nouveaux coups de feu tires presque a bout portant. 

La Danse moresque est une sorte de vis-a-vis entre garcons et filles, qui s'agremente de gestes,
tel que celui de donner une orange a deux fillettes; tantot la donnant, tantot la reprenant
a l'une pour la redonner a l'autre, le garcon continue a danser tout en saluant les fillettes
rieuses. 

Enfin, il y a toute une serie de danses qui sont des farandoles d'un caractere tres libre. 

La Revergado (ou retroussee), le Rigaudon, la Boulegueto (fretillante), la Fougnarello,
la Martegalo, la Gavotte (danse des gavots ou montagnards des Alpes), Lou Brande di Gusas (branle
des gueusards). 

Ce dernier, tres ancien, est le plus libre et le plus naturaliste. Il est le denouement des orgies
clandestines, apres de trop copieuses libations. 

C'est probablement le prototype de la Carmagnole . 

Mistral, dans Calendal , le decrit ainsi: 

Cad et rouge Aqui se dreisson des o douge En entounant un cant ferouge. E s'arrappon, Dansen
lou brande di gusas! 

Dansons le branle des gueusards! Mais pour qu'un branle soit bien fait, Se disent-ils, Il faut
qu'on flanque au diable les chapeaux. Pif! paf! recommencez! Et les chapeaux volant au diable,
Ils recommencent formidablement. 

Allons, les durs, les indomptables, Dansons un branle fou, le branle des gueusards! Mais pour
qu'un branle soit bien fait, 

Au diable, il faut qu'on flanque culottes et souliers, Pif! paf! recommencez. Et jetant bas
les chausses. 

Alerte! les camisards. A decouvert, les caracoles extravagantes! Dansons un branle fou!
Le branle des gueusards. Mais pour qu'un branle soit bien fait, Au diable, il faut qu'on flanque
ceintures et chemises. etc., etc. 

Lei Foulie espagnolo (Les Folies d'Espagne) comme le nom l'indique sont originaires d'Espagne.
Elle se dansent encore au sud-ouest de la Camargue, du cote des Saintes-Maries. 

A Manosque, lei dansaire de Sant Brancai , qui figurent encore dans certaines solennites manosquines,
ont conserve un costume qui ne manque pas d'une certaine originalite. Vetus de blanc, ils portent
pardessus ce premier-vetement une petite veste a l'espagnole, une taillole et une jupe s'arretant
aux genoux. 

La plupart des danses, des farandoles que nous avons enumerees se dansent encore dans les villages
et a certaines fetes. Elles ne manquent ni de pittoresque ni d'originalite; mais dans les grandes
villes et dans les villes un peu importantes ou l'on ne voit plus porter le coquet costume des
filles de Provence, de vagues polkas et d'insipides valses ont remplace les gracieuses danses
de jadis. 

Le Limousin, terre classique des grands troubadours, fut aussi un pays privilegie sous le
rapport de la danse. 

"Deja, a l'epoque gallo-romaine, ecrit M. le D r Longy, dans une etude fort interessante sur
une partie du Limousin, on celebrait, le 

1 er mai, une fete en l'honneur de la deesse Maia. Les jeunes gens et les jeunes filles, portant
une couronne de chene sur leur tete, d'ou le proverbe, On ne me prend pas sans vert , et des guirlandes
de fleurs descendant sur l'epaule gauche et attachees sur le cote droit, se livraient dans
les bois a des danses qui, d'abord modestes, devinrent plus tard si licencieuses, que Tibere
fut oblige de les interdire. Elles n'en persisterent pas moins dans nos campagnes; 

et le christianisme ne parvenant pas a les abolir, les remplaca par des danses balladoires,
qui furent en honneur jusqu'au XVIII e siecle. Ordinairement, elles avaient lieu au pied d'un
hetre touffu qu'on appelait l' arbre des maiades . A Merlines, une petite plaine porte encore
le nom de Coudert des Maiades et pres de Veyrieres, dans la foret de Chavanon, l' arbre des maides
n'a disparu que depuis quelques annees." 

Au XII e secle, alors que la saltation avait depuis longtemps disparu de Rome, les jongleurs
limousins se repandaient dans tout le pays d'Oc, mimant et dansant, devant les belles chatelaines,
les poesies un peu rudes de Bertrand de Born, ou celles plus voluptueuses de Bernard de Ventadour.

Aujourd'hui, encore nombreuses sont les danses en honneur dans cette pittoresque partie
de la France. 

Les plus usitees, celles que l'on execute le plus souvent, soit dans les fetes votives , soit
a l'occasion de mariage ou autres rejouissances publiques et privees, sont la bourree , la
montagnarde , la goirade ou goignarde , le balai , la sautiere , l' eau de rose , etc 

Voici, a propos de ces deux premieres danses, ce qu'en dit M. Longy: 

"Les deux danses du pays sont la bourree et la montagnarde . La premiere a un tour vif et gai; sa
mesure est a deux temps. La seconde est plus cadencee; sa mesure est a trois temps. 

"Les danseuses, en nombre indetermine, se placent sur une file, et les danseurs sur une autre;
chaque cavalier en face de sa cavaliere . Ils vont ensemble, en avant et en arriere, un certain
nombre de fois; le premier danseur a droite passe alors du cote des danseuses et la danseuse
de l'extremite opposee rejoint la ligne des danseurs; puis on va de nouveau en avant et en arriere,
le premier danseur de droite et la derniere danseuse de gauche font la meme evolution que les
precedents. On continue ainsi jusqu'a ce que tous les danseurs aient eu leur tour; la danse
est alors finie, et chaque cavalier embrasse sa cavaliere . Les danseurs poussent des cris,
battent des pieds et des mains, surtout lorsqu'ils traversent pour changer de cote. 

"Sur ce theme primitif, peu en usage maintenaut, on a etabli plusieurs figures variees, dont
la meyrandiere et la carree sont les principales. Elles sont dansees par deux ou quatre personnes
en meme temps; mais chaque couple ne s'occupe que de lui-meme. Les deux danseurs se cherchent
et s'evitent, s'agacent et se boudent, s'appllent et se fuient; l'homme, hardi et fier de sa
force, danse d'un air decide, frappe des pieds et des mains et, par intervalle, pousse un cri
de joie; la femme, tour a tour audacieuse et timide, appelle 

son cavalier et s'eloigne aussitot; le desire et l'evite, revient quand il s'en va, fuit quand
il s'approche et tourne autour de lui en deployant une ruse calculee et un tendre artifice.

"La mesure doit otre severement observee, et tous les mouvements doivent etre contenus, decents
et aises. Dans les grandes reunions, ces danses ont lieu au son de la chevre , modification du
biniou berrichon, de la vielle ou du violon; dans celles qui sont moins importantes, un des
assistants chante un air simple ou accompagne de paroles, ne formant ordinairement qu'un
ou deux couplets repetes plusieurs fois en les alternant avec l'air, et qu'on designe sous
le nom de bourrees ou montagnardes. Elle ont presque toujours pour theme l'amour ou la satyre."

Voici celles qui sont le plus usitees dans le Limousin: 

I 

Quand la pera soun madiura, To pau de vin la fay toumba; Eytau, eytau fazoun la filla Que volun
bin se marida 

Quand les poires sont mures Le moindre vent les fait tomber; Ainsi, ainsi font les filles, Qui
veulent bien se marier. 

II 

Quand te maridara Avizo quau pendra; Chi lo preney djeuno, Le coucou tchantoro; Chi lo preney
vieillo, Auro deydja tchanto. 

Quand tu te marieras, Sache qui tu prendras; Si tu la prends jeune, Le coucou chantera; Si tu
la prends vieille, Il aura deja chante. 

III 

O paro le lou bardgiero! O paro le lou! O paro le lou! Que t'importe lo pu belo, O paro le lou! Que
t'importe la meliou. 

Prends garde au loup bergere! Prends garde au loup! Prends garde au loup! Que t'importe la plus
belle, Prends garde au loup! Que t'importe la meilleure. 

IV 

Yeu l'aime, L'aimarai toud'jou Quelo Mariano. Yeu l'aime d'omou, Yeu l'aime, L'aimarai toud'jou
Qu'la d'jeuno chaulo, Lo ney may le d'jou. 

Je l'aime, Je l'aimerai toujours Cette Marianne, Je l'aime d'amour, Je l'aime, Je l'aminerai
toujours Cette jeune fille, La nuit et le jour. 

V 

I Te ne l'eura pas, Ne l'eura pas, La deybrayado! Tu ne l'eura pas, Ne l'eura pas, Tin passara!

I Tu ne l'auras pas, Tu ne l'auras pas, La debraillee! Tu ne l'auras pas, Tu ne l'auras pas, Tu
t'en passeras! 

2 Te lo veyra pu, La veyra pu, La mio d'jano! Tu ne la veyra pu, La veyra pu, Lio se yei pu! 

2 Tu ne la verras plus, Tu ne la verras plus, La mie Jeanne! Tu ne la verras plus, Tu ne la verras
plus, Elle n'y est plus! 

VI 

I Baisso te mountagno, levo te valloun ( bis ), Pe me laissa veyre mo mio D'janetoun! ( bis ) 

I 

Baisse-toi, montagne, leve-toi vallon ( bis ), Pour me laiser voir ma mie Jeanneton ( bis ),

2 Le ker de mo mio y fay tan de mau ( bis ), Quand yeu la vau veyre la souladje in pau ( bis ). 

2 Le coeur de ma mie lui fait tant de mal ( bis ), Quand je vais la voir je la soulage un peu ( bis ).

On dansait autrefois le balai , danse lascive qui avait certains rapports avec la goignade
, contre laquelle Flechier fulminait a la fin du XVII e siecle. 

"La goignade, dit l'illustre eveque, ajoute sur le fonds de gaite de la bourree une broderie
d'impudence; et l'on peut dire que c'est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient
par des pas qui paraissent fort deregles, qui ne laissent pas d'etre mesures et justes et par
des figures qui sont tres hardies et qui font une agitation universelle de tout le corps. Vous
voyez partir la dame et le cavalier avec un mouvement de tete qui accompagne celui des pieds
et qui est suivi de celui des epaules et de toutes les autres parties du corps qui se demenent
d'une maniere fort inde cente. Ils tournent sur un pied fort agilement, ils s'approchent,
se rencontrent, se joignent l'un l'autre si immodestement, que je ne doute pas que ce soit une
imitation des bacchantes, dont on parle tant dans les livres anciens. M gr l'eveque d'Aleth
excommunie dans son diocese ceux qui dansent de cette facon. L'usage en est pourtant si commun
en Auvergne, qu'on le sait des qu'on sait marcher; et l'on peul dire qu'ils naissent avec la
science infuse de leurs bourrees. Il est vrai que les dames s'etant depuis quelques annees
retranchees dans le soin de leur domestique et dans la devotion, il n'en reste que deux ou trois
qui, pour soutenir l'honneur de leur pays et pour n'etre pas blamees de laisser perdre leurs
bonnes coutumes, pratiquent encore ces anciennes lecons. Elles ont pourtant quelque espece
de retenue devant les etrangers, mais lorsqu'elles sont ou masquees ou avec du monde de connaissance,
il fait beau les yoir perdre toute espece de honte et se moquer de la bienseance et de l'honnetete."

La sautiere est une sorte de quadrille tres echevele ou les danseurs deploient la plus grande
fantaisie. 

Quant a l' Aigua de rosa (l'eau de rose), elle se danse plus particulierement a Bort, sur les
confins de l'Auvergne et du Limousin. Elle a une certaine ressemblance avec la mazurka, avec
cette difference que les danseurs, au lieu de se tenir constamment enlaces, se quittent et
se reprennent, en s'adressant reciproquement de fort gracieuses salutations. 

Voici les paroles du premier couplet de cette chanson-danse: 

L'aigua de rosa, Te fara mourir, Filhota; L'aigua de rosa Te fara mourir, Te fara mourir Aquel'
aigua, aquel' aigua, Te fara mourir Aquel' aigua de vi, 

L'eau de rose Te fera mourir, Fillette; L'eau de rose Te fera mourir, Te fera mourir Cette eau,
cette eau, Te fera mourir Cette eau de vie. 

Aujourd'hui, les Maiades ou rondes dansees en Limousin n'ont aucune ressemblance avec celles
qui furent interdites par Tibere. De lascives, elles sent devenues naives, et cette naivete
en constitue le principal charme. 

Ecoutez plutot les paroles sur lesquelles elles se dansent: 

Les lauriers sont au bois, Qui les ira cueillir? J'entends le tambour qui bat, Et l'amour qui
m'appelle, Embrassez qui vous plaira Pour soulager vos peines, Vos peines, vos peines. 

Ou bien encore: 

C'est la fille a Guillaume Et le fils a Gendremont, Qui aiment le pain tendre. ( bis ) Entrez dans
ce petit rond, Tout rond, 

Mettez-vous a genoux Et jurez devant tous, D'etre fideles epoux Et puis, embrassez-vous Sur
l'air du tra la la la, Sur l'air du tra la la la, Sur l'air du traderidera E lon lon la. 

La choregraphie auvergnate presente une tres grande analogie avec celle du Limousin. Comme
cette derniere, elle se compose surtout de bourrees, de rondes, de branles danses le plus souvent
au son de l'antique cabrette. 

M. Ajalbert, dans son volume sur l' Auvergne , a consacre quelques lignes exquises sur ce bizarre
instrument: 

"La cabrette! c'est le reve du patre qui trompe les longues heures de solitude et de silence
en taillant des sifflets et des flutes dans l'ecorce des arbustes, de s'acheter, un jour, la
cabrette recouverte de velours rouge. La cabrette constitue presque le foyer auvergnat,
comme les lares, les penates des anciens. Dans son outre de peau, dorment les vieux airs du pays,
une voix mysterieuse et lointaine, l'ame de la montagne. Est-ce que, comme au culte des divinites
domestiques des paiens, on offrait des gateaux, du miel, du lait, il ne faut pas des libations
aussi, a la cabrette, du vin qu'on verse en sa panse ronde pour l'empecher de se dessecher, la
maintenir souple et tendre, du vin, sans quoi elle se facherait, la gorge rauque et muette!
La cabrette, confidente de ses aspirations, de ses imaginations confuses, le patre, le bouvier
l'emporte, lorsque l'idee lui vient, a lui aussi, comme a tant de ses aines, d'aller chercher
fortune a travers le monde. Il n'a garde d'oublier de la mettre dans sa malle au couvercle velu,
lorsqu'il devale du buron vers les villes. Et au milieu des plus acharnes labeurs, malgre la
hate et l'a[prete d'entasser les ecus dont la musique aussi est si douce a son oreille, il ne
se passera pas de gonfler la cabrette et de lui faire redire sa chanson chevrotante " 

De meme qu'en Limousin, les bourrees sont nombreuses et variees. On les danse sur des paroles
ou rythmees par la cabrette. Quelquefois, le musicien improvise des paroles sur un air deja
connu, et ces improvisations, tantot ironiques, tantot sentimentales, ne manquent pas d'une
certaine saveur. 

A propos de ces bourrees d'Auvergne, voici ce qu'ecrit M. de Laforce: 

"Les danses sont vives et animees; leurs figures, essentiellement naives, ne sont evidemment
autre chose qu'une manifestation du caractere dont chaque sexe a ete dote par la nature; l'homme
21 s'y montre puissant, et la femme rusee; l'un frappe rudement du pied, claque des mains et
semble vouloir intimider: il est fort; l'autre ne cesse de fuir son danseur s'il s'approche,
de le poursuivre s'il s'eloigne, de l'agacer de toutes manieres: elle est coquette." 

Un autre auteur, M. Durif, s'exprime ainsi: 

"Il serait difficile de donner une idee de la bourree autrement qu'en disant que les deux danseurs
se cherchent et s'evitent, s'agacent et se boudent, s'appellent et se fuient. Cependant,
le role de chacun est bien different, et c'est en cela qu'apparait la physionomie de cette danse
primitive qui peint l'attrait des sexes. L'hommehardi danse, le baton suspendu au bras, d'un
air fier, frappant des pieds et des mains, et par intervalles jetant un cri; la femme, tout a
la fois audacieuse et timide, appelle son cavalier et s'eloigne aussitot, le desire et l'evite,
revient quand il s'en va, fuit quand il s'approche, et deploie constamment, en tournant autour
de lui, une ruse calculee et un tendre artifice " 

Quant a la spirituelle M me de Sevigne, voila ce qu'elle ecrivait a une de ses amies pendant un
voyage qu'elle faisait dans la haute Auvergne: 

"II y a des femmes fort jolies. Elles dansaient, hier, des bourrees du pays, qui sont en verite
les plus jolies du monde. Il y a beaucoup de mouvement et l'on se degogue extremement. Mais si
on avait a Versailles de ces sortes de danses, en mascarade, on en serait ravi par la nouveaute,
car cela passe encore les bohemiennes. Tout mon deplaisir, c'est que vous ue voyiez point danser
les bourrees d'Auvergue, c'est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des paysannes,
une oreille aussi juste que vous, unelegerete, une disposition; enfin, j'en suis folle " 

Parmi les nombreux ecrivains qui ont ecrit les pages les plus interessantes sur la bourree,
il convient de citer M. Ajalbert: 

"Ce pourchas amoureux, ces simulacres d'altaque et de defense, de poursuite et de fuite, le
desir de l'homme et l'emoi de la vierge, sont la mimique, les gestes, le rythme de la bourree,
la plus communement dansee. Une bourree d'un caractere violent, telle que je l'ai vue sur l'Aubrac,
offre une toute autre signification, une bourree guerriere, telle, j'imagine, que devaient
la "tourner" les Celtes des epoques heroiques apres les combats, en buvant l'hydromel dans
les cranes des ennemis! Non, il ne s'agit plus ici de poursuite galante, de mimiques gracieuses,
mais des transports d'une joie de vainqueurs, trepignant l'ennemi a terre Les montagniers,
les Cantales tournaient au rythme de la bourree chantee, la main passant et repassant devant
les yeux, leur baton suspendu au poignet, - un drillier rougi dans la chaux vive, - et poussaient
des cris gutturaux, et faisaient claquer leurs doigts et, du pied en cadence, frappaient de
grands coups, comme s'ils les assenaient sur le prisonnier qu'ils semblaient enfermer dans
le cercle de leur ronde forcenee 

"Ceux-ci, tout en nage (en ague), retournaient a leurs saladiers; d'autres les remplacaient,
et la bourree tournait, tournait, bien avant, dans la nuit fantastique, tantot eclsiree,
tantot dans l'ombre, sous les quelques lampes suspendues, et je ne me lassais pas du spectacle
de ces Cantales, dansant, au chant d'un des leurs, avec ces gestes feroces et ces cris barbares,
et toujours entre eux, comme dedaigneux de la femme, sans un regard aux servantes qui apportaient
le vin chand, des filles charnues et fermes, fumantes comme des betes, dans cette salle comble
de montagniers, ou passaient des bouffees de terroir, ou s'epaississait une vapeur d'etable
" 

La danse la plus usitee en Bretagne est incontestablement la gavotte. 

Cette danse, qui ne presente qu'une tres lointaine parente avec celle de Gardel, qui fut si
en vogue pendant tout le XVIII e siecle, s'execute generalement au son du biniou et de la bombarde.
Certains la font descendre des Gavots , montagnards des Alpes dauphinoises et provencales;
d'autres, avec plus de raison, je crois, pretendent qu'elle est autochtone. C'est surtout
du cote de Plougastel, a l'epoque des mariages, qui se font dans cette region a une meme date,
que la gavotte bat son plein. On apercoit alors sur les places, le long des routes, d'interminables
theories de danseurs et danseuses se livrant avec entrain a leur danse favorite. II parait
meme, tant ils executent cet exercice avec ardeur, que le service des ponts et chaussees est
oblige de faire aussitot empierrer les routes defoncees sous les pieds vigoureux des danseurs
bretons. 

Dans les grandes fetes, aux pardons annuels, on eleve, sur la 

grande place du village, a l'aide de planches et de tonneaux vides, une estrade sur laquelle
se placent los sonneurs , e'est-a-dire les musiciens joueurs de binion. Ils commencent d'ordinaire
par le quadrille breton qui se compose des figures afigures ou, plus exactement, des danses
suivantes: 

1 La ronde qui se joue sur une mesure deux-quatre. 

2 Le bal ou la gavotte , suivant les endroits. Le bal se danse sur une mesure deux-quatre ou six-huit,
comme la derobee . balance , determines par la melodie meme; ce serait comme la farandole des
Bretons." 

3 La contre-danse et le passe-pied sur une mesure de deuxquatre. 

Une ronde finale termine generalement le quadrille. On comprend qu'il faut un certain temps
aux danseurs avant d'epuiser toute cette serie de danses. 

Aussi les malheureux sonneurs sont-ils forces d'alterner, d'autant que chacune de ces danses
est interminable. Ce n'est guere que lorsque le musicien est a bout de soue souffle qu'un son
lamentable autant qu'aigu, sorti de la bombarde, donne le signal du repos. Et s'il n'y a pas
de musiciens, on ne s'embarrasse pas pour si peu. "Dans tout ce monde-la, dit M. Quellen, quelqu'un
aura bien appris a a "siffler dans la feuille de lierre" entre les dents. Si l'on n'a pas a sa disposition
meme l'emploi de cette espece de mirliton, on entonnera une chanson, un soan sur un metier;
les uns chantent, pendant que les autres dansent; ou bien on fait les deux a la fois." Il nous
donne ensuite plusieurs echantillons de ces danses chantees. Nous les transcrivons d'apres
lui: RONDE DES ENFANTS 

Troik mezo Bara lez Nn' hini gouezo C' hai e-mez 

Petite ronde ivre - pain au lait - celui qui tombera - ira dehors. AUTRE RONDE DES GARCONS PLUS
AGES 

Barzig ha barzig a Goueri Ari mab ar roue gand daon pe dri Gand eur bagad a bichoned 

Petit barde et petit barde de Goueri - II arrive le fils du roi avec deux ou trois - avec une bande
de pigeons. COUPLET DE PASSE-PIED 

Pas-a-pie Kallak, pas-a-pie plen 'Nn hini raio 'nn e-han renko bean den Le passe-pied de Callac,
le passe-pied simple, celui qui le fera devra etre un homme . 

La fete se termine generalement quand les dansours ne sont plus bien solides sur leurs jambes
a la suite de libations trop repetees. Le cidre et l'eau-de-vie sont, en effet, de routes les
rejouissances au pays d'Armor, et, le soir, les fosses des grandes routes donnent asile a ceux
qui se sont montres encore moins raisonnables que les autres. 

Le pays basque a beaucoup emprunte a la choregraphie catalane. Les Bails catalans y sont aussi
en honneur, de meme que les farandoles mouvementees et le fandango espagnol. 

"La danse catalane consiste pour les danseuses a savoir reculer legerement sans saut et sans
secousse. Il faut qu'elles coulent pour ainsi dire sur la pointe du pied et sans faire de pas;
les mains au tablier et la tete un peu de cote pour voir le chemin retrograde qu'elles ont a parcourir
en rond. Elles tournent mollement, quoique avec rapidite, autour du centre libre de l'enceinte,
et il y a infiniment de grace dans ce mouvement." 

Les Basques executent egalement une sorte de ronde analogue a celles dansees en Limousin et
en Auvergne. Elles se dansent principalement a l'occasion d'un mariage. 

Un auteur, M. Kauffmann, nous la decrit ainsi: 

"Le marie, prenant la main de sa femme, les couples de la noce suivant et se tenant de la meme facon,
marcherent en avant en cadencant leur pas d'un mouvement gracienx et tres elegant. Tantot
tournant sur oux-memes, tantot glissant legerement sur le sol, ils arriverent crescendo
a une danse vive et animee, dont le mouvement ondulatoire offrait dans les poses et les attitudes
les aspects les plus gracieux, les effets les plus inattendus et rappelaient un peu la farandole
des pays provencaux. Cette danse s'appelle le rondo . Toujours dansant, nous arrivames a la
maisonnete rustique dans la cour de laquelle, sous des ombrages de verdures empruntes a la
foret voisine, un excellent repas en rapport avec la sobriete connue des invites, etait offert
par M.B Nous ne nous fimes pas faute d'y assister et d'y faire honneur. 

" Les braves Landais, si passionnes pour la danse, quittaient la table pour s'elancer joyeusement
dans leur rondo favori. Ce fut, aux dernieres heures du jour, un crescendo formidable, une
course veritablement endiablee, folle, terrible meme, ou, surexcites non par la boisson,
mais par l'exercice adore, tous ces jeunes couples, tournant en mille replis sur eux-memes,
sautant par-dessus les obstacles, gravissant les plus raides, escaladant, sautant, courant
toujours,n'arriverent a s'arreter que lorsque les sons du fifre s'eteignirent devant le
soufle epuise des menetriers, ce qui provoqua la retraite generale. Le merite des danseurs
dans le rondo est de ne jamais se lacher les mains et de suivre aveuglement leur chef de file."
CHAPITRE XV DASNSES ETRANGERES 

L'Espagnol n'a pas seulement l'amour de la danse, il en a le culte. La danse est dans son coeur,
comme la patrie, comme le soleil, el comme les reves. 

On pourrait, disait un voyageur, enlever aux Espagnols leur chocolat a la canelle, aux Espagnoles
leurs tresses noires, on les affligerait; on ne pourrait pas leur enlever leurs danses, ils
en mourraient. 

C'est que dans ce pays de soleil et de lumiere, la danse est devennue un langage image, vibrant
et vivant, qui traduit toutes les emotions puissantes de la vie avec un relief que l'autre,
le langage parle, n'a pas. Et comme la musique, chez nous, ou du moins dans notre societe cultivee,
la danse est devenue indispensable a l'expression de certains etats d'ame que la prose ou les
vers seraient incapables de traduire. 

Aussi bien, c'est en quelque sorte par la danse que se manifeste la vie nationale en Espagne.
C'est elle qu'on trouve en toutes les grandes circonstances, pour exprimer le deuil et l'allegresse.

C'est la danseuse et. le danseur qui sourient a l'enfant dans son berceau pour feter sa bienvenue,
c'est elle et lui qui s'affligent devant le lit de mort ou les femmes murmurent, a la lueur tremblante
des cierges, les prieres des trepasses. C'est la theorie des danseuses qui, dans un brillant
cortege, en des gestes hieratiques et emus, sous le dais d'or, accompagnent a la Fete-Dieu
le Saint-Sacrement, devant lequel se prosternent les fideles croyants. 

C'est encore la danseuse qui anime la piete des fideles, en rappelant par ses gestes les pages
les plus ardentes de l'Evangite, que l'ignorant comprendrait mal, meme lues devant lui, et
qui frappent son imagination par le symbolisme puissant des gestes. Madeleine, surprise
par le divin Maitre au sein du peche, touchee par lui de la grace, repentante et soumise; voila
le theme sur lequel s'exerce l'imagination des danseuses pieuses, et l'on peut deviner quelles
variations et quelles expressions elles doivent lui donner. 

La danse ne se contente pas d'etre ce mystere, cette pantomime sacree qui rappelle les grandes
pages de l'histoire religieuse au peuple et les grave dans sa memoire, elle est encore acte
de foi, elle traduit l'adoration mystique du croyant, elle exalte la toutepuissance diviue.

Elle est priere. 

Aussi bien l'Eglise, loin de proscrire la danse, l'a-t-elle associee a tous ses rites, a toutes
ses fetes. Chaque annee, au jour de la Saint-Jean-Baptiste, des que le soleil s'est conche,
des feux s'allument a tous les points de l'horizon; ce sont les feux de la Saint-Jean, qui melent
leur clarte a la lueur pale du jour mourant. Les cloches sonnent un angelus , plus vibrant et
plus joyeux que l' angelus qui annonce le repos du soir, car il y a de la danse dans l'air. Les viellards
descendent sur le pas de leurs portes, les jennes gens se melent au cortege, et la danse commence;
elle se prolonge fori longtemps dans la nuit, au milieu des chansons, des cris d'allegresse,
des baisers et des oraisous pieuses, la joie coudoie la foi, l'amour paien coudoie l'amour
mystique. 

Il ne saurait pas davantage y avoir de fete profane suns danses; toutes les occasions de rejouissances
ne sont que des occasions de danser, et la danse donne la mesure et la note de la joie populaire.

Il y a en Espagne deux sortes de danses bien caracterisees: 

Les danses publiques el les danses privees, la danse de theatre et la danse de societe. 

La premiere est lente, timide, discrete. L'autre est sensuelle, lascive, vibrante. Elle
est une chanson d'amour continuelle, avec ses fievres et sou delire. Elle appelle, elle invite,
elle provoque. C'est la danse aimee du peuple. C'est elle qui le console et l'amuse; qu'importent
les guerres et les defaites, ou sombre la gloire du passe; qu'importent les impots plus lourds
a payer! Pendant que la Gitana danse, pense-t-on a ces choses? 

Aussi faut-il des danseurs a ce peuple, comme il faut des chansons a tel autre. 

Le danseur et la dauseuse arrivent un beau jour on ne sait d'ou. C'est un beau garcon et une belle
jeune fille en qui s'est revelee un matin la vocation. 

La jeune fille se promenait au grand soleil. Elle a senti le souffle sacre descendre sur elle,
elle a esquisse quelques gestes, pris quelques attitudes, et la voila vouee a la danse. Elle
met sa plus belle robe et va courir a l'aventure. Il ne manque pas a Madrid, et dans les grandes
villes, d'hotes bienveillants pour la recevoir et encourager ses debuts. Et quand la danseuse
est enfin formee, le public se charge de sa fortune. 

Il en vient ainsi de partout, mais l'Andalousie a le privilege d'envoyer les plus belles danseuses
et les danseurs les plus habiles. Les hommes sont minces, agiles, souples. Les femmes sont
brunes, la chevelure est abondante, le corps mince sans maigreur, et les yeux noirs, pleins
de vie, d'expression. 

Les yeux de la danseuse andalouse sont d'une limpidite et d'une profondeur que les poetes ont
celebrees a l'envi, et les danseuses elles-memes sont si piquantes que la langue pittoresque
du peuple leur a trouve ce joli surnom de Saladas , c'est-a-dire la femme salee, la femme provocante.

Malgre son adoration et surtout peut-etre a cause de son adoration, le public espagnol est
tres severe pour ces belles filles qui, dans les ondulations de la danse, et sous le voile mouvant
d'un costum eblouissant, se revelent a lui dans l'harmoniuse et suggestive apotheose de la
danse. Nulle faute, nulle gaucherie n'est pardonnee, et si la danseuse y met de la mauvaise
hameur, c'est le tapage, l'expulsion meme, a moins que, repentante, elle ne vienne demander
grace. Il y a, dans tous les theatres, une sorte de jury; c'est le public des delicats et des habitues;
ils sont assis tout pres de la scene, aux places qui correspondent a nos fauteuils d'orchestre.

Malheur a la dauseuse qui ne rallie pas leurs suffrages, fut-elle l'enfant gate du public,
pour ses triomphes passees, des chuts vigoureux la rappellent au respect des spectateurs;
elle vient alors timidement sur le devant de la scene, d'un geste humble et coquettement boudeur,
implorer le pardon a sa maladresse et a sa negligence. 

Si la priere est aimable, si le sourire et le geste ont su implorer la clemence et l'obtenir,
des applaudissements nourris lui apprennent que ses torts sont oublies, elle se remet a la
danse 

Sur la danseuse espagnole, sur son caractere, sa vie et ses moeurs, que de details pourrait-on
donner! Vivant dans un perpetuel triomphe, dans le bruit des acclamations, la griserie des
ovations, l'ivresse de la musique, le delire de la danse, elles ont tous les defauts et aussi
toutes les qualites des comediennes. Demander de la vertu a des filles qui joignent a la beaute
deja troublante de leur corps, la savante et provocante magie du geste, ce serait demander
l'impossible; cependant, si la danseuse espagnole ne saurait etre designee au suffrage des
academies qui recompensent la vertu, du moins est-il rare qu'elle fasse metier de sa beaute.

Elle se donne et ne se vend pas. 

Ses entrainements ont la passion pour excuse, et jamais le lucre pour object. 

Elles aiment assurement le faste, le luxe, elles sont prodigues, orgueilleusement, mais
elles ne demandent qu'a leur art leur salaire, contrairement a ce qui se passe generalement
dans les pays voisins. 

D'aucunes ont des existences tres romanesques. Temoin, cette Dolores, qui fut applaudie
a la Cour meme, tant sa gloire etait grande dans toute l'Espagne. Grandie au milieu d'un couvent,
on l'avait vouee au culte de Dien; c'est la, dans le riche couvent de llecelgas, devant les crucifix
d'or et les saints aux manteaux enrichis de pierreries, qu'elle dansa d'abord une pieuse danse;
mais le genie de la danse, le demon, devaient dire les ames pieuses, fit naitre dans son coeur
le desir de plaire a d'autres spectateurs qu'aux saints en leurs niches. Elle abandonna le
couvent au grand scandale de la communaute, qui reclamait la pecheresse; l'Eglise se jo gnit
a la communaute, et la danseuse allait peut-etre expier sa fugue par une claustration impitoyable,
quand le roi, charme de sa grace et de sa beaute, lui accorda la permission de danser ailleurs
qu'a l'Eglise. 

L'Eglise fut vaincue par la beaute. Dolores connut alors le triomphe le plus complet; elle
devint celebre et riche. Un etudiant de Salamanque, noble, mais pauvre, l'aima et sut se faire
aimer. 

Pour elle il renonca a sa noblesse, a ses ambitions; il la suivit et dansa; bientot aussi celebre
qu'elle, ils partagerent ensemble la faveur du public. Partout le couple inseparable obtenait
des ovations enthousiasmees. La Cour elle-meme volut applaudir l'ancienn religieuse et
l'etudiant. 

Mais que reste-t-il des triomphes, quand la vieillesse alourdit ces idoles du public. Le public,
oublieux et ingrat, les laisse dans l'abandon et puis c'est la misere, et puis la mort. 

Et de la danseuse acclamee, il ne reste rien, qu'un vague souveuir dans la memoire des vieux,
qui parlent d'elle a leurs petitsenfants. 

C'est la plus fugitive et la plus grisante des gloires. Elle brille et passe comme la fusee eblouissante
qui monte vers les etoiles et retombe oubliee dans la nuit. 

Sous l'empire romain, les danseurs espagnols etaient deja reputes; les danseuses Gadilanes
etaient recherchees dans toutes les fetes brillantes. "Il n'y a pas, dit Pline, de festin complet,
si l'on ne fait venir, a la fin du repas, des dauseuses Andalouses." 

De sasvants erudits ont recherche et cru trouver une analogie entre les danses romaines et
les danses espagnoles et il parait meme que l'usage des castagnettes, cet accessoire indispensable
de la dans espagnole, etait deja connu des danseuses gaditanes. Les castagnettes s'appelaient
alors crotalia; elles etaient egalement composees de deux parties creuses, rendant par leur
choc un son mat; la dimension etait a peu pres la meme, mais elles etaient plus generalement
en bronze, bien qu'on en fit aussi en bois. Les dames romaines firent de cet objet d'amusement
un objet de luxe. "Elles les faisaient fabriquer, dit Pline, avec des perles; elles les percaient
a la partie superieure, de maniere a pouvoir les suspendre a la partie superieure, de maniere
a pouvoir les suspendre a leurs doigts et a leurs oreilles et prenaient un grand plaisir a entendre
le son que rendaient les perles en se heurtant. Elles appelaient ce passe-temps, faire des
crotales "Facere crotalia." 

Les danseuses espagnoles n'ont pas imite cette exageration dans le luxe des castagnettes,
elles se sont contentees de les nouer par un leger fil d'or, parfois aussi d'en orner les parois
d'inscriptions diverses. 

Il est un autre complement indispensable de la danse andalouse, c'est le tambour de basque,
appele par les Espagnols "el pandero ou la pandereta", c'est exactement le tympanum dont on
trouve la reproduction dans les fresques de Pompei. Il facilite le geste, en lui donnant plus
d'ampleur, il scande le rythme de la danse; generalement en bois peint de couleur voyante,
des lames de metal, ajustees dans l'intervalle du bois, ajoutent an choc produit sur la peau
tendue du tambourin, une resonnance metallique plus longue et plus trainante. Le pandero
est un des objets qui semblent symboliser l'ame espagnole. Son tintamarre est de toutes les
fetes. Il accompagne toutes les danses et tous les chants; c'est le grelot de la folie. 

Ces etudiants vagabonds qui parcouraient l'Espagne, en dansant et en chantant, les Estudiantes
de la Tuna, comme on les appelle labas, ont fait resonner leur Pandero dans l'Espagne entiere.
Le cliquetis de leur tambour de basque annoncait leur heureuse arrive]e. Pas un village ou
ils n'aient, par leur apparition, apporte la gaite, emporte un regret. 

Il serait curieux de suivre au cours des siecles, la transformation des danses espagnoles.
Mais les documents sont rares, et de nombreuses lacunes deconcertent le chercheur. La periode
du moyen age est pleine d'obscurite. 

A l'epoque de l'invasion arabe, il est evident que les danses nationales cederent devant les
envahisseurs, et qu'apres le retour de ces deniers, un souvenir de la conquete demeura dans
les danses nouvelles. C'est precisement l'etude de cette transformation qui serait interessante
a faire, mais elle n'a pas ete tentee, et peut-etre devant l'absence de documents precis resterait-on
dans le domaine de l'hypothese. 

Quoiqu'il en soit, de la Renaissance a nos jours, la litterature est plus riche, et les sources
de renseignements, plus completes, ont permis de suivre les danses les plus celebres, les
plus aimees du public. 

La danse la plus en vogue de la Renaissance fut la Pavane. Elle fut celebre non pas seulement
en Espagne, mais en Europe, ou elle fut bientot introduite. C'etait une danse gracieuse, mais
un peu solennelle. 

Plus animee, plus vivante, fut la passacalle dont la fortune fut aussi rapide. Ce mot signifie
passe-rue. On la baptisa ainsi parce que les jeunes gens l'executaient dans les rues. Elle
vint en France sous le nom un peu denature de Passacaille. Elle eut en Italie autant de faveur
qu'en Espagne. L'apparition de ce pas, rapide et alerte, provoquaun veritable engouement.
C'est de cette date que se marque la difference entre les danses et les bailes ; les premieres
se bornaient au seul mouvement des jambes, les autres, au contraire, 22 s'accompagnaient
de gesles des bras et de la tete. Bientot apres la Passacalle, apparait la Folia ou les Folies,
danse excessivement vive, et que l'on pretend originaire du Portugal. Pierre I er , roi du Portugal,
etait, dit-on, fanatique de cette danse, au point de la danser pendant des nuits entieres.
Les folies se dansaient encore au siecle dernier, mais elles avaient perdu leur caractere
originaire. 

Le Ole Gaditano se danse encore aujourd'hui. Voici comment un voyageur decrivait cettle danse:

"Apres un pas d'une vivacite entrainante la danseuse se penche un peu en arriere, sa taille
d'une flexibilite de roseau se courbe avec une langueur charmante. Ses epaules et ses bras
se renversent mollement et touchent presque a terre. Pendant quelques instants elle reste
ainsi, le col tendu et la tete penchee, comme dans une sorte d'extase, puis toul a coup comme
frappee d'une commotion electrique elle se redresse, bondit, et faisant sonner ses castagnettes
d'ivoire, elle acheve son pas avec autant d'entrain qu'elle l'avait commence." 

Peu de danses furent a leur debut saluees d'autant d'acclamations et d'imprecations que la
Sarabande. L'origine en est ignoree. On sait seulement qu'elle est nee sur le sol espagnol.
L'etymologie, malgre toutes les recherches qu'on en a pu faire, n'en a jamais ete retrouvee.
Il est certain qu'elle ful dansee a Seville pour la premiere fois en 1588. L'autour d'un manuscrit,
conserve a la bibliotheque nationale de Madrid, deplore que les moeurs soient a ce point corrompues,
qu'on puisse supporter une pareille danse; bien loin de la fuir, dit-il, on l'apprend aux enfants
eux-memes. 

La Sarabande etait dansee exclusivement par les hommes, tandis que la Chaconne, qui n'est
qu'une Sarabande transformee, etait dansee a la fois par les hommes et les femmes. On la dansait
le plus souvent au son de la guitare, comme la plupart des danses andalouses d'anjourd'hui.

Tres souvent les danseurs s'accompagnaient eux-memes et chantaient des chansons adaptees
aux airs de la danse. Malgre le seandale que provoqua son apparition, la Sarabande conquit
peu a peu l'indulgence des grands. Elle fut dansee a la Cour. Mieux encore, elle passa les Pyrenees
et, dans un bal que Louis XIV donna a l'occasion du mariage du duc de Bourgogne, le duc de Chartres
dansa un menuet et une sarabande avec M me la princesse de Conti. 

Enfin, parmi les danses anciennes espagnoles, nous devons en citer quelques-unes que leur
originalite a sauvees de l'oubli. 

La Gira est l'une des plus anciennes. Elle etait compliquee d'exercices d'equilibre tres
delicats. Le danseur devait tourner, sans en sortir, dans un cercle tres etroit en jonglant
avec des assiettes, des epees et des verres. 

Telle etait aussi la danse des Epees. Les danseurs portaient des calecons de toile tres larees
et entouraient leur tete d'un mouchoir roule. Chacun tenait a la main une epee nue et en menacait
le maitre de danse. A l'instant ou chacun, de son epee, allait frapper ce dernier, il se derobait
par un mouvement rapide, et les epees, apres avoir tournoye dans le vide, se choquaient entre
elles. Cette danse etait tres en honneur a Tolede, sans doute a cause de la reputation des armes
de Tolede. 

Sous le regne de Philippe IV, la choregraphie recut une vigoureuse impulsion. Le luxe et le
faste de la cour, joints a l'amour du theatre, provoquerent cette renaissance du ballet. Les
anciens pas, tres simples, furent ordonnes et perfectionnes de maniere a donner des effets
d'ensemble, et les auteurs preferes, prosateurs et poetes, collaborerent a la creation des
ballets. 

C'est alors que la danse servit a exprimer des faits, et qu'elle se rapprocha de la pantomime.
On appela ces danses: les Danses parlees: "Dansas habladas." 

Cervantes, dans son Don Quichotte , decrit ainsi une danse parlee: 

"Il y avait une troupe de huit nymphes placees sur deux rangs. L'un de ces rangs etait conduit
par Cupidon, l'autre par l'Interet, celui-la, pare de ses ailes, de son arc, de son carquois.
L'autre couvert de riches habits d'or et de soie; ensuite venaient les nymphes, qui representaient
la Poesie, la Discretion, la bonne Famille, la Vaillance, la Liberalite, etc. Chacun de ces
personnages allegoriques defilait a son tour et, apres avoir danse son pas, recitait quelques
vers." 

Pendant cette periode d'apogee de la choregraphie, les vieilles danses nationales furent
delaissees et oubliees. De cet oubli devaient naitre les danses nouvelles, celles qui sont
devenues le type des danses actuelles: la Seguidilla, le Fandango, le Bolero. 

"Quel est, dit le poete Thomas Yriarte, le peuple barbare ou chacun ne fremit pas en ecoutant
les airs des danses nationales? Aux accents du Fandango, toute l'Espagne frissonne; c'est
l'air national par excellence qui accompagne la danse la plus enflammee, la plus gracieuse,
celle qui aurait ete digne d'etre executee a Paphos ou dans le temple de Venus a Cnide. 

"La musique du Fandango, comme une etincelle electrique, frappe, 

anime tous les coeurs, femmes, filles, jeunes gens, vieillards, tout parait ressusciter,
tous respectent cet air si puissant sur l'ame et les oreilles d'un Espagnol. Les danseurs s'elancent
dans la carriere, les uns armes de castagnettes, les autres faisant claquer leurs doigts pour
en imiter le bruit; les femmes surtout se signalent par la mollesse, la legerete, la flexibilite
de leurs mouvements et la grace de leurs attitudes; elles marquent la mesure avec beaucoup
de justesse en frappant le plancher de leurs talons. Les deux danseurs s'agacent, se prient,
se poursuivent tour a tour, mais tout a coup la musique cesse et l'art du danseur est de rester
immobile; quand l'orchestre recommence, le Fandango se prend a renaitre aussi. Enfin la guitare,
les violons, les coups de talons, le cliquetis des castagnettes et des doigts, les mouvements
souples des danseuses, remplissent l'assemblee du delire de la joie et du plaisir." 

Cette danse, si pleine d'expression et de charme, laisse a tous ceux qui l'ont vu danser un souvenir
inoubliable. Cependant, depuis une quarantaine d'annees, elle est moins en faveur. Il n'y
avait pas une province d'Espagne ou elle ne fut, avant cette periode, connue et dansee, mais
elle etait surtout en honneur dans la Manche et dans les provinces andalouses. 

Un auteur du siecle dernier raconte, sur les debuts du Fandango, une anecdote qui n'est sans
doute qu'une aimable legende. La Cour de Rome, pretend-il, scandalisee de l'indecence de
ce pas, avait resolu de le proscrire sous peine d'excommunication. Un consistoire fut convoque
pour lui faire son proces, et on allait sans doute condamner sans pitie, quand un cardinal invoqua
les droits sacres de la defense. "Il ne faut pas, dit-il, condamner un coupable sans l'entendre.
Que l'on danse devant nous le Fandango." On manda deux danseurs espagnols. Ils danserent devant
l'auguste assemblee. Le rythme, la grace et la piquante allure des danseurs eurent bientot
fait d'arracher les prelats a leur preoccupation. Oubliant jusqu'a la raison qui avait amene
ces danseurs devant eux, ils suivent les mouvements ondoyants de la danseuse, battent la mesure
de leurs talons. Le Fandango fut acquitte. 

Le Bolero est un Fandango plus raffine et non moins voluptueux. Cette danse dont on a dit qu'elle
etait une convulsion harmonieuse de tout le corps. 

"Le Bolero enivre, dit-on, le Fandango enflamme." 

Un voyageur nous montre un bolero danse sur l'un des theatres de Seville. 

"Le violon aveugle commence a racler sur un ton aigre les premieres notes de l'air des Boleras
robadas; deux des danseuses avaient deja pris place l'une en face de l'autre; la pointe du pied
droit en avant et les hanches portant sur la jambe gauche, cranement cambrees en arriere; puis,
pour assujettir sur leurs pouces les castagnettes d'ivoire, par un mouvement habituel aux
boleras de profession, elles pressent avec leurs dents l'anneau qui sert a retenir les deux
cordons de soie. 

"Le cliquetis saccade des castagnettes se fait enfin entendre et les danseuses bondissent,
souples et legeres, aux applaudissements de toute l'assistance. 

"Les deux ballerines, electrisees par les battements de mains et les acclamations enthousiastes,
redoublent d'entrain et d'agilite pour faire place, quelques minutes apres, a un nouvean
couple qui est bientot remplace lui-meme par de nouvelles danseuses. 

"Tout a coup, une longue rumeur annonce l'entree du premier sujet. 

"C'etait la Campanera, une ancienne danseuse qui n'etait plus dans sa premiere jeunesse,
mais chez elle l'art remplacait la jeunesse. 

"Il est peu d'etrangers qui, pendant leur sejour a Seville, n'aient eu l'occasion de voir la
Campanera soit au theatre, soit dans un "escuela de baile" ou bien en faisant l'ascension de
la Giralda, car la danseuse demeure dans le clocher avec le sonneur, son pere. 

"La danseuse prend position seule au milieu d'un cercle pour danser le Jaleo de Jerez dont elle
executa les premieres mesures avec beaucoup de brio, accompagnee tant bien que mal par le pauvre
ciego 1 qui oubliait parfois de jouer en mesure. Comme il jouait assez faux, quelques murmures
se firent entendre accompagnes de cris "Fuera el violin, venga la guitarra". Un aficionado,
devant ce tapage, prit le violon du pauvre aveugle et joua a sa place. 

"La Campanera, electrisee par ce nouvel archet, se surpassa elle-meme; elle acheva le Jaleo
de Jerez au bruit des applaudissements les plus enthousiastes. 

"Cependant, la bolera ne perdait pas la tete au milieu de son triomphe; elle avisa un grand personnage
aux longs favoris roux qui nous parut etre un Anglais et, apres avoir danse devant lui quelques
pas qu'elle accompagna de ses plus gracieux sourires, elle lui jeta en s'eloignant un petit
mouchoir brode. L'Anglais examina l'objet et nous regarda d'un air etonne. Nous lui expliquames,
le Jaleo termine, que les danseuses andalouses, comme les bayaderes de l'Inde, avaient l'habitude
de jeter leur mouchoir a un des spectateurs qu'elles avaient remarque, et que celui-ci, en
echange d'une distinction aussi flatteuse, le lui rendait ordinairement avec un durillo
noue dans un des coins. 

"L'Anglais s'executa de tres bonne grace et la Campanera, apres 

avoir retire la petite piece d'or, le remercia en dansant un nouveau pas a son intention." 

Ces danses ont une allure de liberte que n'ont pas nos danses europeennes, surtout nos danses
de ballets, savantes et compliquees, ou chaque mouvement trahit une longue etude et un effort.
Elles sont sinceres et spontanees. La danseuse andalouse danse pour elle-meme, pour son plaisir;
jamais elle ne donne l'impression d'une lecon apprise a l'avance. 

Les danseurs ne sont pas, a proprement parler, autre chose qu'un accessoire. Le bolero est
danse habituellement par deux danseurs. Il s'execute aussi par couple. Le role des danseurs
est bien moins interessant que celui de la partenaire. Les mouvements de la femme ont une vigueur
d'expression que ceux de l'homme n'atteint jamais. Et quelle grace, quelle seduction deploie
la danseuse dans ses gestes, ses attitudes. Tantot la tete renversee en arriere, le bras se
rejoignant; tantot, au contraire, le regard grave, la demarche fiere; chacune de ses poses,
chacune de ses attitudes est un geste expressif que l'artiste pourrait saisir au vol. 

Le Bolero et le Fandango, tres danses autrefois par les gens du peuple, ne se dansent plus que
sur les planches. 

Nous arrivons maintenant aux celebres danses populaires, que le roman et l'opera comique
ont fait connaitre, aux Seguidillas. 

Par Seguidillas, on entendait certaines poesies populaires qui accompagnent les danses
et la danse elle-meme. Ces danses se rapprochent fort du Bolero et du Fandango; elles sont accompagnees
de chants d'une allure vive et entrainante, selon les sentiments 

que les paroles et la danse expriment. Le theme est le plus souvent la joie ou le desespoir de
l'amant, son trouble, sajalousie, sa colere. La plupart des provinces espagnoles ont leurs
Seguidillas preferees; mais les plus anciennes et les plus celebres sont celles de la Manche.

Un voyageur qui a vn danser les Seguidillas dans cette partie de l'Espagne nous les decrit ainsi:

"Un jour que nous nous trouvions a la feria d'Albacete, narret-il, nous eumes l'occasion de
voir danser les Seguidillas manchegas avec leur vrai caractere national. De nombreux danseurs
des deux sexes appartenant a diverses localites voisines s'etaient donne rendez-vous dans
une salle basse du parador de la Diligencia, la meilleure auberge de la ville. Au lieu du marsille
aux couleurs eclatantes, le guitarrero portait l'epaisse zamarra de peau d'agneau et une
montera en chat sauvage remplacait sur sa tete le classique sombrero calanes si cher aux Andalous.
Il avait a peine commence a preluder en mineur avec quelques arpeges rapides, que chaque danseur
choisissait sa pareja, et que les couples se placaient les uns vis-a-vis des autres, a trois
ou quatre pas de distance; bientot quelques accords plaques indiquerent aux chanteurs que
leur tour etait arrive et ceux-ci entonnerent le premier vers de la copla. 

"Cependant, les danseurs, le jarret tendu et le bras arrondi n'attendaient que le signal;
les chanteurs se turent un instant, le guitarrero commenca la melodie d'une ancienne Seguidilla;
a la quatrieme mesure, les cantadores continuerent la copla, le claquement des castagnettes
se fit entendre et aussitot tous les couples s'elancerent avec entrain, tournant et retournant,
se cherchant et se fuyant tour a tour. A la neuvieme mesure qui indique la fin de la premiere partie,
il y eut une legere pose pendant laquelle les danseurs, parfaitement immobiles, nous laisserent
entendre les notes greles et saccadees de la guitare, puis ils commencerent la seconde partie
avec quelques changements dans les pas et chacun vint reprendre la place qu'il occupait au
commencement. 

"C'est alors que nous pumes juger de la partie la plus gracieuse, la plus interessante de cette
danse qu'on appelle "el bien parado", c'est-a-dire, litteralement, le bien arrete. C'est
un point tres important pour les danseurs de se tenir immobiles et petrifies 23 

dans la position ou les surprend la derniere note de l'air; aussi, ceux qui restaient ainsi
dans une pose gracieuse etaient vivement applaudis aux cris repetes de: Bieu parado! Bien
parado!" 

"Telles sont les regles des Seguidillas; mais comment dire a quel 

point ce pas transporte les danseurs! Cette ardente melodie, qui exprime a la fois le plaisir
et une douce melancolie; le bruit anime des castagnettes, le languissant enthousiasme des
danseurs, les regards et les gestes suppliants de leurs partenaires, la grace et l'elegance
qui temperent l'expression passionnee des mouvements; tout enfin contribue a donner au tableau
une attraction irresistible dont les etrangers ne peuvent apprecier toute la valeur aussi
bien que les Espagnols: ces derniers sont seuls doues des qualities necessaires pour danser
leurs pas nationaux avec cette inspiration enflammee, avec ces mouvements pleins de vie et
de passion. 

La Jota aragonesa est une danse particuliere a la province d'Aragon; c'est surtout une danse
populaire, executee le plus souvent avec accompagnements de chant et de guitare. Quant aux
Rondenas, Tiranas, Malaguenas, Oles , ce sont des danses d'origine mauresque et qui ne se dansent
guere que dans quelques rares contrees de l'Espagne. 

C'est a Naples qu'il faut voir danser les danses italiennes d'un caractere vraiment national.
La tarentelle est celebre; celebres aussi sont les airs sur lesquels elle se danse. 

Cette danse est originaire de la ville de Tarente qui lui a donne son nom. Mais peutere remonte-t-elle
tres loin dans le passe, aux processions paiennes - qu'accompagnait deja le son du tambourin
que l'on voit sur les fresques d'Herculanum, aux mains sveltes des bacchantes. Cette danse
est une sorte de defile rythme, accompagne de sauts. M. Marc Monnier la decrit ainsi: 

"On se salue d'abord, on gambade timidement, on s'eloigne un peu, puis l'on revient, on ouvre
les bras, puis l'on s'etourdit dans une ronde vehemente. Bientit, les danseurs se quittent
et se tournent le dos, comme dans la scene du Gros-Rene et de Marinette. 

"Voila ce qu'on voit dans la villa Reale, la veille et le jour de Piedigrotta ." Ces fetes se continuent
la nuit: le jardin reste ouvert et sert de salle de danse et de salle a manger, ou meme de dortoir
aux familles venues de province. 

"Cependant, un peu plus loin, sous la grotte du Pausilippe, appelee aussi grotte de Pouzzoles,
se trouve un tunnel antique, admirable, presque aussi haut que la colline. Sous cette grotte,
les torches s'agitent en tous sens, laissant partout des trainees de resine, et la danse, le
chant, l'orgie, s'exasperent jusqu'a la fureur. Ce sont de vraies bacchanales antiques.
Cette nuit-la, il n'y a plus de police, il n'y a plus de clerge: le peuple est souverain et il lance
a tous vents sa gaite debridee. La fete souterraine a quelque chose de sauvage et de violent
qui fait peur. C'est dans cette rage du plaisir que s'exaltent les poetes et les musiciens populaires."

Telles sont ces danses encore impregnees du souvenir du paganisme. Les gondoliers de Venise
et les villageoises des environs de Rome se livrent a des danses non moins echevelees, qui accompagnent
les fetes des saints les plus veneres. Elles ont a peu pres toutes le meme caractere de procession
accompagne de gambades. 

La Saltarello, la plus connue de ces danses rustiques, comme son nom l'indique clairement,
n'est qu'une suite de sauts au rythme des guitares et des tambours de basques qu'agitent les
belles danseuses. 

Non loin de l'Italie, sur le sol de la Grece, on retrouve dans les danses nationales quelque
chose de la molle ampleur des danses antiques. Les Grecques excellaient dans la science du
geste; aujourd'hui encore, on rencontre dans quelques villages isoles de la Grece, des danseuses
dont la calme et fiere allure rappelle les antiques theories des vierges vetues de blanc. Les
exagerations de la danse orientale lascive et provocante n'ont pas penetre dans la Grece,
dont les danses ont conserve un caractere d'austerite touchante qui n'est pas denue de grace.

"A Megara, les femmes du village, dans un costume voyant et gracieux, sont rangees par longues
files de 40 et de 50; la premiere donnant la main a la troisieme par-dessus l'epaule de la seconde;
la seconde a la quatrieme par-dessus l'epaule de la troisieme, dans une alternance difficile
a decrire, mais qui forme un entremelement plein de charmes. En chantant une melopee lente
et cadencee, elles avancent par un mouvement d'ensemble, faisant des pas rapides en avant
et en arriere." 

Antique aussi est la danse de Mai par laquelle les Grecs celebrent le retour du printemps. Les
femmes et les filles du village parcourent les pres en fleurs. La plus belle mene le cortege.
Les femmes cueillent et effeuillent les fleurs. Elles en forment des guirlandes dont elles
se parent de la tete aux pieds. 

Si de la Grece nous passons a la Russie, il nous paraitra au premier abord que de ces deux pays
voisins, le second, en raison de son origine historique, de sa race et de ses traditions, doit
nous donner une impression de lourdeur et comme de gaucherie. C'etait en effet l'impression
de quelques voyageurs qui pretendent que la danse russe n'etait qu'un pietinement sur place,
sans grace et sans charme, aux accords d'une musique barbare. Toute autre est, parait-il,
l'allure de la danse petite Russienne. 

"Aux jours de fete, dit M. Gaston Scheffer, dans une grange ou dans un cabaret, le joueur de guitare
que nous retrouvons ici comme en Espagne, fait entendre une melodie lente. Le danseur, 

qui est en meme temps chanteur, execute un premier pas seul. Il frappe la terre du talon, d'abord
lentement, puis avec une rapiditeo croissante. Il a les mains posees sur les hanches, le buste
droit; ses mouvements sont graves. Lorsque le pas est termine, il se desaltere d'une tasse
de the brulant, puis le divertissement continue. Cette fois le danseur n'est plus seul. Une
danseuse s'est presentee, et sans se toucher, ils executent tous les deux une pantomime dont
le theme est l'eternel jeu de la coquetterie: la jeune fille qui s'enfuit et I'amoureux qui
la poursuit. 

"Elle lui jette une fleur pour l'arreter; il la ramasse et cherche de nouveau a saisir celle
qu'il aime." 

Un tableau de Detaille a popularise les danses des Cosaques. Ces divertissements improvises,
destines a distraire les soldats de la monotone existence des camps, ressemblent plutot a
une parade burlesque qu'a une veritable danse. Elles sont accompagnees de chants. Quelques
hommes places an centre du bataillon commencent une chanson comique; alors les danseurs se
livrent a toutes sorles de gestes qui marquent par des poses bouffonnes les situations les
plus comiques du recit. Les sauts, les pirouettes les plus hardies sont les plus goutes, en
meme temps que les danseurs s'accompagnent de claquements de langues et de grands coups de
poings sonores qui battent la mesure. Un tambour-major, accomplissant pour la circonstance
les fonctions de chef de musique, dirige ce charivari, qui charme le coeur de ces rudes soldats,
dont l'ame se plait, comme celle des enfants, au spectacle de ces extravagances. 

Les tribus de Cilicie se livrent a une danse d'un caractere plus grave et presque solennel,
la Danse du Sabre. M. Victor Langlois traduit ainsi l'impression qu'il en a rapportee: 

"La danse du sabre est a la fois une recreation et un exercice. Le danseur qui semble apercevoir
un ennemi invisible, le provoque du geste et de la voix, fond sur lui en brandissant son cimeterre,
recule de quelques pas, l'attaque encore, et pousse enfin un cri de victoire. Un second danseur
survient et salue avec son sabre le premier guerrier. A celui-ci succede un troisieme, et alors
commence un combat terrible. Ces trois hommes, tres rapproches l'un de l'autre et faisant
siffler continuellement l'air avec leur damas, semblent vouloir s'entretuer. 

"Le moindre mouvement pourrait causer leur mort et cependant ils s'animent davantage au son
de la flute et du tambour. Les lames de leurs sabres etincellent. Les cris d'encouragement
redoublent leur animation Bientot ils rugissent et bondissent comme des tigres, puis s'arretent
tout a coup, et viennent, comme des vaincus, s'agenouiller devant leur aga, en posant, comme
signe de soumission, leurs lames de damas sur leur tete courbee jusqu'a terre. L'aga les felicite,
les invite a se relever, et, tandis qu'ils regagnent leurs places, d'autres danseurs leur
succedent et cherchent, comme les premiers, a provoquer les applaudissements des spectateurs,
ivres d'enthousiasme et de bonheur. 

"Un Turkoman, arme en guerre, sortit des rangs, s'avanca pres de nous et executa d'abord quelques
pas en cadence, tandis qu'un tambourin battait la mesure en s'accompagnant d'une flute sur
laquelle il modulait quelques sons monotones. Peu apres, la musique precipile ses accords,
le guerrier s'anime; ce serait un assaut d'armes si les danseurs, au lieu de se tenir a distance,
fondaient les uns sur les antres comme dans un champ clos. 

"Je n'ai rien vu de plus grave que cette danse guerriere, executee 

devant tous les membres d'une tribu, et a laquelle les femmes prennent part quelquefois, lorsque,
entrainees par leur ardeur, elles quittent leurs tentes, entrent dans l'arene et luttent
en face de leurs epoux, qu'elles semblent provoquer au combat. Il faisait presque nuit. Un
feu de broussailles eclairait seul l'endroit laisse vacant devant la tente de l'aga et ou les
guerriers etaient reunis." 

En Perse, il existe une danse dite de l' Abeille qui presente une grande similitude avec la danse
de la guepe. que nous avons decrite dans le chapitre consacre a l'Egypte. 

Les Tziganes ont une danse nationale connue sous le nom de la Hara. Au son d'une musique languissante,
les jeunes gens, au nombre de douze environ, se trainent par la main et forment une ronde paresseuse
comme la musique qui l'accompagne. Peu a peu la musique s'anime, la cadence devient plus vive,
les danseurs frappent le sol de leurs talons. 

Alors les jeunes filles, qui, elles aussi, forment une ronde, s'approchent et semblent hesiter,
puis elles forment un cercle autour du premier. 

Les accents de la musique se precipitent, les deux cercles se melangent, puis les danseurs
dansant et marchant toujours, se rapprochent du centre, de facon a ne plus former qu'un groupe,
dans lequel les danseurs et les danseuses se trouvent rapproches epaule contre epaule. Il
ne manque a celle figure qu'un peu de gaite et aux danseurs un peu moins de froideur pour former
un ensemble charmant. 

La caracteristique de la danse anglaise est d'etre vive, d'une vivacite meme qui ne va pas sans
quelque durete, et de refleter admirablement les moeurs du pays. 

Les danses anglaises sont tres nombreuses. Une interessante 

publication, le Dancing-Master , publie a Londres en 1716, donne les airs de 560 danses. Quelques-unes
d'entre elles, telles que Cushinon-dance, New-Hornpipe , le Mistletoe, Maids-Morris , l'
Anglaise , sont encore tres en vogue. 

Hornpipe est la gigue des matelots. Elle s'execute a l'aide seule des jambes, en maintenant
le haut du corps immobile. Les Irlandais l'affectionnent tout particulierement. 

Cushion-dance est la danse du coussin. Un danseur invite une miss qui s'agenouille aussitot
sur le coussin. Apres quelques salutations, il l'embrasse, et tous deux reprennent la danse
en emportant le coussin et en chantant un refrain approprie a cette courte action. A son tour,
la jeune fille invite une personne du sexe masculin et la meme ceremonie recommence. 

Dans la danse du Mistletoe , le danseur fait tous ses efforts pour attirer sa danseuse sous la
touffe de gui suspendue au plafond; car, a ce moment, il lui est permis de l'embrasser. Quelquefois,
la lutte est tres vive, comme d'autres fois elle ne se manifeste que pour la forme. 

Le Maids-Morris avait lieu anciennement vers le premier mai. C'etait une danse populaire
ou apparaissait un personnage deguise en negre et tout enrubanne. 

"Quant a l' Anglaise , dit M me Voiart, elle se compose d'abord d'une chaine redoublee, formee
par deux couples qui descendent ensuite entre la colonne, remontent en sautillant, balancent
et font la demi-chaine, puis un tour de main avec chacun des danseurs et des danseuses successivement;
ce sont des evolutions qui seraient pour nous une fatigue au lieu d'etre un delassement." 

En Ecosse, on danse le Highland Reels , la Danse des Claymores (Chillie-Gallum) et la Danse
des epees . 

Le Highland Reels est la danse qui a donne naissance a l' Ecossaise ; on la danse par deux couples
a la fois, sur une mesure trois-deux ou trois-quatre. 

Dans la deuxieme de ces danses, deux Claymores sont posees sur le sol, en forme de croix; les
danseurs doivent evoluer tout autour sans les effleurer. 

La Danse des epees necessite sept danseurs, charges de representer les sept saints: Georges,
David, Denis, Jacques, Andre, Antoine et Patrick. Ils arrivent d'abord isolement en chantant
des vers. Saint Georges penetre le premier dans l'espace reserve aux danseurs. A ce moment,
il frappe sur son epee et appelle le second danseur qui remplit le role de David. Celui-ci, a
son tour, appelle le suivant, et ainsi de suite jusqu'au dernier. Ils forment alors le cercle
en tenant de la main droite leur glaive et de la gauche la pointe de l'epee du voisin. Ils elevent
ensuite les bras et forment une sorte de voute d'acier. Enfin, ils executent une sorte de ronde
echevelee, au cours de laquelle ils brandissent violemment leurs epees, les piquent en terre,
passent entre elles, sautent par-dessus, etc. 

Ces deux dernieres danses derivent certainement de la danse des glaives, en usage chez les
Gaulois. 

En Hollande, les danses ne sont ni tres variees ni tres caracteristiques. Si l'on en excepte
une sorte de branle danse par les jeunes gens aux noces hollandaises, et la sorte de gigue executee
par les matelots a l'ele de Marken, la choregraphie de ce pays n'offre guere d'interet. 

Dans cette derniere danse, les matelots sont en sabots, les bras joints derriere le dos. La
mesure est de deux-quatre, repetee deux fois de suite. 

La danse orientale respire la volupte. C'est la plus vivante et la plus parfaite expression
des joies sensuelles dans le geste. Aussi n'est-elle pas comme les danses occidentales, un
divertissement mais un spectacle. "Sur la rive du Nil, au dela de Thebes est un grand village
nomme Esneh. C'est la que naissent et se forment les almees que l'on rencontre dans toute l'Egypte.
C'est de la qu'elles partent pour se rendre dans les divers points de l'Islam, ou elles dansent
et chantent dans toutes les solennites de la vie privee. Les almaes sont a la fois danseuses
et musiciennes, accompagnant les pas du rythme des tambourins et de la melopee des flutes."

Il n'est pas de fete, d'evenement heureux, qui ne soit complet, si la bayadere moderne est absente.
Reccoit-on un hote de marque, c'est la bayadere qui exprime la joie qu'on eprouve de sa venue.
Elles sont le charme vivant des peuples de l'Orient, leur poesie, et aussi pourrait-on dire,
leur religion. Cette danse est tout entiere faite de poses, de gestes, d'attitudes. 

Les danseuses deploient des echarpes multicolores; a leurs bras resonnent des grelots; elles
tournent en arrondissant mollement le bras; la musique suit leur geste et leur allure. Elles
se meuvent tantot lentement, tantot d'un pas rapide. Puis elles terminent par une ronde et
disparaissent, sveltes et legeres, comme des visions. 

Les sensuelles almees du Caire, de Tunis et d'Alger, sont loin d'evoquer la poesie charmante
que les bayaderes indiennes ont su realiser dans leurs danses. 

Elles n'ontpas, comme celles-ci, l'art de sous-entendre. Elles vivent effrontement un reve
brutal. Elles ne cherchent pas a charmer, elles se livrent a des contorsions qui rossemblent
a des spasmes. A Tunis on en trouve dans les cafes, dans les fetes publiques. En Algerie, les

Ouled Nails excellent dans la danse du ventre. On les rencontre surtout a Ouargla, Biskra et
Laghouat. Elles sont vetues de riches costumes et dansent dans des cafes ou l'on vient specialement
les voir. 

Une danse egalement fort curieuse est celle du cheval, que l'on peut voir quelquefois en Algerie,
mais principalement en Tunisie. Les grands chefs du sud sont tres friands de ces spectacles
qui leur permettent d'etaler devant leurs invites leur merveilleuse science equestre. 

A Tunis, pendant le Ramadan, les enfants font une parodie de ces danses a l'aide de chevaux de
carton qu'ils manoeuvrent euxmemes avec beaucoup d'habilete; ils appellent cela jouer a
El Aoud (cheval). 

Les danses des dervis sont melees d'exercices vertigineux qui necessitent chez les danseurs
une longue initiation, assez comparable a celle des fakirs de l'Inde. 

Les dervis sont les danseurs preferes en Turquie d'Asie. Un voyageur anglais, Clarke, a decrit
avec beaucoup de precision leurs extravagantes evolutions. 

"Dans la mosquee, dit-il, donze ou quatorze dervis se promenaient paisiblement en rond, devant
un superieur, dans un petit espace environne d'une balustrade, au-dessous du dome du batiment.
Plusieurs spectateurs etaient places au dehors de la balustrade. On nous ordonna, selon l'usage,
d'oter nos souliers, et nous nous allames reunir a eux dans une autregalerie. Au-dessus de
la porte etaient assis deux ou trois musiciens avec des tambourins et des flutes a la turque.
D'abord les dervis, croisant leurs bras sur leur poitrine, et prenant leurs epaules de chaque
main, commencerent a faire des reverences au superieur, qui se tenait debout, le dos appuye
contre la barriere, et faisant face a la porte de la mosquee. Apres avoir ainsi passe l'un apres
l'autre devant lui et termine leurs salutations, ils se mirent a tourner en rond, d'abord assez
doucement, maisensuite avec une telle agilite que, leurs longs vetements s'etant deployes
autour d'eux et participant au mouvement circulaire, ils presentaient l'apparence de plusieurs
parapluies ouverts qui tourneraient sur leurs manches. Des le commencement, ils avaient
degage leurs mains de leurs epaules; ils les eleverent graduellement a la hauteur de leur tete,
et la vitesse de leurs pirouettes alla toujours croissant. On les voyait, voyail, les bras
horizontalement etendus, les yeux fermes et tournant avec une inconcevable rapidite. La
musique, accompagnee de voix, servait a les animer, et, pendant ce temps, un vieux dervis,
en pelisse verte, se promenait tranquillement au milieu d'eux, avec un maintien assure, mais
exprimant autant d'attention et d'inquietude que s'il euut du expirer a la plus legere infraction
aux rites de la ceremonie. Nous remarquames que tous, dans cette danse, observaient la meme
methode: c'etait de 

tourner un de leurs pieds et d'en flechir les orteils en dedans, autant que possible, a chaque
mouvement du corps, tandis que l'autre pied conservait la position naturelle. Les plus vieux
de ces dervis paraissaient executer cette operation avec si peu de peine et de fatigue que,
malgre la violente agitation de leurs corps, leurs visages etaient ceux d'hommes plonges
dans le sommeil le plus tranquille. Les plus jeunes tournaient avec autant d'agilite que les
autres, mais elle paraissait en eux le resultat d'une operation moins mecanique. Cet exercice
extraordinaire dura quinze minutes, et l'on peut supposer qu'un tel mouvement ainsi prolonge
serait capable d'oter la vie. Nos yeux, fatigues du spectacle de tant d'objets tournant a la
fois, commencaient a en souffrir. Tout a coup, sur un signal donne par le maitre du ballet, mais
inapercu par les spectateurs, tous les dervis s'arreterent au meme instant, comme les roues
d'une machine dont on suspend le mouvement, et, ce qui est plus extraordinaire, c'est qu'au
moment meme ou ils s'arreterent, ils formaient tous un cercle; tous les visages etaient uniformement

fixes vers le centre, toutes les tetes baissees a la fois jusqu'a terre, avec la plus parfaite
regularite, tous leurs bras etaient croises sur leur poitrine, et leurs mains comme auparavant.
Nous regardions ces dervis avec etonnement. Aucun d'eux ne paraissait avoir perdu la respiration,
aucun n'etait echauffe le moins du monde, aucun n'avait change de contenance. Apres cela ils
se mirent a se promener, comme auparavant, autour de la balustrade, et a passer devant le superieur.
Des qu'ils lui eurent fait les reverences ordinaires, ils recommencerent a tourner. Ce second
exercice dura tout aussi longtemps que le premier et fut termine de meme. Enfin, ils recommencerent
une troisieme fois; mais, comme la danse se prolongeait, et qu'elle devenait plus vive et plus
animee, la transpiration commenca a se manifester sur le visage des dervis. Les vetements
de plusieurs, d'abord deployes autour d'eux, commencerent a tomber. Il arriva meme quelques
accidents; il y en eut qui se pousserent l'un contre l'autre. Neanmoins, ils persevererent
jusque'a ce que les grosses gouttes de sueur qui tombaient de leur corps sur le plancher occasionnerent
unetelle moiteur que le frottement de leurs pieds fut entendu de tous les spectateurs. Alors
on donna le troisieme et dernier signal du repos et la danse finit. Cette danse extraordinaire
est regerdee comme miraculeuse par les Tures. Leur loi defend toute espece de danse, et celte
ceremonie seule est tellement respectee que, si on tentait de l'abolir, on pourrait exciter
une insurrection parmi le peuple." 

Clarke parle ensuite d'une autre danse que l'on appelle les Miracles ou l'Exercice du feu et
des poignards . Les dervis sautent comme nes faiseurs de tours sur nos places publiques, ayant
des epees nues autour d'eux. Ils saisissent des fers rouges, en mettent dans leur bouche, les
lechent avec la langue, a l'instar de nos pitres 

forains et grace au meme truc, e'est-a-dire a des preparations que tout le monde connait et
qui peuvent, jusqu'a un certain point, neutraliser l'action de la chaleur. 

Mais la chose la plus amusante est ce qu'on peut appeler leur entree de ballet . Ils commencent
par repeter une longue suite de mots en se souriant complaisamment l'un a l'autre, et bientot
leurs sourires deviennent des eclats de rire. Ils rient si naturellement et de si bon coeur
que l'on ne peut resister a l'envie de les imiter. 

L'ile de Java possede une categorie de danseuses tres reputees. Leur danse, lente, hieratique,
impressionne vivement les voyageurs de cette contree. D'ailleurs, chacun a encore present
a la memoire le grand succes remporte a l'Exposition de 1889 par le village javanais ou ces habiles
danseuses firent grandement apprecier leur originalite choregraphique. 

Les danses des peuplades barbares ne manquent pas de pittoresque et d'expression; parfois
meme, elles revelent une notion instinctive de l'art. C'est ainsi que la danse des noirs dans
l'Amerique du Sud rappelle par sa vivacite les danses espagnoles. 

Cette danse qu'on appelle cachucha, est originaire du Mozambique mais elle s'est repandue
dans tout l'ancien domaine colonial espagnol. 

Les spectateurs se campent en cercle; au son d'une melodie apre mais harmonieuse, ils accompagnent
de la voix et bientot du geste les danseurs. 

Une danseuse s'elance dans le cercle. Elle est seule d'abord, et parcourt d'un mouvement rapide
et tourbillonnant le cercle a pas precipites. 

Elle cherche celui qui sera son elu. Elle le designe au milieu de la cohue des rivaux qui accourent
autour d'elle, et alors la danse devient si expressive, si suggestive, qu'une description
complete en devient impossible. Ce n'est plus l'ivresse de la danse, c'est le delire; aussi
cette danse s'execute-t-elle rarement dans sa veritable forme. 

Les entrepreneurs de spectacles populaires offrent une cachucha qui n'est qu'une traduction
tres incomplete de la vraie cachucha. Rien dans cette imitation de la furie de cette danse n'a
ete conserve; et d'ailleurs il aurait ete peut-etre difficile, sur un theatre, de tolerer
la brutalite passionnee que les danseurs noirs apportent a l'execution de cette danse. 

A Aden, les danseuses executent des danses qui, s'il faut en croire M. Jacolliot, ne manquent
pas d'une certaine seduction. 

"Au centre de l'appartement, une dizaine de femmes completement noires se trouvaient accroupies,
tenant sur leurs genoux differents instruments de musique du pays, parmi lesquels je distinguai
le tam-tam oblige, un tebouni et une guitare, si toutefois on peut donner ce nom a un rond de bois
creuse et muni de trois cordes en metal. A notre approche, elles se leverent toutes automatiquement,
et, sur le signe d'un vieil Arabe qui paraissait etre leur chef, firent un pas en avant et s'inclinerent
jusqu'a terre devant nous. Pour tout vetement, clles avaient une piece de soie de l'Inde, bleue,
rose, blanche ou jaune, qui, s'enroulant autour des hanches, remontait sur la poitrine pour
cacher les seins, et se rattachait par derriere a laceinture. 

"Notre etonnement fut grand, je l'avoue. Nous nous attendions a trouver quelques creatures
avilies par le vice et l'abus des liqueurs fortes. Je croyais, pour ma part, que j'allais saisir
sur le vif un des secrets de cette vie crapuleuse et ignoble des basses classes de l'Orient,
dont on n'a nulle idee en Europe. Entres avec un certain degout et une apprehension bien naturelle,
nous nous trouvames tout a coup en face de la fine fleur de la beaute arabe et africaine des deux
cotes. La plus jeune de ces femmes pouvait avoir quatorze ans, et la plus agee de seize a dix-sept
au plus. Quoique noires et luisantes comme du jais, elles n'avaient aucun des types de la race
negre: leurs cheveux etaient longs et soyeux. Leur nez droit et effile, leur bouche petite,
leurs levres fines et roses comme du corail; leurs yeux aux longs cils et largement 

fendus etaient si beaux, que jamais femme ne pourrait etre laide avec ces yeux-la, les mains
et les pieds etaient petits et exquis de modele; quant au corps, dans son contour gene ral, il
etait a faire palir de jalousie les plus beaux types de la statuaire antique. 

"Nous nous hatames de nous asseoir ou plutot de nous etendre sur les sofas, et, sur un signe du
maitre, la danse commenca. Rien de plus bizarre et de plus passionne en meme temps. Ce n'etait
plus la danse insipide des Almehs du Caire, ce n'etait pas encore la danse des bayaderes de l'Inde.
Nous etions six. Six femmes se detacherent du groupe, et chacune d'elles vint se placer en face
de l'un de nous, en etendant gracieusement les bras au-dessus de sa tete. C'etait le salut.
Sur un nouveau signe, les quatre musiciennes, accroupies au milieu de la salle, se mirent a
frapper en sourdine sur leurs instruments, de facon a ne produire qu'un long murmure cadence,
d'un effet etrange, assez semblable a ces tremolos d'orchestre, mais d'un accord plus sauvage.
Rien ne saurait rendre l'effet de ces notes, faibles mais repides, s'echappant des divers
instruments comme une pluie de sons mysterieux et bizarres. Parfois, tous ces sons reunis
etaient si faibles, quoique distincts, qu'on eut dit le bourdonnement cadence de plusieurs
violons dont les grosses cordes eussent ete a peine frolees par les archets. Pendant cinq minutes
au moins, la jeune femme qui avait choisi sa place devant moi resta inclinee, immobile comme
une statue, dardant ses grands yeux noirs sur les miens, sans qu'un seul mouvement 25 vint deceler
la vie, sans qu'un muscle de son corps tressaillit. Je jetai mes regards du cote de mes compagnons:
les six femmes etaient dans la meme posture, immobiles et nous tenant sous le charme. Qu'on
se figure une statue antique animee a l'age de quinze ans, les seins nus et palpitants, les epaules
polies comme du marbre noir, les hanches largement developpees, la taille souple et gracieuse,
d'une courbe que la civilisation et le corset n'ont point deformee; qu'on se figure cet ensemble,
aussi parfait qu'un statuaire pourrait le rever, a peine voile par une gaze de soie rose, debout,
animee, palpitante, la bouche provocante et demi-ouverte, les yeux pleins de feu, et cependant
aussi immobile qu'une statue. 

"A ce moment, les musiciennes, frappant sur leurs instruments, a intervalles inegaux mais
toujours de plus en plus lents, semblaient leur arracher des soupirs. Je ressentis comme une
fascination magnetique qui me fatiguait le cerveau, ot j'allais me lever pour echapper au
charme, quand tout a coup ma danseuse se rejeta en arriere par un brusque mouvement; son beau
corps se ploya alors insensiblement a la renverse, une des jambes legerement inclinee comme
pour s'agenouiller; les yeux leves au ciel, les bras legerement arrondis et eleves au-dessus
de sa tete, elle sembla pendant quelques minutes implorer une grace qu'on ne lui accordait
pas. Ses cinq compagnes etaient dans la meme posture; c'etait magnifique d'ensemble: un corps
de ballet n'eut pas ete plus correct. 

"Je reportai mes yeux sur ma danseuse. Elle s'approcha de moi a petits pas, denouant ses longs
cheveux, qui, comme une nappe d'eau, inonderent ses epaules; elle se jeta alors a mes pieds,
avec un air de desolation admirablement joue, joignant ses mains en suppliante et prenant
les poses les plus caressantes et les plus voluptueuses. Je commencai a comprendre la pantomime.
Apres avoir essaye le pouvoir de ses charmes, apres avoir essaye de vaincre d'autorite par
le geste et le regard, elle se faisait douce et soumise; apres avoir commande, elle suppliait;
apres avoir exige, elle avouait sa defaite et pleurait. N'ayant pu triompher en maitre, elle
se faisait esclave, elle redevenait femme, et essayait de seduire par la grace et par la beaute.
Comme il connaissait bien le coeur humain, le maitre qui l'avait formee, et comme ces Orientaux
ont su analyser la volupte et faire parler les sens! 

"Le tam-tam roulait en sourdine, interrompu a intervalles egaux par une note plaintive, que
le guitariste obtenait en pincant legerement une des grosses cordes en metal de son instrument.
Au meme instant, nos danseuses s'eloignerent de nous, mais a pas lents et saccades, portant
la main sur leur coeur, les yeux en larmes, les cheveux en desordre, et donnant les signes du
plus violent desespoir. Puis, tout a coup, comme pour nous laisser d'eternels regrets, par
le souvenir des beautes que notre insensibilite nous faisait dedaigner, elles s'arreterent
subitement a un coup de tamtam, prirent une pose digne et pleine de majeste blessee, et denouant
prestement l'echarpe de soie qui leur entourait les hanches, elles se montrerent a nous dans
toute la splendeur de leur nudite. On eut dit six Venus de marbre noir echappees au ciseau de
Praxitele, et descendues du fronton d'un temple, animees par le souffle de quelque moderne
Promethee." 

Dans l'ile de Viti les tribus sauvages executent des danses d'ensemble. Ce sont des danses
qui ressemblent beaucoup a des marches guerrieres. Pendant que les chanteurs celebrent par
leurs hymnes quelques faits glorieux, ou quelque evenement dont le souvenir est reste dans
toutes les memoires, les groupes evoluent. Ils ont plutot l'air d'executer un defile militaire
que de se livrer a la danse. Un chef les dirige. Le premier groupe comprend une vingtaine d'hommes;
ce sont les chanteurs. La seconde troupe, beaucoup plus nombreuse, comprend environ 150 hommes,
ornes de leurs plus riches ornements, et portant leurs armes de guerre. 

Ces danses se reduisent a quelques mouvements et a quelques evolutions. Elles sont la forme
la plus primitive de la danse, celle qui ne se distingue pas encore nettement de la marche. 

Les danses malgaches ont un caractere d'expression qui les met au rang des danses les plus animees.
L'une des plus celebres est la danse des Oiseaux. 

La danseuse est seule au milieu d'un cercle de spectateurs. Le corps penche en avant, les bras
etendus comme la sybille antique, elle frappe le sol de ses talons, elle balance les bras lentement,
comme un oiseau qui bat de l'aile; la musique qui l'accompagne parcourt alors un long crescendo
pendant lequel la danseuse s'anime, le corps toujours immobile, les mouvements de ses bras
trahissant seuls son impatience; mais bientot, le corps lui-meme s'agite; elle parcourt
a pas presses le cercle qui l'entoure, comme cherchant a fuir. Vaincue, elle s'arrete; la danse
est terminee au bruit des applaudissements. 

Les hommes executent certaines danses qui sont de veritables pantomimes. Les danseurs malgaches
sont en general d'une belle stature et bien proportionnes. Ils ont une note indiscutable,
de la grace, du geste et de l'attitude. Au cours de cette danse qu'on appelle la danse du Riz,
le danseur malgache vit un petit drame. Il nous fait assister a la coupe des arbres, a la mort
des grands astres, a l'incendie de la foret. Il jette la flamme, il la dirige. La foret disparait
et c'est alors que le danseur revient pour planter le riz. Et voici le second acte: le grain qui
germe et qui surgit sur le sol feconde. C'est dans le langage du geste un petit poeme didactique.

Les Noirs des iles Bourbon et de la Reunion se livrent a des danses echevelees. C'est le dimanche
qu'ils s'adonnent a ce divertissement, au son de la babre, de la cayambe et du tam-tam, instruments
primitifs, mais faciles a manier. Ils se reunissent sur le rivage, non loin de la mer. Negres
de Zanzibar a la taille elancee, au type caucasien, Cafres a la figure sillonnee de hideux tatouages,
Malgaches a la chevelure tressee, a la peau bistree, Mozambiques au nez plisse en grains de
mais, Noirs du Cap a la face stupide, a peu pres tous les specimens de la Race Noire s'y rencontrent.

Les uns ont pique des plumes dans leurs cheveux, d'autres ont entoure leurs bras et leurs jambes
de colliers munis de grelots, et rien n'est bizarre comme ces groupes d'etres a la face diabolique
s'agitant, se secouant de mouvements convulsifs accompagnes de cris furieux, tandis que
les tam-tam, greles et monotones, battent la mesure. 

En resume, comme nous venons de le voir au cours de cet ouvrage, la danse se trouve toujours etroitement
liee a la civilisation; avec cette derniere, elle se modifie, se transforme, et suffit, le
plus souvent, a caracteriser toute une epoque. Aussi, est-il permis de dire, sans etre taxe
d'exageration, que la danse est une des expressions les plus parfaites de ce qu'on est convenu
d'appeler le genie d'un peuple! TECHNIQUE DE LA DANSE TECHNIQUE Maniere de prendre le dehors

Dans la danse il faut toujours observer le dehors ; pour l'acquerir on doit se tenir droit sans
raideur, la tete haute, appuyee sur la nuque, les hanches ouvertes , c'est-a-dire en arriere
ainsi que les cuisses, les aines, le bas-ventre baisse, les genoux et le bout des pieds en arriere
en parallele avec les epaules , de facon a montrer toujours l'interieur de la cuisse et de la
cheville . Ce dehors doit toujours etre bien observe, car dans tous les mouvements, toutes
les poses, en sautant, en tournant et a terre , il ne faut pas le quitter un instant, c'est lui
qui donne l'equilibre, la force, la precision. II Les cinq premieres positions des jambes
et des pieds Gravures 

1 re 2 e 3 e 4 e 5 e 

Nous allons maintenant parler des cinq premieres positions qui sont la base de tous les mouvements
que l'on fait en dansant. Tous les mouvements derivent invariablement de l'une de ces cinq
premieres positions. 

Nota .- Nous dirons mouvements et positions pour ce qui concerne les jambes, et temps pour designer
les bras . La premiere .- Fig . 1 A. 

Comme on peut le voir, elle consiste a poser les deux talons l'un pres de l'autre se touchant,
les deux pointes des pieds ouvertes en arriere paralleles aux epaules; les pieds bien a plat
a terre. La seconde .- Fig . 2 B. 

Elle differe de la premiere en ce que les deux talons sont separes par un espace de cinquante
contimetres environ; les pieds toujours en dehors et a plat a terre. La troisieme .- Fig . 3 C.

Les pieds gardent le meme dehors, les deux talons legerement croises l'un sur l'autre et se
touchant. La quatrieme .- Fig . 4 D. 

Les deux pieds sont juste en face l'un de l'autre, mais separes de facon a ce qu'ils soient a une
distance de trente centimetres environ, l'un en arriere, l'autre en avant, le corps egalement
appuye sur les deux jambes et juste au milieu. La cinquieme .- Fig . 5 E. 

Nous pourrions presque dire la principale. Les deux croises de maniere a ce que la pointe du
pied droit depasse un peu le talon gauche, et la pointe gauche depassant le talon droit; les
deux pieds emboites l'un sur l'autre. III Position des bras. Fig . 6 A. - Bras au repos . 

Prenons la position de cinquieme ci-dessus. Les bras sont tombants de chaque cote des epaules;
les deux mains un peu en avant, et posees de facon a ce que les deux creux soient face a face; les
coudes legerement soutenus. Fig . 7 B.- Premier temps des bras . 

Partant de la position du repos, on montera les deux mains (toujours face a face) en les rapprochant
a une distance de trois centimetres, on les arretera juste au creux de l'estomac; la est le premier
temps des bras. Ce mouvement peut se faire d'un seul bras, lorsqu'on tient la barre fixe pour
les exercices. 

Observation .-On ne doit prendre aucune position des bras sans faire le premier temps, aussi
bien dans les adages , dans les preparations, de meme qu'en sautant . Fig . 8 C.- Second temps
des bras . 

Apres avoir fait le premier temps des bras, il faut, les developper, ou ouvrir, jusqu'au niveau
des epaules les coudes soutenus, les avant-bras faisant suite, le poignet un peu arrondi,
le creux des mains en parallele aux saignees ; les bras, tout en etant allonges, doivent faire
une toute petite courbe depuis le coude jusqu'aux doigts. Fig . 9 D.- Position de la main . 

Le pouce legerement replie en dedans de la main, un peu eloigne de l'index, ce denier presque
tendu; les deux autres se touchant et un peu arrondis, le petit doigt tres detache et recourbe
egalement. Cette position de la main sert pour les attitudes et aussi pour un grand nombre d'autres
poses. Fig . 10 E.- Position de la main . 

Le bras est tendu, la main bien allongee et tres ouverte, posee de facon a ce que l'on en voie le
dessus. Cette position de la main sert pour les arabesques et egalement pour un grand nombre
de positions. Fig . 11 F.- Bras d'attitude . 

Pour l'attitude prendre le premier temps des deux bras (fig. 7 B) developper ou ouvrir le bras
gauche a la seconde (fig. 8 C) monter l'autre devant le visage jusqu'au-dessus du crane (fig.
11 F) le bras toujours arrondi. Fig . 12 G.- Bras en couronne . 

Etant parti du repos (fig. 6 A), prendre le premier temps des deux bras (fig. 7 B), monter les
deux bras jusqu'au premier temps, les monter devant le visage jusqu'au-dessus de la tete et
bien arrondis, les epaules tombantes. Fig . 13 H.- Bras ouverts, mains ouvertes . 

Ayant procede de la meme facon que pour les bras en couronne (fig. 12 G), etant dans cette derniere
position, on ouvre les mains dans toute leur longueur, de facon a faire voir l'interieur de
la main, le dessus face au visage; on les ecarte l'une de l'autre. Fig . 18 M.- Bras de l'arabesque
croisee a droite des deux bras . 

Pour prendre la position d'arabesque ouverte (comme on peut le voir fig. 17 L) il faut avoir
le corps de profil. Partant toujours du repos, 

premier temps des bras, on allonge le bras droit devant le visage, la main a plat de maniere a
voir le dessus; on l'elevera jusqu'a la hauteur du front. Le bras gauche ira s'allonger directement
derriere le dos, en face la main droite; elle sera egalement a plat mais ne depassant presque
pas la hauteur de la ceinture. On peut aussi mettre les deux mains devant, ayant procede de la
meme maniere que ci-dessus, etant au premier temps on allongera les deux mains devant soi,
mais il faut observer que la main gauche qui se trouve derriere (fig. 17 L) passera devant la
poitrine et se placera un peu au-dessous de la main droite. 

Pour prendre la position d'arabesque croisee (fig. 18 M) cette fois le corps est presque de
face, l'epaule gauche est un peu en arriere (on dit aussi l'effacement des epaules , fig. 23
G). IV Les preparations Fig . 19.- Preparation du bras droit pose en seconde position . 

Partant du repos, passant rapidement au premier temps, on ouvre les bras jusqu'au second temps,
la on les arrete un instant pour laisser le bras gauche en seconde (fig. 8 C) et le bras droit vient
reprendre le premier temps (fig 7 B). 

On doit toujours tourner du cote ou le bras est devant, c'est donc a droite qu'on tournera d'apres
la figure 19. Les pieds sont a la seconde position, sur un demi-plie . Cette preparation peut
servir pour tourner sur le cou-de-pied, puis en seconde; elle sert aussi pour commencer une
variation, la position des jambes est cependant differente (voir fig. 20) pour les jambes.

Fig . 20.- Prearation pour commencer une variation . Fig . 21 A et B.- Preparation cambree a gauche
deux mouvements . 

Etant en cinquieme position, allonger la jambe gauche derriere en mettant le corps tout a fait
de profil (fig. 23 E). Le corps droit, la tete droite, plier sur le genou droit, premier mouvement
A, tendre le genou droit et plier le genou gauche, en se cambrant en arriere, la tete penchee
a droite (fig. 23 B). Deuxieme mouvement B et reprendre le premier mouvement A. Pour les bras:
partant avec la jambe gauche, faire le premier temps des bras, puis, sur le premier mouvement
A, le bras gauche en seconde, et le droit reste au premier temps. Sur le second mouvement B, monter
le bras droit arrondi sur la lete, le gauche reste en seconde, se cambrer sur le second mouvement
et revenir au premier temps du bras droit, premier mouvement A. On tourne sur la droite, autrement
dit en dedans. La terminaison Fig . 22.- Preparation en quatrieme prise par un pas de bourree
dessous et dessus . 

Partant de la cinquieme (fig. 5 E) apres avoir un peu plie les genoux premier mouvement . De cette
position, soulever le pied gauche le cou-de-pied tendu, la pointe du pied vient jusqu'au jarret
droit (fig. 44 B) deuxieme mouvement . Poser le pied gauche sur la demi-pointe (fig. 44 A) troisieme
mouvement . Soulever le pied droit en seconde, demihauteur (fig. 42) quatrieme mouvement
. Poser le pied a terre en seconde (fig. 2 B) cinquieme mouvement . Rapprocher le pied gauche,
les deux talons en premiere (fig. 1 A) sixieme mouvement . Glisser le pied gauche, en pliant
egalement les deux genoux et arreter le pied gauche, en quatrieme decant de face (fig. 4 D) septieme
mouvement . 

Observer que le corps soit au milieu des deux jambes, les deux pieds bien a plat a terre. Pour
les bras: sur le premier mouvement ils partent du premier temps, les ouvrir jusqu'a la seconde
sur le deuxieme mouvement, les laisser en seconde sur les trois, quatre, cinq et sixieme mouvements,
pour laisser le bras droit revenir au premier temps du bras sur le septieme mouvement; le bras
gauche toujours en seconde. On tourne a droite ou en dehors. 

On peut de cette meme position (voir fig. 22) tourner en dedans, il n'y a de change que les bras;
cette fois le bras droit reste en seconde et le gauche est venu au premier temps, c'est donc a
gauche que l'on tournera, c'est-a-dire en dedans. V Position de la tete et du corps. Fig . 23
A.-Tete de face droite sur les ePaules. 

Cette position de la tete est normale. En danse on doit la tenir haute, bien appuyee sur la nuque
et sur la colonne vertebrale. Fig . 23 B.- Tete penchee a droite et a gauche . 

Pour pencher la tete a droite ou a gauche, elle reste de face, 26 mais forcement l'epaule, du
cote ou la tete est penchee, est un peu baissee. Fig . 23 C.- Tete en arriere . 

La tete en arriere est completement appuyee sur la nuque, le menton tres haut, le cou tendu.
Fig . 23 D.- Tete en avant . 

La tete en avant, les epaules font un mouvement un peu en avant, la colonne vertebrale suit ce
mouvement; la tete est tout a fait baissee, de maniere a faire voir le crane, le le menton appuye
sur la poitrine. Fig . 23 E.- Corps et tete de profil a gauche . 

Le profil est pris sur un quart de tour, soit a droite, soit a gauche. Comme on pout le voir, le
corps et la tete sont de profil. Fig . 23 F.- Corps de profil a droite, tete sur l'epaule gauche
. 

Le corps reste de profil, mais la tete est tournee au-dessus de l'epaule gauche ce qui donne
un mouvement beaucoup plus gracieux, etant donne que la danseuse doit, autant que possible,
toujours regarder son public. Fig . 23 G.- Effacement de l'epaule gauche . 

L'effacement des epaules consiste a pousser legerement en arriere une epaule, et presque
toujours celle de la jambe de derriere. VI Positions cambrees. 

Fig. 24 A.-Les pieds sont en quatrieme ouverte, la pointe droite a terre (voir fig. 36), le corps
est appuye sur la jambe gauche qui est tendue, l'epaule gauche est en avant, la tete droite,
les bras en couronne (fig. 12 G). Le corps est tres cambre en arriere appuye sur les reins. 

Fig. 24 B.-Les pieds sout en quatrieme croisee a gauche, la pointe droite sortie, l'epaule
gauche un peu effacee, le bras gauche en attitude (voir fig. 11). Le bras droit croise devant,
au premier temps des bras (fig. 7 B), le corps appuye sur la jambe gauche qui est tendue, un peu
penche a droite (fig. 23 B) et cambre en arriere sur les reins (fig. 23 C.). 

Fig. 24 C.-Les pieds sont en quatrieme ouverte, pointe gauche 

sortie a terre, le corps est appuye sur la jambe droite et completement rejete en arriere et
sur les reins, c'est-a-dire tres cambre, la tete tout a fait en arriere (fig. 23 G), les bras
sont an-dessus de la tete en couronne (fig. 12 G.). 

Fig. 24 D.-Les pieds sont en quatrieeme croisee a gauche, la pointe gauche a terre. Le corps
est appuye sur la jambe droite qui est tendue, le bras gauche en attitude (fig. 11 F.), le bras
droite est 

en seconde (fig. 8 C), l'epaule gauche effacee, l'epaule droite un peu en avant, le corps et
la tete penches a droite. 

Fig. 24 E.-Les pieds sont en quatrieme ouverte; le pied gauche a la pointe a terre (fig. 37),
les bras en arabesque, le corps est de profil (fig. 23 F) rejete en arriere, tres cambre ainsi
que la tete. 

Observation .-Le cambre consiste a rejeter le corps soit en avant, soit en arriere, soit de
cote en laissant les jambes toujours d'aplomb, soit a terre, soit hautes, etc. Le corps ne doit
se deplacer qu'a partir de la ceinture. 

Fig. 24 F.-Les pieds sont en seconde position (fig. 2), la pointe droite est a terre (fig. 36).
Le corps est appuye sur la jambe gauche et penche a gauche (fig. 23 B), les bras en couronne (fig.
12 G), la tete de face (fig. 23 A). Pour venir pencher a droite, on remet le corps de face toujours
appuye sur la jambe gauche mais en inclinant le buste a droite, la tete doit suivre le mouvement.
Fig . 25.- Quatrieme de face, pointe a terre, les deux bras ouverts demi-hauteur . 

Ce temps des bras est a la seconde (fig. 8), mais nous pouvons le nommer demi-bras; les bras sont
allonges, les poignets un peu casses, la jupe est tenue entre le pouce et l'index, les trois
autres doigts sont separes et releves conservant une petite courbe. Ce temps des bras est souvent
employe dans les danses du XVIII e siecle de meme que pour les reverences de la meme epoque. Le
corps est droit, la tete haute et droite; le corps est appuye sur la jambe gauche et sur les reins,
les jambes sont en quatrieme et le pied droit a la pointe sortie. Fig . 26.- Quatrieme croisee,
pointe a terre, corps et tete pencheS a droite . Mouvement des danses Espagnoles . 

Le corps est penche a droite un peu en avant, le bras droit est croise et au premier temps du bras;
le bras gauche est en seconde, 

l'epaule gauche effacee. Le corps, tout en etant appuyye sur la jambe gauche, se penche fortement
sur la hanche droite, le pied droit est en quatrieme croisee pointe a terre. Fig . 27.- Quatrieme
de face, corps et tete pencheS a gauche .Autre moucement des danses Espagnoles. 

Les jambes conservent le meme mouvement ci-dessus; l'e paulement et les bras sont differents,
l'epaule gauche est tres en avant, le corps penche tres fortement a gauche et appuye sur la jambe
gauche. Le bras gauche tres croise devant au premier temps, le bras droit arrondi sur la tete.
VII Positions principales a la hauteur. 

Il y a trois positions principales a la hauteur ce qui veut dire lever le pied et la jambe au-dessus
dessue de la ceinture Derives des principales positions a la hauteur. 

On fait de la quatrieme devant trois positions:; de face, ouverte et croisee , de meme pour la
seconde et la quatrieme derriere; il y a pourtant une exception pour cette derniere, elle garde
le nom de quatrieme lorsqu'elle est faite de face. En mettant les deux bras en couronne (fig.
12 G) et en les baissant jusqu'au premier temps des deux bras (fig. 7 B), les mains a plat (fig.
10 E), cela s'appelle planer . Si cette position de quatrieme derriere est croisee ou ouverte,
elle prend le nom d'attitude ou d'arabesque, parce que ces positions sont toujours accompagnees
des bras qui portent ces deux derniers noms. VIII Les attitudes et les arabesques 

On reconnait une attitude d'une arabesque non seulement a la pose des bras, mais aussi a celle
des jambes hautes. Dans les attitudes, la jambe est pliee depuis le genou (fig. 32 et 33), ce
dernier bien haut et le pied au-dessus, et en parallele a l'epaule 

contraire a la jambe haute, Pour les bras, celui de la jambe haute est arrondi sur la tete, et
l'autre en seconde position. 

Observation .-On met toujours le meme bras sur la tete que la 

jambe qui est en l'air; il y a pourtant une exception pour le'jete croise en attitude, et quelquefois
aussi dans les adages; alors dans ce cas on met le bras contraire a la jambe. 

On reconnait une arabesque non seulement a la pose des bras, 

mais aussi a celle de la jambe qui est dans toute sa longueur en arriere (voir fig. 34). Le pied,
a la hauteur de la nuque, le bras contraire a la jambe haute est allonge devant le visage et a plat;
le meme bras que la jambe haute est, au-dessus d'elle, la main a plat. Ces positions des jambes
doivent toujours etre les memes, soit pour l'attitude ouverte (voir fig. 32), soit pour l'attitude
croisee (voir fig. 33), soit pour l'arabesque ouverte (voir fig. 34), soit pour l'arabesque
croisee (voir fig. 35). Toutes ces positions se font aussi: a terre, pointe a terre, et demi-hauteur
. IX Positions intermediaires ouvertes et croisees. 

N'oublions pas que la quatrieme devant (fig. 28), la seconde (fig. 29) et la quatrieme derriere
(fig. 30) se font ouvertes et croisees. 

On appelle ces positions ouvertes et croisees Epaulement , et en 

definitive, elles dependent directement du mouvement donne aux epaules. 

Prenons la quatrieme a terre de face (fig. 4 D), levons le pied et la jambe droite jusqu'a la hauteur
(fig. 28), la jambe gauche supporte le corps, alors conservant exactement la position de quatrieme
haute les deux bras au second temps, on fait un demi-quart de tour sur la droite effacant legerement
l'epaule droite (voir fig. 23 G.), nous aurons laequatriame ouverte devant a la hauteur (voir
fig. 39). 

Pour la quatrieme croisee, etant revenu de face dans cette meme position de quatrieme, faire
un demi-quart de tour sur la gauche 

effacant l'epaule gauche (voir fig. 23 G), nous aurons ainsi la quatrieme croisee (fig. 40).

Il sera fait de meme pour la seconde position et aussi pour l'attitude et l'arabesque. Donc,
les epaules ou les epaulements font la position ouverte ou croisee. 

Nous avons parle plus haut des positions de terre, pointe a terre, demi-hauteur (voir fig.
2 et 4) qui vont nous servir. Fig . 41.- Deuxieme mouvement du deGage pointe a terre . 

La position de pointe a terre se fait en appuyant les extremites des doigts a terre et sur les
ongles (voir fig. 41), le cou-de-pied allonge, de faaon a le faire ressortir, le genou tendu
sans raideur. Cette position sert pour les degagas a terre, le premier temps du degage part
de la cinquieme (voir fig. 5). Fig . 42.- Demi-hauteur en seconde . 

La demi-hauteur.-Etant dans cette position de pointe a terre en degage, on souleve le pied
et le genou a une hauteur de cinquante centimetres environ, le cou-de-pied tendu et le genou
presque tendu aussi. Fig . 43.- Premiere sur les deux pointes . 

Position sur les deux pointes.-Etant dans la position de premiere (voir fig. 1), on plie un
peu les deux genoux pour donner 

l'elan d'elevation et l'on monte sur les deux pointes sans rapprocher les pieds, ce qui nous
donne l'ecart de nos deux pieds a terre. Les genoux doivent etre tendus sans raideur, le corps
bien au milieu des deux jambes, la poitrine en avant, les reins serres, le ventre baisse. X Positions
pour les pirouettes. 

La figure 31 represente la position que l'on prend pour les pirouette pirouettes sur la pointe.
Comme on peut le voir, le talone gauche est appuye sur le has de jambe droit et la pointe gauche
sur le talon droit; dans cette position, on peut tourner, soit en dehors, soit en dedans, tout
depend du bras de la preparation. Fig . 44 A. - La demi-pointe . 

Le talon est souleve de facon a ne poser absolument a terre que les cinq doigts, tout le poids
du corps est appuye sur ce pied lorsque la jambe contraire est soulevee. Fig . 44 B. - Le racccurci
. 

Le raccourci consiste a enlever la cuisse jusqu'a la hauteur de la hanche, le genou a la hauteur
de la ceinture et plie de facon a ce que la pointe du pied arrive a la hauteur du jarret de la jambe
qui est a terre; le corps doit s'appuyer d'aplomb sur cette derniere. Ce raccourci peut se faire
egalement sur la pointe, c'est-a-dire que la jambe raccourcie conserve ce mouvement, mais
le pied a terre peut etre pose sur l'extremite de la pointe (fig 31). On fait aussi ce mouvement
raccourci en santant, soit de face, soit en tournant. XI Maniere de reconnaitre si l'on tourne
en dedans ou en dehors. 

Il y a dans un tour quatre quarts. Prenons une position de seconde a la hauteur (fig. 29), pour
tourner en dehors, c'est le pied qui est en haut que l'en poussera en arriere; le corps tout entier
dans cette position de seconde suivra le mouvement de recul du pied: le premier quart a droite
de profil, le deuxieme quart de dos, le troisieme quart de profil a gauche, et le quatrieme quart
pour revenir de face. 

Pour tourner en dedans, gardons cette seconde (fig. 29), on fera le premier quart a gauche de
profil, en avancant le talon gauche qui est a terre, le deuxieme quart de dos, le troisieme quart
de profil a droite, et enfin le quatrieme quart de face. Le talon gauche aura avance sur chaque
quart. 

On peut tourner en dehors et en dedans, de toute facon; dans les adages, les pirouettes et les
temps sautes. 

En resume, pour faire un tour en dehors, c'est toujours du cote de la jambe haute que l'on tourne,
c'est elle qui guide. - Pour tourner en dedans, c'est du cote de la jambe a terre que l'on tourne,
le talon avance et guide. XII Les exercices preparatoires.-L'adage et les temps sautes. 

Les exercices sont un detaille de tous les mouvements que l'on fait en dansant, ils assouplissent
en meme temps qu'ils placent les jambes, les pieds, les bras et le corps, c'est-a-dire obtenir
le dehors.-Ils sont nombreux pour notre art de la danse et plus restreints pour les danses de
caractere. Ils sont composes de plies (voir fig. 45 A et B) que l'on peut faire dans les cinq premieres
positions (voir fig. 1, 2, 3, 4, 5), de degages (voir fig. 41 et 42), de ronds de jambe a terre,
de petits battements sur le cou-de-pied, de ronds de jambe demi-hauteur, de grands battements
dans les trois principales positions, etc. Les adages sont un compose de toutes les positions,
de seconde, de quatrieme, d'attitude, d'arabesque, avec les epaulements . 

Les temps sautes sont tellement nombreux qu'il nous faudrait trop de place ici pour les enumerer
tous, en voici quelques -uns pourtant; le changement de pied, le soubresaut, le jete, la glissade,
l'assemble, le pas de bourree (de ce dernier on en fait de plusieurs sortes), la sisole, le pas
tombe, le temps de cuisse, le saut de chat, la gargouillade, les ronds de jambe en l'air, les
entrechats 

trois, quatre, cinq, six, sept, huit, douze, les brises, les temps de pointes changes, les
releves sur la pointe, les pas de basques, les faillis, les piques sur la pointe, les emboites,
les ballottes, les fouettes, les coupes, les cabrioles, les chasses, les coupes jetes, etc
., nous ne taririons pas. Maniere de prendre une ligne. 

Afin de bien prendre une ligne, il faut toujours regarder a sa droite, c'est la premiere personne
de droite qui donne la place de la ligne, soit pour une ligne de face, soit pour une ligne diagonale,
etc. 

Pour la marche il faut egalement regarder a sa droite, et de plus, se sentir les coudes. TABLE
DES MATIeRES 

Pages. 

Avant-propos v 

Chapitres I. Danses Chinoises 1 

- II. Danses Hindones 19 

- III. Danses Egyptiennes 35 

- IV. Danses Hebraiques 49 

- V. Danses Grecques 63 

- VI. Danses Romaines et Byzantines 102 

- VII. Danses Gauloises et Danses du Moyen Age 121 

- VIII. La Danse sous la Renaissance 153 

- IX. La Danse sous Louis XIV 175 

- X. La Danse sous Louis XV 201 

- XI. La Danse sous la Revolation, le Directoire et l'Empire 224 

- XII. La Danse sous la Restauration et le Second Empire 245 

- XIII. Danses Modernes 267 

- XIV. Danses Locales 295 

- XV. Danses Etrangeres 329 TECHNIQUE DE LA DANSE 

Pages 

I. - Maniere de prendre le dehors 391 

II. - Les einq premieres positions des jambes et des pieds 394 

III. - Position des bras 393 

IV. - Les preparations 398 

V. - Position de la tete et du corps 401 

VI. - Positions cambrees 403 

VII. - Positions principales a la hautcur 407 

VIII. - Les attitudes et les arabesques 408 

IX. - Positions intermediaires ouvertes et croisees 410 

X. - Positions pour les pirouettes 413 

XI. - Maniere de reconnailre si l'on tourne en dehors on en dedans 414 

XII. - Les exercices preparatoires, l'adage et les temps santes 415 GRAVURES HORS TEXTE 

Farandole du Moyen Age. 

Danse Grecque. 

Fetes d'Apollon. 

Mime romain. 

Ballet de Chevaux. 

Costume de ballet sous Louis XIV. 

Un Bal chez la Tallien. 

La Carmagnole. 

Gavotte bretonne. 

Une Lecon de danse. 

La Goulue. 

Sortie de bal. GRAVURES HORS TEXTE EN COULEURS 

Un Bal a la cour. 

Dame Astrale. 

Un Bal populaire. 

Menuet. 

Danse des lanternes polychromes. 

Danse lumineuse. 

Bolero. 

Gladiateur. 

Levallois-Perret.-Imp. Crete de l'arbre , 55, rue Fromont.